La première fois que je lai vue, cétait lheure des poubelles.
Javais passé la nuit dans une boîte de jazz de la Contrescarpe, une de ces nuits émétiques où tout remonte à la surface, les guerres, les plaisirs amers et les mots dadieu. on se dit quon a fait de son mieux, quon sen est même plutôt bien tiré, mais au tréfonds le remords insidieux nous ronge tel un gonocoque après lorgasme.
Alors on appuie sa cuisse contre celle dune plus pitoyable que soi, une étudiante emmitouflée dans les grandes idées, on commande une autre bouteille de scotch et lon se laisse achever par les accents larmoyants dun sax anémique.
A travers la buée engendrée par les vapeurs dalcool, on contemple un univers oblique et mauve. Il y a diffraction du regard. Hébétude du sourire. Presque un battement de cur en moins.
Mais labandon, cest comme le courage, le vrai, ça nécessite de la persistance. Laura tourmentée dun Prométhée. Jétais bien trop fragmenté pour men nimber.
Létudiante avait les seins mous et un goût prononcé pour la dialectique didactique. Une logorrhée emphatique. Un acrostiche de la nausée.
Quand elle a embrayé sur la critique de la raison pure, jai asséché mon verre et je me suis tiré.
Dehors, le jour se levait, lentement, comme à regret. Cétait une de ces aubes pâles, vaguement réticentes, qui nen finissent pas de sétirer.
Jai relevé le col de mon blouson, peut-être par frisson, peut-être par réflexe, puis jai sorti ma queue et me suis soulagé la vessie contre un mur en état de défense dafficher.
De loin en loin, fugaces, des silhouettes ombragées sacheminaient sur les traces dun destin sans surprise.
Là, je me souviens avoir frissonné.
En titubant vaillamment, des rues et des boulevards et des avenues. Dautres rues. Une infinité, mais pas plus.
Les camions à benne de la voirie municipale sillonnaient les artères de la capitale, charriant leur lot quotidien de ftus canins, de néologismes mort-nés, de rêves avortés aux confins de la puberté, rien que du tout venant, rien que du moins que rien.
La Seine enserrait de ses bras opaques le ventre putrescent de la cité.
Rue Saint-Denis, quelques filles aux corps las, désabusés, mont interpellé machinalement, pour la forme. Des ptites gueules danachronismes. Vestiges dune époque révolue. Jai fait signe que non, sur le même ton.
Puis jai coupé par le passage couvert du Grand Cerf.
Sur les dalles, mes semelles claquaient en démesure, et la voûte men renvoyait un écho mat, sans fioriture, comme un miroir au fin fond du désert, et ce désert ségrenant dans un minuscule sablier de cristal chantourné.
A force de mécouter, jai trébuché.
Quand je me suis redressé, elle était là, devant moi. On aurait dit je ne sais pas. Une entité féline. La gardienne sauvage et lascive dun temple oublié. On aurait dit quelle mattendait.
On sattend toujours à tout, sauf à ce qui nous attend.
Sans doute un sacrifice.
Jai fermé les yeux.
La lassitude, parfois, ça mène à nimporte quoi.
Sans doute un étourdissement.
Jai rouvert les yeux, cligné des paupières, jétais à terre, légèrement sonné.
Secoué.
Je me suis redressé.
Dans le passage, il ny avait personne dautre que moi, cest-à-dire personne. Ce nétait pas plus rassurant pour autant.
La rue Marie Stuart me tendait les bras du bout des doigts. Je lai prise à toutes jambes et deux secondes plus tard jétais dans ma tanière, vautré sur le canapé, éjectant ma botte gauche en la poussant du pied droit et vice-versa, je ne vais pas vous faire un dessin, tout le monde fait ça.
Jai eu la velléité de fumer une dernière cigarette. Ma dernière volonté. Jai basculé avant davoir déniché mon briquet.
Ce fut sans rêve.
Le trou du cul du néant.
Quand à elle, je ne lai jamais revue.