La femme de service séloigna du vieillard sans même lui jeter un regard. Elle savança encore, avec nonchalance et, bientôt, on nentendit plus, dans linterminable couloir de lauspice, que le glissement de ses tatanes et le répugnant bruit de succion de la serpillière quelle poussait dune main désinvolte. Enfin, elle disparut pour de bon, oubliant derrière elle un plein seau deau sale.
Le vieux, sans un mot, releva le bord élimé de son Borsalino et considéra longuement le seau abandonné. Un seau semblable à celui dans lequel son manager avait, un demi-siècle plus tôt, jeté léponge, avant le coup de gong du dernier round. Il ferma les yeux et eut lillusion, brusquement, que la sueur, mélangée au sang, coulait à nouveau sur ses paupières. Ses mâchoires salourdirent, comme autour dun protège-dents et lespace dune seconde, il crut entendre, autour de lui, vociférer des inconnus. Il lui sembla quils étaient là, rassemblés autour du ring, anonymes, enragés, linsultant tandis quil tombait à terre et que de larbitre à genoux, montait, distordue, cotonneuse, une voix annonçant la défaite. Ses vieux muscles se contractèrent lorsquil crut reconnaître, dans son rêve éveillé, la silhouette de son adversaire dalors, levant les bras au ciel, triomphant.
Mais lorsquil ouvrit les yeux, en sursaut, lombre, plantée devant lui, navait rien de menaçant.
Au contraire. Tout, chez cette jeune infirmière - que la pâleur rendait plus émouvante encore - témoignait dune douceur infinie. Elle semblait à la fois fragile et tenace, et lorsquelle fronçait son nez à la retrousse, elle avait lair dune petite chipie que la mort, pourtant omniprésente, neffrayait plus. Son chignon, en la vieillissant un peu, entretenait cette illusion. Personne ne semblait plus à laise quelle au milieu de ces odeurs déther et de Javel mélangées, et son sourire, malgré les hurlements et les pleurs que laissaient, dans leur sillage, toutes ces ombres fantomatiques égarées en pantoufles parmi les vivants, demeurait lumineux.
- Qui venez-vous voir? demanda t-elle.
- Je viens voir Nino Laroca, répondit le vieux, sèchement, en inspectant la curieuse de la tête aux pieds.
Linfirmière acquiesça en souriant. Litalien de la 114. Une ancienne gloire de la boxe. En phase terminale.
- Vous êtes de la famille? continua t-elle.
Qui était-il au juste, lui, Sauveur Orsini, lanonyme petit corse de Ponte Leccia, pour lillustre et richissime Laroca? Qui était-il encore après quentre eux se soient écoulées cinquante années dun silence méprisant? Le vieux corse soupira. Sans doute nétait-il plus quun souvenir. Juste un désagréable souvenir...
Comme elle nobtenait pas de réponse, elle insista:
- Vous le connaissez bien?
- Si je le connais bien? répéta Orsini, visiblement étonné.
Leur unique rencontre remontait à plus de cinquante ans mais Orsini, parce quil lavait combattu avec courage, se considérait comme une vieille connaissance, un parent éloigné.
A cette époque, on parlait déjà de Laroca comme dun as. Une légende en marche. Tous, sans exception, encensaient son style épuré, fluide et nul ne doutait quil fût le plus prometteur des challengers au titre mondial.
Dans le même temps, Orsini achevait sans le savoir une carrière médiocre de petit cogneur de province. Rien de fabuleux. Deux combats par semaine. Des fins de mois périlleuses...
Rien ne les prédestinait à saffronter. Leurs imprésarios respectifs avaient, en fait, imaginé ce combat pour de bien sombres raisons. Le premier pour étoffer à moindre frais le palmarès de son poulain, lautre pour se remplir les poches une dernière fois sur le dos de son champion déchu...
Mais Orsini, dont la hargne connaissait alors son apogée, sétait mis en tête de défendre chèrement sa peau. Contre toute attente, il sétait battu comme un lion, parvenant même, dans un sursaut dorgueil, à donner lillusion furtive dune issue imprévue.
Malgré cela, à la troisième reprise, devant larcade salement amochée du corse, larbitre avait arrêté le combat et déclaré Laroca vainqueur par défaut.
Tandis quon le poussait, ensanglanté, vers les vestiaires, le corse, fou de rage, criant à linjustice, avait immédiatement - et ensuite durant des semaines - réclamé sa revanche. Sans succès. Aux incessantes jérémiades dOrsini, litalien avait opposé un silence éloquent, préférant poursuivre, avec arrogance, son irrésistible ascension vers les sommets du noble art. Alors Orsini, la mort dans lâme, avait capitulé. Hanté par sa propre violence, il avait livré dautres combats sans grâce jusquau premier KO, quelques mois plus tard, un désastre après lequel il avait raccroché les gants et dont le souvenir ne cessait de le tourmenter.
- Il boxait comme un chef, dit-il à linfirmière.
Elle eut, sans trop savoir pourquoi, la chair de poule et, brièvement, se demanda ce qui lincitait encore, jour après jour, à pousser la porte dun pareil endroit.
- Il faut que je vous dise quelque chose, annonça t-elle dune voix hésitante. Quelque chose quil faut que vous sachiez...Monsieur Laroca est en train...
- De mourir. Je sais.
Le silence qui suivit nen était pas vraiment un. Quelque part dans ce dédale de couloirs, une femme gémissait et réclamait une aide qui viendrait trop tard. Sur le parking, au dehors, beuglaient des ambulances.
- Suivez moi, dit-elle.
Il se leva, se rajusta et prit le temps dexaminer son reflet dans une porte vitrée toute proche. Lancien mi-lourd se jugea racorni, défait et sa trogne fripée se renfrogna encore. Il avait beau refuser de se voûter, sa chair toute entière paraissait avoir renoncé et sêtre vidée de toute substance. Le matin même, sur le bateau qui lamenait sur le continent, il avait surpris, en se rasant, un léger tremblement sur ses lèvres, presque imperceptible, cest vrai, mais quil nétait pour autant pas parvenu à maîtriser.
De devoir assister, impuissant, à son inéluctable dérive le dégoûtait mais il continuait déluder son ostensible déchéance. Jamais Sauveur Orsini navait cédé, jamais il navait reculé, devant rien ni personne, et même sil savait que, cette fois, il finirait, forcément, par se coucher, jusquau bout il serrerait les dents et ne baisserait la garde quà la toute dernière seconde...
Ils entrèrent dans la chambre et la lumière, comme intimidée, effleura légèrement les meubles pour se caler dans les angles. Ils régnait là une fraîcheur artificielle et Orsini réprima un frisson. Lorsque son oeil dompta la pénombre, il le vit enfin.
Laroca gisait au centre dun grand lit blanc. Son corps, affreusement maigre, épousait le drap qui le recouvrait. Il dormait et bien queffroyablement ravinés, ses traits ne témoignaient daucune souffrance. Une foule accablante de tuyaux entraient et sortaient de son corps, le reliant à dénormes machines où la vie, si fragile fut-elle à cet instant, continuait dimprimer des courbes régulières.
Orsini ôta son chapeau.
- Il boxait comme un chef, répéta t-il à linfirmière, sans pouvoir détourner les yeux de son vieux rival. En même temps quil parlait, il le revit sur le ring, véritable danseur, un as dans son genre. Et devant la brutale réminiscence de leur splendeur passée, Sauveur ne ressentit pas, alors, tour à tour la tristesse, la peur, la colère ou la pitié mais tout en une seule bouffée qui, dans la confusion, faillit lui arracher un sanglot. Les mots et les sentiments, retenus si longtemps, se bousculaient en lui sans ordre ni raison.
- Si seulement... ajouta t-il en se raidissant.
Il se rendit brusquement compte quil navait rien perdu de sa rancoeur contre Laroca et que rien, après cette éternité de silence, ne levait linfernal mystère: Que se fût-il passé, si on la lui avait accordée, sa seconde chance?...
Après toutes ces années, le guerrier susceptible que navait jamais cessé dêtre Sauveur Orsini, même sil était bien décidé à faire la paix avant que la mort ne les sépare, ne parvenait pas à mettre de lordre dans ses sentiments.
Linfirmière, pendant ce temps, se sentait obscurément troublée par le spectacle auquel elle assistait. Sans comprendre le caractère sacré de ces retrouvailles, elle devinait que se déroulait sous ses yeux un moment étrangement primitif, une rencontre ultime et solennelle entre deux combattants résignés aux adieux.
Aussi sursauta t-elle quand Orsini brisa le silence installé.
- Et ça cest quoi? demanda t-il en désignant du menton un surprenant petit guéridon surmonté dun curieux appareil.
- Cest une pompe à morphine, expliqua t-elle avec un sourire de madone. Ca permet datténuer la douleur...
Orsini posa sur elle un regard atterré. Sa bouche sentrouvrit même une seconde. Il respira profondément, ferma les yeux, les rouvrit, se leva, tira sur son veston, sèchement, remit son chapeau et se dirigea sans un mot vers la porte. Linfirmière sétonna:
- Vous partez déjà?
Il se figea.
- Vous pouvez lui parler, vous savez, continua t-elle en sefforçant dadoucir encore sa voix. On ne dirait pas mais il vous entend...
Orsini se retourna alors, lentement, fusilla du regard le mourant et tout en lissant, entre le pouce et lindex, le bord du Borsalino, laissa tomber, dune voix rogue:
- Je ne parle pas aux mauviettes...