Monsieur Noam ne comprend pas
de Alain Sonnet-Garay



« Henri… fit-elle, d'un ton inquiet. Enfin regarde-toi, tu ne manges pas à ta faim, tu n'écoutes plus personne, tu passes ton temps à dormir et, quand tu ouvres les eux, ils sont plus hagards que la veille... »
Encore en robe de chambre, Marie-Eugénie resta un long moment sans obtenir de réaction, à tourner sa cuillère dans sa tasse de thé, nerveusement. Son époux, bras croisés et le nez presque collé contre la grande haie vitrée qui donnait sur la terrasse, continuait de regarder son... œuvre. Elle ne savait plus quoi penser de lui. Vingt ans de mariage, vingt ans de bonheur, trois beaux garçons ambitieux… Tout ce qu'elle demandait, c'était que cela continue ainsi jusqu'à ce que la mort les sépare. Vingt ans de mariage, vingt ans de bonheur, trois beaux garçons ambitieux et puis... cette brusque folie.
« Henri, je te parle...
- Je t'écoute, Chérie…
- Pourquoi tu ne veux pas consulter un médecin ?
- Parce que je ne suis pas malade. Henri Noam IIIème du nom, déclara-t-il, est parfaitement sain de corps et d'esprit. Je l'ai décidé comme cela, qu'il te plaise ou non. »
Elle posa sa tasse de thé sur un guéridon et se rapprocha de lui. Il s'était préparé comme pour aller au bureau : vêtu d'un de ses costumes Giorgio Armani, la pochette assortie à la cravate, ses cheveux argentés coiffés en arrière, les joues rasées de près et sentant bon le Fabergé. Son manteau en cachemire attendait sur le dossier d'un fauteuil, mais il ne s'en saisirait pas et ne partirait pas travailler. Elle le savait. Il avait franchi la limite du raisonnable depuis longtemps. Elle avait pourtant décidé de renouveler une fois de plus son effort. Une fois. La dernière.
« Chéri, ce... cette chose, chez nous. Que veut-elle dire ? Pourquoi est-elle là ?
- Si je le savais, je te le dirais.
- Et elles ? Elles le savent ? »
Il lui jeta un coup d'œil oblique.
« Qui ça, elles ?
- Les voix que tu prétends entendre quand tu dors. »
Il soupira.
« Combien de fois faudra-t-il que je… je ne prétends rien entendre du tout. J'ai seulement l'impression, au réveil, qu'on m'a parlé pendant mon sommeil. »
Elle désigna de la main cette énorme aberration, là, dehors, qui occupait leur terrain sur une bonne longueur. Cette énorme aberration qu'elle ne voulait plus regarder.
« Ce sont elles qui t'ont demandé de faire ça ?
- Peut-être, je ne sais pas. Peut-être aussi que j'en ai eu marre de dessiner des bateaux pour les autres et que j'ai désiré quelque chose pour moi seul.
- Tu te rends compte qu'il a fallu abattre tous les arbres de l'allée centrale pour lui faire place ?
- Des arbres, sur le terrain, il y en a encore plein.
- Ceux-là étaient centenaires, Henri. Ma famille y tenait.
- J'en rendrais compte devant tes ancêtres en temps voulu. Ne t'inquiète pas pour ça. Et puis, cela ne doit plus autant t'importer puisque tu vas nous quitter, moi et mon esprit sordide.
- Henri...
- Je sais parfaitement que le coffre de ta Mercedes est rempli de bagages. Alors, tu attends quoi ? »
Elle passa une main dans ses longs cheveux roux, visiblement embarrassée, mais pas trop tout de même. Quelque part en elle, elle était fort soulagée qu'il sache.
« Tu as sûrement attendu de voir si je serais allé jusqu'au bout de ma folie ? Eh bien, c'est chose faite. Comme tu peux le voir, il est terminé. Ce qui signifie que je suis définitivement cinglé. Tu peux donc demander le divorce en toute impunité. »
N'attendant aucune réplique de sa part, il attrapa son manteau et l'enfila.
« Où tu vas ?
- Pas loin.
- Qu'est-ce que tu vas en faire, maintenant ? Le vendre ? Le mettre à l'eau ? La mer est à quarante kilomètres. On ne peut même pas le charger sur une remorque. Nos amis se moquent de nous, ils me rient au nez en te traitant de… Henri ! »
Il ouvrit une porte-fenêtre, sauta dehors, et la referma derrière lui aussitôt. A moins qu'il l'eût fait avec violence, il crut entendre le tonnerre. Il leva les veux. En automne, le ciel du midi ressemblait à tous les autres ciels, tantôt gris, tantôt blanc, avec un vent froid qui brassait les feuillages encore gorgés de soleil. Ce ciel se chargeait de nuages, certes, mais rien en lui n'annonçait un orage. La terrasse, désertée de ses parasols et de son salon de jardin, laissait quelques petites herbes sauvages envahir les interstices entre les dalles. Un peu de mousse recouvrait le muret ici et là, par plaques. Il était temps de sommer aux jardiniers de traiter la pierre pour cet hiver. Mais il n'avait aucune envie de le faire. Il s'en... moquait. Oui, c'était le mot. Il s'en moquait. Comme de ce manoir aux soixante pièces dans lequel il habitait depuis plus de trente ans, comme ces cinquante hectares de jardin, comme tout ce qui constituait cette propriété familial qui ne lui appartenait même pas.
Par contre, lui, là-bas, il lui appartenait. D'ici, on le voyait bien. Le terrain en pente et la terrasse surélevée lui offraient un bon point de vue. D'ici, on le voyait bien.
Le bateau.
Un trimaran unique en son genre, parce que bizarre et beaucoup trop grand : 115 mètres de long, 56 de large, 23 de haut. Un immeuble couché, un monstre endormi. Henri sentit un peu de désespoir couler dans ses entrailles quand il reconnut que ce n'était pas vraiment un bateau. Simplement trois coques. La principale, au centre, et les deux autres, de chaque côté, servant de stabilisateurs. Une coque vide, avec son armature, ses compartiments, ses ponts, fermée au-dessus par cette sorte de toit biaisé, qu'on pouvait assimiler à celui d'une maison. Une grande boite stupide fait d'acier et de fibre de verre. Sur ses plans, Henri n'avait jamais réfléchi à l'énergie qui la propulserait. Jamais durant tout ce temps qu'il avait consacrer à sa construction. Pas de moteur, pas de mat, aucun instrument de bord. Seulement trois flotteurs conçus pour tenir la mer, rien de plus.
Une porte-fenêtre claqua derrière lui.
Il se retourna.
Marie-Eugénie.
Il ne s'empêcha pas de la trouver belle, belle et classieuse. Une fille de grande famille. Une fille très femme. A chaque pas, une de ses longues jambes sortait des pans satinés de sa robe de chambre. Malgré son âge, elle restait svelte, svelte et élégante, même peu habillée, comme le jour de leur rencontre. C'était plaisant de le savoir. Il l'aimait, même s'il savait que leur mariage ne tenait plus maintenant qu'à un seul tour de clef de contact.
« Alors ?
- Alors quoi ?
- Tu n'as rien d'important à m'expliquer ?
- Je ne vois pas. »
Elle agita doucement le combiné du téléphone du salon qu'elle tenait dans sa main droite.
« Ton secrétaire particulier vient tout juste de raccrocher. Il arrive pour te parler. En attendant, il m'a chargé de te dire que la tension est montée d'un cran à Sijean.
- Oui, répondit-il simplement. Je m'en doute… »
Puis, sans un mot de plus, sans la moindre expression sur son visage, il se détourna d'elle et descendit les quelques marches de la terrasse, en direction du bateau.
« Henri… »
Il continua.
« Henriiii !... »
Il s'arrêta net et se retourna, surpris d'un tel éclat. Elle qui était si calme… Sur l'instant. Il éprouva quelque mal à la reconnaître. Les yeux fous, les lèvres pincées, cet air de fauve enragé prêt à vous sauter à la gorge... Elle souffrait. Elle souffrait terriblement. Il en était navré pour elle.
« Est-ce que tu as décidé de perdre la tête ? Pourquoi tu ne m'as rien dit ? »
Il haussa les épaules.
« Parce que je ne voulais rien te dire.
- Mais cette opération est un vrai gouffre !
- Qui t'a dit que je voulais de la rentabilisation ? »
Elle le regarda fixement, aussi longtemps que possible. Sur ses beaux traits de femme du monde, ce n'était plus de l'incompréhension, mais de la haine. On ne fixe pas son époux de la sorte. Il devina sans mal, cette fois-ci, et pour de bon, qu'il venait de la perdre.
« Je n'en peux plus, Henri. Je m'en vais. Cherche-toi un avocat.
- Adieu, ma chérie. »
Elle fit volte-face et rentra dans la maison, refermant bruyamment la porte-fenêtre derrière elle.
Tant pis pour leur couple. Il se rapprocha du bateau à petit pas. Le gravier crissait sous ses semelles, comme pour le rappeler à la réalité et à assumer ce caprice d'homme riche. Mais ce n'était pas un caprice. Le bateau était là, fièrement campé sur ses tréteaux de soutènement, paré.
Paré ? Mais pour quoi ? Il ne le savait même pas. Pourquoi avait-il construit cette chose ? Il n'en savait rien, rien de rien. Par quel moyen faire sortir ce mastodonte de la propriété ? Il n'en savait rien non plus. Et à quoi servirait-il, ce bateau, une fois mis à l'eau ? A faire le tour du monde ? Construire des bateaux était son métier, mais il ne savait même pas naviguer. Et quand bien même s'il savait, il n'y avait aucun moyen d'hisser la moindre voile, ni de barrer un gouvernail, sur ce truc.
Le tonnerre gronda encore, à moins que ce ne fût ce bruit de dérapage, non loin de la terrasse, mêlé au ronflement d'un moteur puissant coupé l'instant suivant.
Un claquement de portière plus tard, Gregory arrivait en courant un peu. Avec ses cheveux carotte, ses taches de rousseur et sa taille moyenne, il faisait encore très étudiant. Peut-être même un peu trop. Mais il était efficace, efficace et dévoué.
« Alors, monsieur Samart ? 0n commet des gaffes au téléphone ?
- Je vous prie de m'excuser, monsieur. Je croyais que madame votre épouse était au courant. Comme toujours.
- Eh bien, pour une fois, elle ne l'était pas. Mais j'accepte vos excuses : vous ne pouviez pas savoir que je lui avais caché cette affaire. Comment cela se présente-t-il ?
- Mal, très mal... (Le jeune homme piétinait le gravier, gêné, hésitant, et ne savait que faire de ses mains). Vous... vous devriez venir avec moi, monsieur.
- Voilà donc pourquoi vous êtes passé par ici. Pour me forcer la main.
- Du tout, monsieur, du tout. J'espérais que vous m'accompagneriez de votre propre chef.
- Je préfère rester ici.
- Votre présence aux débats contribuerait à faire baisser la pression, monsieur. Vous savez, ils menacent de lâcher un zébu ou une girafe, voir même un éléphant, en plein centre ville si leurs revendications ne sont…
- Tant que ce n'est pas un lion ou un boa constrictor.
- Quand même, un zébu, c'est déjà…
- Piètre intimidation. Ne prenez pas cela au sérieux.
- Il serait néanmoins raisonnable que…
- Il serait ? Insinuerez-vous que je ne le suis pas ? »
Le jeune homme se tut, mal à l'aise. Il le considéra un instant avec un certain intérêt.
« Gregory, que pensez-vous de moi ?
- Ce que je pense importe peu en la circonstance.
- S'il vous plait, un peu de franchise. Ma femme croit que je suis devenu fou. Les administrateurs rêvent de me flanquer à la porte de l'entreprise. Mon entreprise. Mais vous, que pensez-vous de moi ? »
Un silence s'établit.
« Je pense que vous êtes un constructeur, monsieur. Au sens noble du terme. Un de ces hommes qu'on rencontre de moins en moins. Or, ces derniers temps... Enfin, vous voyez ce que je veux dire.
- Je le vois, bien sûr.
- Les employés admettent que leur commerce est en déficit. Ils sont prêts à des réductions de salaire pour rattraper le coup. Par conséquent, ils ne comprennent pas votre projet de fermer définitivement et de licencier tout le personnel à l'exception des équipes vétérinaires.
- Elles seules sont utiles.
- Mais les recettes paient en grande partie la nourriture et les médicaments. Il faut des visiteurs. »
Henri acquiesça mais ne répondit pas. Il posa la main sur la coque principale, plus pansue que les flotteurs latéraux. Plus pansue et carrée à la proue. Elle était taillée pour contenir quelque chose, mais quoi ?... Les voix avaient dû le lui dire plusieurs fois durant son sommeil mais il ne s'en souvenait pas.
« Il est réussi, ne trouvez-vous pas ?
- Je dirais plutôt qu'il est... particulier.
- Et je ne sais toujours pas pourquoi je l'ai fait. Quand j'étais gosse, je construisais des modèles réduits. Voitures, avions, bateaux... Ça m'occupait, j'y prenais du plaisir. Il y avait toujours une raison. Mais pour lui, Gregory, je ne comprends toujours pas. Il n'y a pas si longtemps encore, je me disais que je comprendrai tout une fois qu'il serait complètement fini. Il est fini, et je ne comprends toujours pas. Le pire, c'est que je ne suis pas plus inquiet que cela.
- Monsieur Noam, ce bateau correspond probablement à un désir réel, un rêve de petit garçon que vous n'avez pas assouvi et qui vous a obsédé inconsciemment. Allez savoir... Mais le rachat de la réserve africaine de Sijean, ce n'est pas votre truc. Alors je vous demande pourquoi ? Pourquoi ce rachat ? »
Henri ôta sa main.
« Je n'en sais fichtrement rien. J'en ai seulement ressenti le besoin. Je ne peux rien vous dire de plus. »
Le secrétaire jeta un vif coup d'œil sur sa montre.
« Monsieur, c'est maintenant qu'il me faut prendre la route et rien n'a été décidé. Sans vouloir vous brusquer, que dois-je annoncer à la délégation syndicale ?
- Je n'ai pas encore réfléchi à la question, mais je le ferai pendant que vous roulerez. Je vous appellerai alors sur votre portable pour vous dire ce qu'il en est. »
Le jeune homme baissa le menton d'un air contrit. Juste ce qu'il ne voulait pas entendre. Il tourna les talons, résigné.
« Bien, monsieur, maugréa-t-il, s'en allant. J'attendrai votre coup de fil. »
D'un œil paterne, Henri le regarda remonter le terrain pentu en direction de son Audi A3, garée près de la terrasse. Dans quelques minutes, il se lancerait sur l'autoroute. Brave garçon… Il continuait d'œuvrer pour conserver la crédibilité de son drôle de patron. Il ne méritait pas de subir tout ceci. Vraiment pas.
« Gregory, attendez. »
Il s'arrêta.
« Monsieur ?
- Quand nous commencerons à y voir plus clair dans cette histoire, je suppose que vous ne voudrez plus travailler pour moi. J'accepterais donc votre démission sans manières. »
Les traits du secrétaire se noircirent.
« Je n'ai pas encore réfléchi à la question, monsieur, mais je le ferai pendant que je roulerai. Je vous appellerai alors sur votre portable pour vous dire ce qu'il en est. »
Sur ce, d'un pas pressé, il gravit les derniers mètres et s'engouffra dans sa voiture, démarra de suite. Quelque peu vexé par la répartie du jeune homme, Henri ne le regarda pas reculer jusqu'au portail d'entrée, de l'autre côté de la propriété. Il resta longtemps ainsi, seul, à faire de petits pas autour des longues coques, les mains dans les poches, quelque peu admiratif du labeur que les ouvriers avaient accompli. Une fois de plus, il s'efforça de comprendre. Pourquoi ? Pourquoi avait-il fait cela ? Pourquoi ici ? Quel était le but ? Il y en avait forcément un. Et ces voix dans son sommeil, dont il ne se souvenait plus du propos une fois réveillé ? Quand comprendrait-il les raisons de cette indubitable folie ?
Le tonnerre gronda encore. Cette fois, il l'avait nettement perçu. Henri s'arrêta pour regarder les feuillages qui dansaient sous un vent de plus en plus fort, tandis que le ciel se couvrait de sombres nuées d'orages.
Ce fut seulement lorsque les premières gouttes de pluie, lourdes et froides, se mirent à tomber, sur et tout autour de lui, sur le gravier, sur les arbres, sur les coques…
« Mon Dieu, c'était donc ça. »
…qu'il comprit tout.

FIN



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