I HOLOCAUSTE
Le soleil se couchait dans un ciel rougeâtre et brumeux, un crépuscule magnifique mais très banal à la fin du Trias. La falaise sur laquelle nichaient les ptérophores, où lérosion avait creusé de longs plis verticaux, avait laspect du rideau cramoisi dun théâtre, quand les dernières chandelles séteignent et que les trois coups sont sur le point de retentir. Les ptérophores, qui de leur vol majestueux regagnaient leurs nids creusés dans le mur rocheux, nimaginaient pas que la pièce qui allait se jouer ce soir là serait la dernière dont ils seraient les acteurs. Comment lauraient-ils pu ? Bien que dotés dune intelligence très supérieure à celle des autres animaux qui peuplaient alors la Terre, dinosaures de toutes tailles et de toutes formes qui navaient en commun quune masse cervicale ridiculement faible comparée à celle de leurs corps, ces grands reptiles ailés avaient atteint un stade dévolution de la pensée qui négalait pas celui des oiseaux les plus primitifs.
Une demi-heure après le coucher du soleil, les drones sabattirent ; une vingtaine de boules lumineuses, vertes et rouges, après avoir zébré le ciel comme autant détoiles filantes qui auraient connu à lavance leur point de chute, convergèrent pour se retrouver ensemble en un lieu situé à quelque distance de la paroi où elles se maintinrent en suspension, une vingtaine de mètres au-dessus du sol, afin de concerter un plan dattaque. Cette agitation nocturne neffraya pas outre mesure ses nombreux spectateurs. Les dinosaures, comme les ptérophores, étaient habitués à la présence de ces machines qui les observaient en permanence. Ils ne manifestaient envers elles ni attirance ni peur ; elles faisaient partie de la nature. Quel sens aurait eu pour eux le fait que ces aéronefs sans pilote, bien que construits avec des matériaux terrestres, aient été conçus par une intelligence dont lhabitat était situé à un millier dannées lumière du leur ?
Après une brève conversation silencieuse, faite déchanges lumineux, les drones fondirent sur la falaise. Ils en explorèrent une à une les niches où les ptérophores venaient de sinstaller pour y passer la nuit. Avec un apparent cynisme où nentrait pas la moindre part de cruauté, ils anéantirent, de leurs rayons mortels, toute leur population. Ils entraient dans les nids, en quelques nanosecondes repéraient les animaux et les ufs, les foudroyaient ; et linstant daprès, quand la niche ne contenait plus que des amas de poussière incandescente en lieu des êtres qui lhabitaient, passaient à la suivante. Certains ptérophores, pas encore endormis, avaient juste le temps, au moment où le nid silluminait, de pousser un petit cri. Ce fut la seule résistance quils opposèrent. Sur toutes les falaises de la région, dautres machines avaient accompli la même besogne. En moins dune minute lespèce des ptérophores avait disparu à jamais de la surface de la Terre.
II SI
Un être humain qui eut assisté à ce massacre aurait dabord été partagé entre la colère et le dégoût. Que les hommes tuent pour manger, pour le plaisir de chasser, pour se débarrasser des animaux nuisibles, et même pour faire de la mort un spectacle, il y a toujours une raison, bonne ou mauvaise. Cette hécatombe avait toutes les apparences de lacte gratuit ; en quoi ces grands reptiles ailés pouvaient-ils déranger qui que ce fut ? Et pourtant, cet homo sapiens, pour peu quil mérita son adjectif latin, aurait vite déduit que cest à ce massacre quil devait son existence, son objectif étant que 100 millions dannées après lépoque où lHomme ne serait donc pas apparu, la Terre ne fut peuplée par une vie intelligente dune forme très différente.
Sans cette intervention brutale, le monde aurait alors été dominé par des entités dotées dune tête doiseau et dun corps semblable à celui de ces grands rongeurs dAmérique du sud que lon nomme cabiais, se déplaçant à quatre pattes en sautillant et communiquant entre eux par de petits couinements comme en émettent les souris. De la taille dun gros chien et recouverts dune peau glabre de couleur brique, ils nous seraient apparus comme des chimères, ces hybrides fantastiques qui peuplaient limaginaire du monde antique, ou plus prosaïquement, comme le délire dun dessinateur de bandes dessinées. De leurs trois doigts situés à lextrémité de leur long bec ils auraient façonné des outils, produit des uvres dart, fabriqué des objets utiles. Ils auraient inventé lamour, la guerre, lindustrie, le jeu, la vie en société, la politique, largent ; le meilleur et le pire, comme nous !
Dans ce monde dépourvu dhumains une autre espèce aurait dominé la planète. Le jour de leur premier pas sur la lune, 102 495 623 ans et 249 jours après celui que lhomme na pas accompli, la population des aptères compte moins dun milliard dhabitants. La grande majorité est concentrée dans les régions tempérées, où sont cultivées les graines dont ils se nourrissent. Vue du cosmos, la Terre est, à lévidence, habitée par une vie intelligente ; les terres émergées sont barrées de deux bandes horizontales entre les tropiques et les pôles, bordées dun coté par la taïga et de lautre par le désert ou la forêt équatoriale. On peut en avoir une idée en regardant une photographie par satellite du Middle West américain ou des champs de blé dUkraine. La monoculture intensive est un des indices les plus visibles de la présence dune civilisation pour un observateur lointain ; avant les villes et les routes. Cest particulièrement vrai pour les aptères qui habitent dans des terriers bétonnés et se déplacent peu. Les voies de communication sont essentiellement souterraines, héritage des réseaux de galeries qui reliaient les gîtes des proches ancêtres. Les aptères, dont les yeux frontaux aux pupilles allongées leur permettent de voir dans lobscurité, ne dépensent pratiquement pas dénergie pour séclairer. Ils en usent dailleurs très peu car ils sont très tôt passé maître dans lutilisation des bêtes de somme pour assurer le transport de nourriture et de marchandises. Un génie qui, paradoxalement, a été un frein à leur développement ; entre la première trace de société organisée et les débuts de lindustrie se sont écoulées plus de cinq millions dannées. Contrairement à lHomme qui aurait dû, pour survivre dans un environnement très hostile, faire continuellement travailler son cerveau et, par conséquent, le faire évoluer, les premiers aptères civilisés vivaient dans un confort relatif. Protégés des prédateurs par des animaux domestiques dressés pour les défendre et ne dépendant pas du hasard de la chasse, ils ont évolué très lentement.
À ce jour, leur accomplissement le plus remarquable est dans le domaine de lagriculture. Ils ont mis en valeur chaque once de terrain cultivé par un système dassolement et dirrigation extrêmement performant en liaison avec un mode de répartition des richesses très égalitaire, lointain héritage dun instinct solidaire, qui les met à labri de la famine ; dailleurs, dans leurs différents langages, ce mot est à présent ignoré.
Pourtant, au cours de leur histoire, ils ont connu des crises. Dun naturel peu agressif, ils ont vécu en bonne intelligence lorsque les conditions climatiques leur permettaient dassurer leur subsistance. Mais quand, onze mille ans avant cette date où ils mirent le pied sur la lune, intervint une période de glaciation qui ruina les cultures situées trop près des pôles, une animosité sinstaura entre les riches et les pauvres, qui se transforma peu à peu en guerre. Les uns, pour protéger leurs cultures des pillages, durent constituer des armées et des polices, et les autres, pour survivre, neurent dautre solution que dinventer des armes pour combattre la police et larmée. Ces armes natteignirent jamais la perfection que lêtre humain a su leur donner. Ce nétait que des outils tranchants maladroitement manipulés de leurs trois appendices buccaux par des êtres de nature pacifique que la famine et la haine avaient transformés dun coup en créatures sanguinaires. La technologie guerrière atteignit son point culminant avec des espèces de propulseurs qui pouvaient projeter des lames coupantes sur les ennemis, rien de plus. Si le bilan de ces guerres primitives ne fut pas très élevé en terme de morts et de blessés, le massacre nen fut que plus horrible. Il ny eut pas de champs de bataille jonchés de cadavres, de tranchées, dexplosions meurtrières et incessantes qui sont le décor des conflits humains. Mais la simple vue du sang, versé par des congénères, était pour ces placides créatures, un traumatisme insoutenable.
La guerre prit fin lorsque les tribus habitant près des pôles, celles que les changements climatiques avaient réduites à la famine, sunirent autour de chefs charismatiques dans le but dêtre mieux organisés pour mener leurs attaques. Cette unité politique leur permit surtout de pouvoir dialoguer avec leurs ennemis et, dès que les premiers pourparlers furent engagés, larmistice fut établi, et bientôt la paix. Les riches partagèrent leur nourriture, connurent eux aussi la disette, certains moururent de faim ; mais rien nétait pire que la guerre ! En moins dun siècle ils perfectionnèrent leur système de culture jusquà accéder à lautosuffisance et les aptères connurent la paix.
A présent la terre est divisée en une multitude dentités nationales dimportances très variables dont la plus influente est la Confédération des tribus du nord qui couvre le cinquième des terres habitées et où vit le quart de la population mondiale. Ce puissant état collabore de façon très pacifique et tolérante avec les autres nations et cest en son sein quont été réalisées, depuis quatre siècles, les innovations scientifiques et technologiques qui ont permis entre autres les voyages aériens, la transmission des images par ondes radio, la couverture satellitaire du globe, la conquête spatiale. Une telle société nous semblerait très étrange, avec certains aspects futuristes et dautres, surtout, vraiment moyenâgeux. Si les aptères ont acquit une parfaite maîtrise de lagriculture, de lorganisation des transports, de la communication, de la médecine, et sont capables de modifier à leur guise le climat, en revanche ils se déplacent le plus souvent à pied ou à dos de bêtes, parfois en ballon dirigeable, et très rarement en avion. Ils nen possèdent dailleurs quune centaine, propulsés par hélices et natteignant pas les cinq cents kilomètres à lheure et qui sont utilisés pour les visites officielles entre chefs détat. Leur architecture aussi nous paraîtrait infiniment rudimentaire. Point de grandes cités dominées par dimmenses gratte-ciel ; seulement de vagues tumuli dargile ou de ciment abritant des galeries où est entreposée la nourriture et où lon se réunit pour des cérémonies sociales ou religieuses. La guerre, qui est un puissant moteur du progrès humain, na pas été aussi constante et omniprésente dans lhistoire des aptères. Ils connaissent les explosifs et sont en passe de découvrir lénergie nucléaire, mais jamais lidée dutiliser ces forces à des fins de destruction ne leur est venue à lesprit.
Ils pratiquent une religion essentiellement monothéiste, très peu dogmatique et très tolérante qui est plus un hommage rendu à la création et à la nature quune profession de foi en rapport avec le bien et le mal. Si les rites sont différents dune culture à lautre, il leur semblerait absurde de livrer bataille pour imposer une quelconque croyance.
En jugeant selon nos critères moraux, force est de reconnaître que les êtres qui ont offert un berceau à lHomme ont commis une mauvaise action en ne permettant pas le développement de ces créatures autrement moins belliqueuses que sont les aptères.
Les ptérophores, qui auraient été leurs ancêtres étaient, au temps de leur règne sur terre, les animaux les plus évolués de la création. Cousins des ptérodactyles, mais disposant dun cerveau bien plus volumineux, ils avaient développé une structure sociale qui devait les conduire à lintelligence. Si les acteurs de leur disparition sétaient contentés de leur ôter la vie et navaient poussé le zèle jusquà faire disparaître toute trace de cette espèce, des indices et des fossiles auraient témoigné de leur courte existence. Parmi les créatures fantastiques, et pourtant bien réelles, qui peuplent le bestiaire des animaux préhistoriques, ils auraient occupé une place prépondérante due à leur physiologie très particulière ainsi quà leur mode de vie grégaire. Ils auraient passionné les savants ; une branche de la paléontologie leur aurait été consacrée et les reconstitutions des paysages du lointain passé quon voit dans les musées et qui fascinent les enfants auraient montré, planant au-dessus des diplodocus et des tyrannosaures, ces grands albatros au long bec recourbé.
Mais le plan très élaboré de lanéantissement des ptérophores incluait aussi leur disparition dans la connaissance de lespèce qui devait les remplacer. Outre la suppression de tous les individus vivants on avait procédé à la destruction de tous les fossiles et de tous les indices de leur présence. Aucun être humain ne devait jamais soupçonner que ces animaux avaient existé. Car létude de leurs fossiles par des paléontologues, lorsque les sciences de la vie auraient atteint un niveau qui leur permettrait de reconstituer avec une grande exactitude le cheminement de lévolution ; et dexpliquer certains mystères comme celui de la fin des dinosaures, aurait mis en évidence une intervention extérieure. Et lHomme devait croire que sa présence sur la terre nétait due quà une succession dévénements fortuits ou, à défaut, à la volonté divine. Et ne jamais imaginer le scénario alternatif quavaient prévu le hasard et la nature :
Les ptérophores, qui hantent de leur vol majestueux les sublimes paysages de la fin du Trias, vivent à lintérieur dune aire restreinte où poussent les végétaux dont ils se nourrissent, et qui occupe une partie de lactuelle Californie et de lArizona. Recouverts dun embryon de duvet dune couleur allant du brun ocre au rouge vif, ils ressemblent à de grands oiseaux placides, constamment en quête de graines et de fruits, pour eux-mêmes ou leurs petits. Au cours du Jurassique, ils se répandent sur toute la planète et leur régime alimentaire se diversifie. Lorsque les dinosaures séteignent, ils se retrouvent en concurrence directe avec des petites musaraignes, les premiers mammifères ; et les derniers ! Ces petites souris disparaissent en moins dun million dannées, dépossédées de leur pitance par des êtres beaucoup mieux adaptés. Un rejeton de larbre de la vie, comme beaucoup dautres avant lui, cesse de croître, et la branche qui subsiste se fortifie. Les ptérophores deviennent les maîtres du monde. De nombreuses espèces apparaissent et colonisent les terres et les océans. Parmi elles, il en est une qui possède, dans ses gènes, la promesse dune évolution vers lintelligence. Leur habitat est une grande île exempte de prédateurs carnassiers. Ils abandonnent les arbres et les falaises où ils nichaient et vivent à même le sol. Leurs ailes se transforment progressivement en pattes et, à lextrémité de leur long bec apparaît une excroissance molle dont le rôle est dabord de fouir la terre pour y déterrer les graines, mais qui devient, au cours des millénaires, un organe de préhension, semblable à la trompe des éléphants. La tectonique des plaques conduit lîle à dériver vers le continent et, lorsquils ne sont plus protégés par le rempart liquide, les occupants de lîle sont de nouveau confrontés aux prédateurs volants. Ils sont contraints de creuser des terriers et délaborer un système de communication pour se prévenir des attaques, comme font les chiens de prairie pour échapper aux buzzards et aux coyotes. À cette époque, ils ne sont guères plus intelligents que ces petits rongeurs dAmérique mais, après quelques millions dannées, ce mode de communication va devenir un véritable langage ; et, dans le même temps, lappendice qui prolonge leur bec se séparera en trois segments, ressemblant aux tentacules des pieuvres, et tiendra le rôle de la main chez lHomme, linstrument de lintelligence.
Il peut sembler étonnant quavec un organe si sommaire, ils aient pu acquérir une dextérité suffisante pour construire des fusées interplanétaires. Mais ces êtres fonctionnent comme des oiseaux, non comme des humains ; et si lon saffranchit dun anthropomorphisme qui brouille notre regard, il suffit dexaminer les nids suspendus que fabriquent les tisserands en Afrique australe, véritables uvres darchitecte, construites au moyen dun bec et avec quelques brins dherbe, pour imaginer ce que peuvent réaliser des créatures semblables après plusieurs millions dannées dévolution.
III - POURQUOI ?
Lintelligence extra-terrestre qui était intervenue si brusquement dans le plan de la vie sur terre obéissait à de réelles motivations ; qui nous dépassent. Si elle a favorisé lespèce humaine plutôt que celle des aptères, ce nest pas par préférence. Peu lui choyait que les maîtres du monde fussent des bipèdes ou des oiseaux à quatre pattes. Si elle choisit les premiers, cest uniquement en raison du temps qui serait nécessaire à lune et lautre espèce pour parvenir à la civilisation. Les conditions sur terre étaient favorables à léclosion dune société constituée de créatures ADN de classe 5, comme les humains. Les aptères, entités ADN de classe 2, auraient pu accéder au même niveau dintelligence, mais cent millions dannées plus tard. Cest cette différence dans le temps nécessaire aux uns et aux autres pour parvenir à régner sur la terre qui donna à lhomme ce coup de pouce, accordé par des êtres qui fonctionnent avec un système biologique très différent, où le codage génétique est assuré par des interactions électriques entre de longues chaînes de molécules où le fer tient un grand rôle.
Pourquoi ont-ils accéléré lapparition dune vie intelligente ? Tout simplement parce quils obéissaient à une pulsion que connaît toute forme de vie ayant atteint ce niveau technologique. Et que lhomme ne comprendra que lorsquil sera arrivé au même stade ; le désir maternel de donner la vie à une civilisation !
IV - COMMENT ?
Les machines qui évoluaient parmi les dinosaures à la fin du trias nétaient pas des engins spatiaux qui auraient accompli un voyage dun millénaire, à une vitesse proche de celle de la lumière, pour effectuer une mission précisément définie. On simagine que la conquête spatiale nécessite des véhicules transportant des hommes, voire des robots. Cest là le rêve dune culture à peine âgée de quelques millénaires. Pour explorer un monde lointain et influer sur son destin, point nest besoin dy exporter de la matière. Il suffit dy envoyer ces deux éléments dont dispose à profusion une civilisation avancée : lénergie et lintelligence. Il y a deux cent cinquante millions dannées, à mille années lumière de la terre, des êtres vivants ont dirigé vers une région du cosmos où ils avaient décelé des conditions favorables à la vie, un flux de particules dont la nature nous est encore inconnue. Après un voyage de dix siècles, lintelligence fit pour la première fois son apparition sur notre planète ; avec lindustrie. Des machines dune formidable complexité furent construites, explorèrent le terrain, étudièrent les créatures, et élaborèrent le plan qui devait accélérer celui quavait prévu la nature.
Le contact était établi entre la terre et une étoile lointaine, située pourtant dans la même région de la galaxie. Mais il fonctionnait à sens unique. Des rapports étaient constamment adressés par les machines à leurs concepteurs. Ils mettaient mille ans à leur parvenir. Et ne provoquaient pas de réponse ; sinon celle de continuer. Le plan était si parfaitement élaboré quil ne nécessitait aucune modification.
Pourquoi ne trouve-t-on aujourdhui aucune trace de cette technologie qui était si familière à nos lointains ancêtres ? Pourquoi ces fabuleuses machines qui détruisirent les ptérophores et qui accompagnèrent dans leur évolution tous les animaux de la création jusquaux hommes de cro-magnon ont-elles disparu à notre regard ? Dailleurs, ont-elles vraiment disparu ?
V PARADOXE
Depuis quil sait que les corps célestes qui illuminent ses nuits ne sont ni des trous percés dans un grand tissu noir, ni des chandelles allumées par les dieux, lHomme se pose la question de lexistence dans ces mondes dêtres qui lui ressembleraient. Lorsque lesprit scientifique nétait pas là pour brider limagination des écrivains, les réponses à cette question étaient soit des répliques exactes dêtres humains, comme Micromégas ou les Lilliputiens, soit des créations fantasmagoriques, souvent zoo anthropomorphes, et presque toujours terrifiantes. Quand ces créatures cessèrent de nêtre que des supports à la philosophie ou à la superstition, et que la question fut accaparée par les scientifiques ; quand deux termes apparemment antonymiques furent accolés pour former celui de science-fiction, on commença détudier le problème de façon sérieuse et des dizaines de théories virent le jour au sujet de nos lointains compagnons. Très diverses, car cest un domaine détudes où lon ne dispose que dun seul échantillon solide : la vie sur notre planète. On ne peut donc établir de raisonnement quà partir dhypothèses et dextrapolations.
La plus célèbre contribution de la science à la question de lexistence de civilisations extra-terrestres est la formule de Drake. Elle ne fait pas appel à des notions mathématiques compliquées, mais se résume, en gros, à une simple multiplication de facteurs dont le premier est le taux de formation par année détoiles semblables à notre soleil. La science moderne nous permet den avoir une idée car nous connaissons le nombre détoiles de la galaxie, et comprenons de mieux en mieux le processus qui conduit à leur naissance. Les termes suivants, qui représentent les pourcentages de systèmes planétaires, de planètes favorables à la vie parmi ces systèmes, de vies apparues sur ces planètes etc
doivent donner en finale le nombre de civilisations technologiques apparues dans la voie lactée. Les valeurs que leur attribuent les savants sont très différentes et dépendent davantage de leur intime conviction que de considérations objectives. Le dernier facteur, enfin, est la durée moyenne de survie de ces civilisations. Et cest sans doute le plus difficile à déterminer ; et celui dont lévocation est la plus angoissante, car il nous confronte à lidée de notre éventuelle disparition.
Lidée la plus communément admise par les scientifiques est que la vie est un phénomène banal. Deux raisons les poussent à penser ainsi. La première, très logique, est que la vie, dans le seul exemple que nous connaissons, est apparue très vite, quelques centaines de millions dannées, après la formation de la terre. En effet, dès que celle-ci est devenue habitable, les premières bactéries virent le jour. Si la vie était le résultat dune multitude de facteurs très improbables, pourquoi aurait-elle gagné au premier coup ? ou bien elle aurait bénéficié dune chance exceptionnelle. La deuxième raison de croire que nous ne sommes quun exemple courant dun phénomène très répandu est la persécution dont ont été lobjet dans lhistoire tous les savants qui professaient des théories dans lesquelles lhomme et la terre nétaient pas le centre de lunivers. Théories qui se sont toujours révélées vraies et devant lesquelles lobscurantisme de léglise a constamment dû battre en retraite. La science du 21e siècle a vengé Copernic et Galilée mais ces combats ont laissé des traces qui subsistent encore dans lesprit des chercheurs.
Voilà pourquoi lintuition et la réflexion nous incitent à croire que « nous ne sommes pas seuls ». Mais si lon prend cette assertion comme base de notre raisonnement, on se heurte à un paradoxe, qui fut mis en évidence par le célèbre physicien Fermi : sil est vrai quil existe au moins une société dans la galaxie qui a atteint notre degré dévolution, il est extrêmement improbable quelle soit la seule ou quil ny en existe quune dizaine. Autour des 400 milliards de soleils, la vie doit foisonner. Et quand bien même cette vie serait un phénomène rarissime, il est presque impossible que ce soit sur la terre quelle ait vu le jour pour la première fois. Depuis le big bang, elle aurait eu tant doccasions déclore sur une autre planète. Et certainement depuis plus dun million dannées, période très courte comparée à lâge de lunivers.
En résumé, si lHomme na pas reçu la vie du doigt de Dieu comme le montre la sublime fresque peinte par Michel Ange sur le plafond de la Chapelle Sixtine, il est né dans une galaxie déjà peuplée par une multitude de créatures intelligentes ; et qui avaient sur lui une avance de plusieurs millions dannées. En conséquence, les inventions les plus récentes que nous avons faites, telles lénergie nucléaire ou la télévision, leur semblaient bien plus primaires que pour nous la maîtrise du feu. Ils avaient réalisé tout ce que nous avons fait, tout ce que nous croyons possible, et surtout, quantité de choses que nous ne pouvons imaginer. Le voyage vers les autres étoiles, dont nous commençons seulement à rêver, était pour eux chose courante. Ils avaient colonisé leur système planétaire, ce que nous sommes en passe de faire, les étoiles voisines, mais aussi tous les mondes à leur portée, cest à dire la galaxie tout entière. Et quand bien même ne sétaient-ils pas déplacés physiquement, du moins avaient-ils arrosé lunivers de messages portés par des ondes radio, ou plus probablement par une technique bien plus efficace dont nous navons pas encore idée.
« Pourquoi ne les avons nous jamais rencontrés ? ». Cest la question que pose le paradoxe de Fermi. Et il existe une réponse à cette question : Les hypothèses de départ sont fausses ou le raisonnement comporte des failles. Si cest le cas, il sagit de trouver lesquelles.
VI HYPOTHESES
Beaucoup de solutions ont été proposées, mais aucune napproche la vérité ! Si lon excepte la théorie selon laquelle nous serions les seuls êtres vivants et qui, si elle nest pas très séduisante, est quand même la plus vraisemblable pour expliquer le paradoxe, il en existe une multitude dautres ; plus ou moins sensées, mais toutes fausses ! Certaines sont très élaborées et reposent sur des modèles mathématiques trop compliqués pour être expliqués au commun des mortels ; mais comme elles sont toutes erronées, il est inutile de les étudier. La vérité est bien plus simple !
Dautres solutions prennent appui sur un autre postulat : lHomme du 21e siècle possède, inscrit dans ses gènes, le désir dexplorer et de communiquer. Pourquoi en serait-il de même pour « les autres » ? Pourquoi ne se contenteraient-ils pas de vivre en vase clos sur leur planète sans sintéresser aux autres formes de vie ? Mais si cétait le cas, cela signifierait que nous, les humains, faisons figure dexceptions avec notre esprit aventureux. Cet esprit qui nous a permis de progresser dans la science et sans lequel nous naurions pu accéder à notre actuel niveau de technologie. Les hypothèses fondées sur le repliement sur soi-même des civilisations galactiques sont donc difficilement acceptables. Et il savère quelles sont fausses ; du moins en partie comme on le verra plus tard.
Il subsiste alors la théorie la plus inquiétante, et qui est le reflet de nos préoccupations actuelles : la technologie conduit immanquablement à lautodestruction de la civilisation qui la mise au point. A lépoque où fut publié le paradoxe de Fermi la technologie militaire avait rendu possible lanéantissement de toute vie sur terre. Du moins le croyait-on. Et les progrès dans ce domaine navaient jamais connu de pause. Au cours de lhistoire une arme destructrice a toujours été supplantée par une autre, encore plus destructrice. Et, de toutes ces inventions destinées à porter la mort, aucune nest restée dans les cartons. Il est raisonnable de penser quune civilisation ayant mis au point les moyens de sautodétruire les utilise. Et ne puisse subsister que durant quelques millénaires. Cette hypothèse aussi est heureusement fausse.
VII VERITE
La galaxie abrite aujourdhui moins dun millier de civilisations dont la grande majorité ont éclos près du centre de rotation, dans la région où la matière est la plus dense. Et dix fois plus de formes de vie, dun niveau dintelligence inférieur au nôtre, mais qui sont appelées à fonder des sociétés technologiques. Parmi toutes ces intelligences, la moitié environ sont « spontanées », cest à dire sont apparues delles-mêmes, et lautre moitié sont « assistées », autrement dit ont reçu une aide extérieure pour naître. Cest le cas de la nôtre. Et nous avons eu de la chance que nos parrains habitassent si près de nous ; à mille années lumière, quand la distance entre les points les plus éloignés de la Voie lactée est cent fois plus grande
Les civilisations, à linstar des créatures dune même espèce, sont toutes différentes, mais suivent un même programme où sinscrivent les étapes de leur croissance, enfance, adolescence, vie adulte ; étapes qui, comme chez lêtre humain, interviennent à peu près au même âge. Une seule est absente, celle de la mort. Si la mortalité infantile existe, elle est assez rare et toujours accidentelle ; et dès quune espèce intelligente a réussi à passer le cap de lautodestruction, elle poursuit le chemin que lui a tracé la nature et qui la mène, non à lextinction, mais à une espèce dévanouissement.
Le stade auquel nous sommes arrivés place lespèce humaine à une période charnière de son existence. Nous considérons que linvention du feu et celle de la roue sont des progrès fondamentaux dans notre évolution. Cest vrai pour ce qui nous concerne mais quen est-il dans des habitats où les conditions atmosphériques et gravitationnelles sont radicalement différentes ? Si nous adoptons un point de vue universel, celui des savants qui, partout dans la galaxie, se sont penchés sur ce problème, les grandes étapes du processus qui a conduit lHomme jusquà son niveau actuel sont identiques chez les autres espèces évoluées de la galaxie. La conscience sociale, qui existe déjà chez les loups et les criquets, est la première. Mais seul lêtre humain a pu franchir les suivantes : fabrication doutils, embryon de technologie, début de gouvernement mondial, entreprise de colonisation du système solaire. Et il est sur le point daccéder aux suivantes : la possibilité darchiver toute la connaissance et la maîtrise du langage universel qui permet de communiquer avec dautres intelligences. Et bien dautres vont suivre : linvention de la machine à synthétiser la matière, le pouvoir de créer de la matière vivante et surtout la faculté de ralentir le progrès. Mais nous nen sommes pas encore là ! Lévolution nen est quà ses débuts.
Si nous avions la connaissance exacte des stades de la croissance dune civilisation, le paradoxe de Fermi ne serait plus un paradoxe. Nous voyons le progrès comme un processus linéaire qui conduit inexorablement à lexpansion de la culture et la propagation de la connaissance. Cest la leçon que nous avons apprise de notre courte histoire. Mais qui nexplique pas loubli dans lequel nous ont jetés nos lointains parrains, les meurtriers des ptérophores.
Lévolution, dans un environnement très différent du nôtre, leur avait donné laspect de grosses limaces qui rampaient sur le sol très lisse dune planète ayant une gravité cinq fois supérieure à celle de la Terre. Leur mode de reproduction, assez courant dans lunivers était basé sur lexistence de trois sexes : male, femelle et catalyseur. Les accouplements, ou plutôt attriolements, étaient très long et occupaient la moitié de leur existence. Ce qui leur laissait pourtant assez de temps pour sinterroger sur les formes de vie extérieures. Dès quils acquirent une technologie suffisamment avancée, ils envoyèrent vers le soleil le flux dénergie intelligente qui extermina les ptérophores. Durant trois mille ans ils restèrent en communication avec les machines qui occupaient la terre. Mais les messages quils recevaient de cette lointaine planète ne les intéressaient pas beaucoup. Leur ambition était de trouver ailleurs une civilisation qui soit aussi avancée que la leur, ou davantage. Et ils nen trouvaient pas ! Ils connaissaient bien avant nous le paradoxe de Fermi. Ils attendirent vainement le contact, jusquà comprendre que leur recherche était vaine !
Ils sétaient affranchis de la matière ! Bien sur, depuis des siècles ils avaient abandonné leur corps fragile de limace pour une enveloppe solide, à lépreuve des accidents, qui était aussi une machine leur permettant de se déplacer en tous sens. Mais ils venaient juste de découvrir le moyen dexporter leur vie dans lespace virtuel ; de ne plus devoir se situer dans lespace. Et dans le même temps, comme bien dautres avant eux, ils réalisèrent que leurs tentatives de communication avec les vies extérieures étaient, non seulement inutiles, mais néfastes à lordre de lunivers. Ils avaient compris la loi cosmique et savaient quils lavaient transgressée !
VIII UNE BOUTEILLE A LA MER
Le 5 septembre 1977, la NASA envoyait vers les étoiles la sonde Voyager I, deux semaines après le lancement de son jumeau Voyager II.
Le numéro donné à chacun des vaisseaux, dans lordre inverse de leur départ, tient comte de leur date de sortie du système solaire qui est déterminée par lattraction des planètes et la position de la terre au moment du lancement. Si lon reportait les trajectoires respectives sur une ligne droite, on verrait que le numéro 2 fut bien vite « rattrapé » par son frère.
Voyager I est donc le premier engin envoyé par lHumanité à destination dune éventuelle civilisation extra-terrestre. Il contient, comme son alter ego, des messages rudimentaires, visuels, tactiles et sonores, dont les concepteurs pensent quils seront très faciles à déchiffrer pour leurs destinataires. Mais il narrivera en vue de la première étoile quaprès un voyage de 40000 ans. Dici-là ne sera-t-il pas rejoint par un astronef humain bien plus perfectionné ?
On a souvent comparé Voyager I à une bouteille jetée à la mer, comme ces flacons que les naufragés solitaires confiaient à locéan après y avoir enfermé un message. La comparaison nest pas dénuée dintérêt. Supposons quun tel objet ait été mis à leau sur une côte dEspagne cinq ans avant lappareillage de la flottille affrétée par la reine Isabelle dEspagne pour découvrir les Indes par louest. Que la force des courants lui permette de parcourir un kilomètre par jour en direction du nouveau continent. Léquipage de la Santa Maria aurait atteint la bouteille au milieu de lAtlantique. Mais si le message avait été envoyé un peu plus tôt il aurait pu découvrir lAmérique avant Christophe Colomb. Il en va de même avec la sonde spatiale, à ceci près que locéan quelle doit traverser est si étendu que nous avons largement le temps dinventer un véhicule assez rapide qui laura rejoint bien avant son échouage. Nous pouvons être certains que, si lHumanité ne sautodétruit pas, Voyager na aucune chance dêtre notre premier ambassadeur.
Mais quen est-il des messages radio que nous adressons, volontairement ou non, à nos frères du cosmos ? Et qui voyagent à la vitesse de la lumière ; vitesse que nul objet matériel ne peut théoriquement dépasser.
Les créatures à qui nous devons la vie, qui vivaient, au temps où les dinosaures étaient les maîtres de la terre, à mille années lumière de notre planète ; et qui aujourdhui nhabitent nulle part, en dehors de lespace, quand elles eurent réalisé combien étaient nuisibles leurs tentatives de communication avec dautres civilisations, mirent tout en uvre pour les interrompre. Pour ce qui concernait la terre, le mal était déjà fait. Les ptérophores nexistaient plus et la venue de lhomo sapiens était déjà inscrite dans les plans de lévolution. Mais les autres messages qui filaient à 300000 kilomètres par seconde vers tous les endroits de la galaxie continuaient leur course inexorable.
En moins dun siècle, après avoir mobilisé toute leur intelligence au service de ce but unique, ils inventèrent le moyen de rattraper les flux dénergie quils avaient envoyés aux quatre coins de la galaxie. Ils avaient atteint lultime étape de toute civilisation intelligente : la capacité de voyager dans les couloirs spatio-temporels et de saffranchir de cette barrière qui nous semble infranchissable : la vitesse de la lumière ! À dix millions de kilomètres par seconde leurs signaux atteignirent bientôt ceux quils avaient émis des siècles auparavant et leur intimèrent lordre de stopper leur course.
Comme beaucoup dautres avant elle, une civilisation avancée disparaissait au regard des autres, avait interrompu le rayonnement quelle avait émis à destination de ses frères cosmiques. Comme une lampe électrique dont on tourne le bouton pour léteindre.
À lexception de la Terre, nulle planète habitée par la vie navait reçu de signaux en provenance de cet endroit de la galaxie où des limaces intelligentes étaient parvenues à lultime étape de leur développement. La proximité du système solaire de celui où avait éclot cette civilisation nous a permit de voir le jour. Mais ceux qui vivaient plus loin, à plus de cinq mille années lumière, distance maximale atteinte par les messages, ne bénéficièrent pas de ce coup de pouce ; et tout se passa chez eux selon les règles de la nature. À moins bien sur, quils naient reçu une aide venue dailleurs !
Après limplosion subite de cette civilisation, les robots quelle avait construits sur terre continuèrent leur travail. Ils accompagnèrent pendant des millions dannées tous les animaux de la planète en nintervenant quen cas dextrême nécessité et toujours dune manière non violente. En sauvant de laccident ou de la prédation le dernier porteur dun gène qui devait se propager, en favorisant le rencontre entre deux individus dont laccouplement pouvait engendrer une souche porteuse davenir. Il ne singérèrent ainsi quune dizaine de fois dans le destin de la vie et ne commirent plus jamais le genre de crime qui avait initialisé leur mission.
Lorsque lévolution accoucha dun être intelligent et capable de communiquer, ils disparurent subitement du paysage. Ils pouvaient alors influer de façon conséquente sur lhistoire de lhomme sans exercer la moindre action physique, mais simplement en jouant devant lui un spectacle destiné à provoquer sa curiosité, à linciter à se poser des questions, en un mot à saméliorer.
Ils auraient pu, bien sur, faire don à lHumanité de tout leur savoir. Mais telle nétait pas leur tâche. Il fallait que lévolution fût lente et progressive. Et que les humains ne prissent jamais conscience de laide de leurs tuteurs extra-terrestres. Du moins jusquau jour où cette hypothèse simposerait à leur esprit !
IX EPILOGUE
La pièce que nous ont jouée ces fabuleuses machines nest pas encore terminée et son déroulement nous semblerait dépourvu de toute logique. Mais lorsque des objets étranges apparaissent dans le ciel, évoluent devant nos yeux à des vitesses fantastiques, suivant des trajectoires aberrantes, se montrent ostensiblement avant de disparaître tout à coup. Lorsque des créatures fantasmagoriques, qui nous semblent des visiteurs de lespace, descendent de leurs vaisseaux pour une courte promenade, semblant fuir le contact des hommes, mais en le provoquant parfois, bien naïfs sont ceux qui essaient de trouver un sens à ces manifestations. Leur logique nous dépasse si on en ignore la cause profonde. Il ne sagit que de la continuation dune mission commencée au début de lère secondaire.
Une mission qui est bien loin dêtre achevée
FIN
Alain Kotsov 2001.