La petite Aurore vit le jour à lhôpital américain de Neuilly. Son père était roi du pétrole et sa mère reine de beauté. Elle avait tout pour devenir un jour une belle princesse.
Le baptême eut lieu à la Madeleine et fut suivi dune somptueuse réception au pavillon Gabriel.
Vers minuit une femme à lair très méchant fit irruption dans la foule des invités composée de marquis, de duchesses, et de capitaines dindustrie ; rien que du beau monde. Les gens étaient tous un peu ivres et personne ne la remarqua. Elle sapprocha du berceau, sortit une baguette de son sac à main quelle brandit dune façon étrange. Aussitôt la lumière séteignit à lexception dun spot qui éclairait la petite Aurore. La musique sarrêta. La chenille que formaient à ce moment la plupart des hôtes et qui serpentait entre les tables se figea subitement.
La méchante femme, qui était en fait une mauvaise fée, furieuse de navoir été invitée au baptême, était venue pour se venger de cette humiliation. Elle troubla le silence dune voix forte en disant ces mots :
« Le jour où la princesse aura prononcé 233 fois le mot « casserole », elle mourra ! ».
Un silence pesant retomba sur la salle. Puis le père sapprocha dun pas digne de
la méchante fée, et lui dit, dun ton solennel :
« Croyez-bien que nous ne laisserons pas une telle chose se réaliser ! Nous lui
dirons quil faudra bannir ce mot de son vocabulaire. Et votre sort naura aucun
effet !
- Vous faites bien dévoquer ce point - répondit la fée - Jallais oublier ! Jajoute que toute personne qui tentera de révéler à la princesse la malédiction qui la touche sera sur-le-champ transformée en crapaud, avant davoir pu dire un mot. »
Le père, consterné, les bras ballants, le regard vide, se taisait. La fée répéta :
« Je laffirme ! le jour où elle aura prononcé 233 fois ce mot, ce jour là elle
mourra ! »
Puis elle sortit sous les yeux médusés des 300 invités.
A ce stade du récit je dois madresser, en aparté, au lecteur. Cher ami, les lignes qui précèdent te rappellent-t-elles un récit que ta maman te racontait pour tendormir quand tu étais enfant. Si ce nest pas le cas interromps ici ta lecture et procure-toi le texte de ce conte. Il se nomme « la belle au bois dormant » et se trouve dans un recueil intitulé « les contes de ma mère lOye » de Charles Perrault. On le trouve partout en édition de poche pour une dizaine deuros. Si tu es réfractaire à la lecture, mais dans ce cas pourquoi prends-tu la peine de me lire ? Tu peux louer la vidéo du film homonyme des studios Disney qui traite du même sujet. Il est en effet indispensable, pour saisir tout le sel du texte que voici, de connaître le conte original.
Revenons à notre histoire.
Les parents dAurore furent désemparés. Après le baptême de la princesse ils prirent toutes les dispositions nécessaires pour que leur fille neut jamais à prononcer le mot « casserole ». Il sinstallèrent dans un château isolé où elle fut élevée à lécart du monde par des précepteurs quon avait mis au courant de la malédiction. Lobjet maudit était aussi banni de la cuisine et on faisait chauffer le lait dans un faitout ou une poêle à frire, ce qui, il faut en convenir, nétait pas très pratique. La princesse aimait beaucoup faire la cuisine. Un jour quelle préparait un gâteau elle vit dans le texte de la recette quil y fallait 100 grammes de cassonade. Elle ne connaissait pas ce mot et quand elle ouvrit le dictionnaire pour en trouver la signification elle constata que la page avait été arrachée.
Tous les livres, tous les films quelle voyait étaient soumis à une implacable censure. Si une casserole y apparaissait dune façon ou dune autre, on lui en interdisait laccès ou on en produisait une version expurgée. Ses livres de recettes, par exemple, étaient pleins de trous et de ratures, elle se demandait pourquoi.
Mais ces précautions saccompagnaient pour Aurore dune solitude forcée quelle avait de plus en plus de mal à supporter. A dix-sept ans elle navait aucun ami de son âge et en souffrait beaucoup. Elle supplia ses parents de lui permettre daller à des bals ou des réceptions où elle pourrait rencontrer dautres princesses ; et surtout des princes
Les parents accablés durent se résigner, car ils avaient lesprit libre, et cédèrent à sa supplique. A quoi bon, en effet, vouloir préserver sa vie si cétait pour la rendre malheureuse !
Sa première sortie fut une catastrophe. Cétait un repas donné par un fils de bonne famille, par ailleurs très sympathique. Aurore sentait quelle avait beaucoup de succès auprès des jeunes gens qui tous cherchaient à lui parler et la complimentaient sur sa robe et sa beauté. Même les jeunes filles, qui auraient dû manifester envers elle de la jalousie et rester à distance, se conduisaient plutôt de façon amicale et prenaient plaisir à lui faire la conversation. Tout se passait très bien. Jusquà ce que le dessert fut servi. Cétaient des profiteroles. Les assiettes, remplies de chouquettes fourrées de crème glacée, avaient été disposées sur la table par les domestiques et un valet faisait le tour des convives pour verser dans chacune delles un nappage de chocolat chaud.
« Quel est le récipient que tient ce larbin? Je nen ai jamais vu ! dit-elle à son
voisin de droite, un marquis aux charmants yeux bleus.
- Ben
cest une casserole.
- Une casserole ? Quel mot étrange !
- Comment çà ! Vous navez jamais vu une casserole ?
- Comment dites-vous, casserole ? Cest bien « casserole » que vous avez dit ?
Pendant une bonne partie de la soirée la conversation tourna autour de ce sujet. Si bien que lorsque la princesse regagna son château après sêtre fait conduire par le marquis dans une Porsche rutilante jusquau portail, elle avait à son passif une bonne trentaine de prononciations du mot interdit. A ce rythme là elle natteindrait jamais lâge de la retraite.
Dans lignorance où elle était maintenue, cette soirée lui avait pourtant semblé très bénéfique et elle se mit à multiplier les sorties.
Elle demanda à ses parents de lui offrir, pour son dix-huitième anniversaire, une batterie de cet ustensile si pratique. Elle ne comprenait pas létat dabattement dans lequel cette demande avait plongé ses parents. Ils devenaient de plus en plus bizarres !
Un soir, comme elle sapprêtait à sortir, son père lavait retenue par la manche de sa robe et lui avait dit :
« Ecoute, ma fille chérie, fais bien attention. Ne tavise plus jamais de
- De quoi Papa ?
- De faire ce quil ne faut pas faire, de
rien, ce nest rien ».
En parcourant la grande allée du parc elle avait ouvert son sac à main pour en vérifier le contenu. Il y avait bien la bombe anti-agression, une boîte non entamée de douze préservatifs et un tube dalka seltzer. Que pouvait-il lui arriver ?
Elle avait ensuite été en discothèque avec le marquis aux yeux bleus, qui était maintenant son petit ami. Elle sétait follement amusée et, devant le portail, elle lavait pris par la main et attiré vers les profondeurs du jardin à langlaise, pour une promenade romantique au clair de lune.
Ils sassirent au bord dune mare sur un banc de pierre et écoutèrent le chant mélodieux des crapauds ; parmi lesquels se trouvaient deux précepteurs, un PDG et un ministre, qui navaient sû tenir leur langue. Puis ils devisèrent sur la beauté du ciel nocturne
« Vois cette constellation, disait le marquis. Cest celle qui permet de repérer
lÉtoile Polaire. On lappelle Grande Ourse ou grand chariot. Mais certains esprits
moins romantiques la nomment « grande casserole ».
- Cest vrai, vu comme çà on dirait une casserole (118). Les quatre étoiles qui forment une espèce de rectangle évoquent le récipient, et les trois autres ressemblent au manche dune casserole (119).
A ce stade du récit je dois une fois de plus apostropher le lecteur. Cher ami tu as sans doute constaté que, quelques lignes plus haut se trouvent des chiffres entre parenthèses. Il sagit dune indispensable entorse aux conventions littéraires. Mais le texte que tu as sous les yeux prétend-il être conventionnel ? Quoi quil en soit, tu as remarqué, cher lecteur, que ces chiffres suivaient le mot « casserole » et tu auras sans doute deviné, car tu es très intelligent, quils indiquent le nombre total de fois que notre héroïne a prononcé ce mot dans sa vie. Nombre primordial dans le déroulement de lintrigue, ainsi que tu las certainement compris.
Reprenons donc notre récit alors que ce nombre vient datteindre la valeur 119. Et quil ne reste à la princesse plus que 114 « casseroles » à vivre
Les deux amants passèrent le restant de la nuit à sembrasser, ce qui neut que des conséquences bénéfiques pour la princesse. Dabord, elle y prit un grand plaisir, et surtout sa bouche fut occupée à autre chose que prononcer le mot « casserole », ce qui ne pouvait quaugmenter son espérance de vie.
Peu de temps après il décidèrent de se marier.
Tout le gratin de la société fut invité à la noce et tout le monde samusa beaucoup. Excepté les parents dAurore qui faisaient une tête denterrement. Ils ne quittaient pas leur fille dune semelle, au grand étonnement des convives, et chaque fois que la conversation tournait autour de la cuisine, de la métallurgie (ce qui était quand même assez rare) ou de lastronomie, ils tentaient de faire diversion en poussant un cri strident ou faisaient mine de trébucher et sétalaient par terre. Ce comportement étrange jeta une petite tâche dombre sur la fête, par ailleurs très réussie, mais il permit peut-être à la princesse de ne pas diminuer son capital. Elle ne faillit quune fois, à la fin de la soirée, quand latmosphère solennelle et romantique qui présidait à la cérémonie avait laissé place à une ambiance plus décontractée et bon enfant. On venait de chanter « les filles de Camaret » et la princesse et son époux racontaient, au milieu dun cercle damis, les circonstances de leur rencontre et leurs premiers rendez-vous.
« Quand jai vu le regard que me jetait Gonzague, disait Aurore, à la fin de cette soirée chez Maxims, jai réalisé quil..., que je..., enfin comment dire ? Que jallais passer à la casserole (137). »
Sa mère, qui se trouvait à portée de voix poussa un grand cri et en eut un malaise. Que lon mit sur le compte du Champagne. Et de la verdeur des propos de sa fille.
Le lendemain matin les jeunes mariés partirent en voyage de noces. Depuis la voiture ils faisaient des signes à leurs amis. La Porshe démarra sur les chapeaux de roue. À peine avait elle fait dix mètres quun énorme bruit de ferraille se fit entendre à larrière. Gonzague freina brutalement et Aurore se retourna instinctivement. Elle partit dun grand éclat de rire.
« Regarde, chéri ! On nous a attaché à larrière une traine de casseroles (138) ! ».
Les tourtereaux élirent domicile dans un château magnifique du Val de Loire, entre Saumur et Tours. Dans une région malheureusement réputée pour sa gastronomie, où le mot « casserole » revient un peu plus souvent quailleurs dans les conversations. Un soir, alors que son mari traitait une importante affaire qui le retiendrait jusque tard dans la soirée, Aurore décida de lui préparer elle-même des rognons de veau à la sauce madère, un plat dont il raffolait. Elle renvoya les domestiques, enfila son tablier, et sactiva dans la cuisine. Elle avait réunit tous les ingrédients sur le plan de travail en marbre de Carrare. Il fallait dabord préparer un roux brun. Et aucun des récipients suspendus au mur ne semblait lui convenir.
« Où se trouve donc cette petite casserole (229) émaillée ? La rouge qui est si pratique pour faire les sauces. Jaurais juré quelle se trouvait dans le placard du bas. Mais elle ny est pas ! Je ne vais quand même pas faire ma sauce dans cette grande casserole (230). Où ai-je donc fourré cette petite casserole (231) ? ».
Aurore ouvrit tous les éléments de la grande cuisine, sans y trouver ce quelle cherchait. Puis elle se souvint.
« Oui, je lai posée sur létagère du haut dans le buffet de la salle à manger pour faire de la place quand Gonzague ma offert cette nouvelle batterie de casseroles ! (232) ».
Elle se rendit à la salle à manger. Ouvrit la porte du buffet. Lobjet était placé sur la plus haute planche. En se haussant sur la pointe des pieds elle parvenait à peine à le toucher. Elle réussit à le faire tournoyer en appliquant son doigt sur la paroi émaillée. Quand le manche fut à sa portée, elle sauta sur place et réussit à le saisir.
« Enfin ! Jai réussi à lattraper, cette putain de casserole (233) ! ».
Mais elle ne tenait le manche que du bout des doigts et lâcha prise tout en perdant léquilibre. La casserole en fonte émaillée commença à basculer dans le même temps que la princesse sétalait de tout son long sur la moquette. Elle relevait la tête lorsque lobjet lui percuta violemment le cuir chevelu.
Elle sombra aussitôt dans un sommeil sans rêve. Que la science moderne appelle prosaïquement coma.
Au bout dun quart dheure elle ouvrit un oeil, puis lautre. Elle se releva et continua de préparer les rognons de veau.
Elle ne mourut pas ; elle ne dormit même pas cent ans, seulement quinze minutes. Par la suite elle vécut très heureuse avec son époux et ils eurent beaucoup denfants.
La malédiction de la méchante fée ne sétait pas réalisée. On peut se demander pourquoi. En voici la raison :
Le jour du baptême dAurore une bonne fée se trouvait parmi les invités. Cétait sa marraine, lancienne baby-sitter de son père qui, malgré ses origines roturières, avait obtenu ce grand honneur. Dans le brouhaha qui avait suivi la sortie de la méchante fée, nul navait remarqué le manège de cette petite bonne femme rondelette. Alors que lesprit du sort rodait encore dans la salle, elle sétait isolée dans un recoin et avait sorti de son sac une petite baguette. Il fallait agir vite. Le pouvoir de la méchante fée était très puissant. La marraine ne pouvait annuler le sort, mais seulement le commuer. Face au mur, en agitant sa baguette, elle avait psalmodié dune voix basse :
« Non ! La princesse Aurore ne mourra pas ! Le jour où elle aura prononcé 233 fois le mot « casserole », ce jour là... euh... ce jour là... elle sen prendra une sur la gueule ! ».
FIN
Alain Kotsov - 2001