Lenfer ! Tout le monde limagine sans peine. Les pasteurs vous le décrivent comme un brasier où lon rôtit sur des braises pour léternité. Il y fait chaud. Très chaud ! Moi-même je pensais la même chose il y a seulement trois mois. Le prêtre nous le serinait dans ses sermons du dimanche, quand je nétais encore quun gosse ; il ny a pas si longtemps. Et ça nous foutait une trouille du diable ! Cest le cas de le dire ! Si je ny avais pas crû à cet enfer, jaurais peut être osé franchir la barrière du père Schuler pour chiper quelques mirabelles. Ou jaurais trouvé le courage de pincer les fesses de Catherine Bruner à la récréation ; une envie qui me démangeait. Et je me suis privé de ces quelques péchés anodins. Tout ça pour éviter de brûler pour toujours dans la fournaise.
Foutaises ! Quest-ce quil en savait, le pasteur Rollet ! Il ne le verra jamais, lenfer ! Il ne verra rien ! Même pas le paradis puisquil nexiste pas ! Mais pour ce qui est de lenfer, cest moi qui pourrais lui donner des leçons ! Je le connais, lenfer ! Mieux que lui. Et mieux que personne. Puisque jy suis !
Lenfer, cest ce que je vois autour de moi. Un paysage tout blanc, couvert de neige. Avec ce petit bois de bouleaux dégarnis, sur ma droite. Ce champ de blé, davoine, ou de seigle, je nen sais rien, il y a un mètre de neige par-dessus, qui sétend devant nous. On ne le saura quau printemps. Mais au printemps, on ne sera plus là. Cest sûr ! Jaurai quitté lenfer pour Berlin, Strasbourg, ou, plus sûrement, pour le néant !
Cest ça lenfer ! Pas de brasier, pas de fournaise. Mais le froid. Qui assaille les parties exposées de votre corps, la plupart du temps quelques centimètres carrés autour des yeux, de milliers de piqûres dépingle desquelles on sétonne de ne pas voir le sang jaillir. Mais si ce nétait que ça, le froid ! Si on pouvait délimiter son territoire dattaque ! Impossible ! Lair glacé qui court sur la plaine sinsinue dans vos habits. Par les manches, le col, le haut des bottes, la semelle des bottes, les mailles du tissu. Quel que soit le nombre de sweters, de pantalons, de chaussettes quon porte, il trouve toujours le chemin qui mène jusquau cur de vos entrailles, jusquà la moelle des os. On ne peut rien faire. Seulement vivre avec le froid, souffrir avec. Et attendre. Attendre des jours meilleurs. La victoire ou la défaite. Le printemps. Ou une balle, ou un éclat dobus qui vous ferait quitter lenfer. Pour toujours !
Rien de commun entre cet enfer là et celui du livre.
Ah si ! Il y a bien ces flammes que nourrissent, depuis plusieurs jours, les ruines des maisons, aux faubourgs de la grande ville. Elles illuminent nos longues nuits de garde. Cest une distraction pour nous. La seule chose où poser son regard quand on grelotte pendant des heures, debout dans la neige, en attendant quIvan veuille bien se décider à faire évoluer la situation.
Mais dans le domaine des distractions, jai oublié le principal : les détonations incessantes qui déchirent lair glacial, tout autour de nous. Lointaines, proches, isolées ou en chapelet ; comme un tonnerre éternel ; mais jamais menaçantes. Les bolcheviks ne sintéressent pas à notre position. Sans doute ils ne savent même pas que nous sommes là ! Ils ont autre chose à faire que de bombarder un poste même pas avancé ; le refuge minable dune douzaine de soldats dépenaillés.
Bien sûr, un jour, quand ils en auront fini avec les premières lignes, cest vers nous quils pointeront leurs katiouchas. Pourtant, même si ce jour est demain, je le vois dans un futur très lointain. Et je préfère ne pas y penser. Et puis, pourquoi sinquiéter ? Il peut se passer tellement de choses dici là ! Nous pourrions, par exemple, quitter notre petit lotissement. Et ça, ce ne serait pas une bonne nouvelle !
Eh oui ! On a beau souffrir ici comme des damnés, on néchangerait pas notre petit abri contre une place dans les bataillons de choc. Cest étrange ! Bien que nous habitions lenfer, nous nen occupons pas le plus mauvais endroit. Il y a pire ! Ceux qui combattent en ce moment dans la banlieue de Stalingrad connaissent aussi le froid, le typhus et la dysenterie, la fatigue, le rationnement. Mais en plus ils se battent au corps à corps pour tenir ou reprendre un tas de ruines. Le pistolet dun officier pointé dans leur dos pour ne pas reculer ; et en face la mitrailleuse dIvan. Ils doivent en baver ceux de lavant ! On le sait. On reçoit des nouvelles. Sur lensemble du front des informations circulent. Les courriers, les cantiniers, les vaguemestres nous renseignent sur la situation. Nous en savons davantage que létat major du führer. Évidemment ! Si les généraux à Berlin savaient dans quelle merde on se trouve, ils nous auraient ordonné depuis longtemps de battre en retraite ! Et ils auraient donné le commandement suprême à un type comme moi ! Doù nous sommes, au faîte de cette petite colline, on a une vue imprenable sur la bataille. On voit les mouvements de troupes. On parie à lavance sur les endroits où les accrochages vont avoir lieu. Aujourdhui, par exemple, quelque chose se prépare vers le sud, à une dizaine de kilomètres dici. Deux de nos panzers ont pris position dans les sapins. Je peux les voir dici. Et quelques fantassins. Les Russes doivent installer un nid de mitrailleuses sur la petite route qui conduit jusquà un grand hangar ; ou ce quil en reste. Demain ça va péter par là-bas !
Il va bientôt faire nuit. Je vais me coucher. Cest Hans qui prend le premier tour de garde. Puis Erwin. Et après jai oublié. Mais pas moi en tout cas. Je suis en permission jusquà demain. La permission de minuit. Je vais dormir comme un bébé jusquà laube. Dans la petite cabane de bois enfouie sous la neige. Le seul endroit où il fait chaud ; je veux dire où leau ne gèle pas instantanément.
Je viens de relire les quelques feuillets que jai noircis sur mon calepin. Je nen suis pas mécontent. Écrire un journal me semblait une distraction réservée aux jeunes pucelles boutonneuses ; ou aux poètes efféminés. Du style « je técris ce soir cher journal pour te confier mon tourment
» Je maperçois que ce nest pas du tout ça !
Cest le docteur Karelmann qui ma conseillé, presque ordonné, de tenir ce journal, lorsque jétais venu le trouver au bord des larmes après cet accrochage sévère de notre section avec les bolcheviks, près de Belgorod. Cest, selon lui, un excellent moyen dévacuer langoisse et de garder le moral. Je ny croyais pas trop. Et je suis toujours sceptique. Si je me suis décidé à franchir le pas aujourdhui, cest dabord pour laisser un témoignage de ce merdier. Pour Odile, pour nos enfants si par miracle je la revois un jour ; sinon pour le premier détrousseur de cadavre qui tombera sur moi ; sil arrive à le déchiffrer.
Mais jécris surtout, je pense, pour le bonheur de mexprimer dans ma langue maternelle : le français.
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 23 décembre 1942.
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 26 décembre 1942.
Cest mieux de commencer par la date. Cest une information utile pour situer les événements dans le temps par rapport à lévolution de la guerre. Ça ne demande pas une grande réflexion. Et surtout, si les rouges ne me laissent pas finir, on pourra mettre une date précise sur ma stèle. Et pas bêtement 1942. Ou 1943 car on y est bientôt ! Les camarades commencent à espérer voir la nouvelle année. Cest devenu chez eux une véritable obsession : pourvu quIvan nattaque pas avant une semaine !
En ce moment le coin est tranquille. De loin en loin on se bat sur le front. Mais pas ici. Ici, on a respecté la trêve de Noël !
Le vieux hangar quon pouvait voir au sud nexiste plus. Comme tous les bolcheviks qui se trouvaient à lintérieur. Cest arrivé le lendemain de mon premier chapitre. Le 24 au matin. Les panzers étaient embusqués dans les sapins et les Russes ont commencé à tirer. Avec des mortiers et des canons légers. Mais les nôtres nattaquaient pas. Je me disais quils avaient de la chance de ne pas être commandés par un cinglé comme Walkenbach. Lui, il les aurait envoyés au suicide. Comme il la fait avec nous plusieurs fois. Mais je ne peux lui donner totalement tort puisque je suis encore en vie, comme Hans et Erwin ; et quelques autres
Vers midi deux Junkers 88 sont apparus dans le ciel, au nord. Après être passés presque au-dessus de nous ils ont fondus sur le hangar et, en deux passages, lont réduit à un tas de tôle doù séchappaient en courant, en boitant ou en rampant, des soldats dont certains étaient couverts de flammes. Le boulot de nos fantassins na plus consisté quà achever les blessés. Ça peut sembler cruel, mais pourquoi sencombrer de prisonniers ? Ici les rations suffisent à peine à nourrir la troupe ! Et est-ce quils en font, eux, des prisonniers ?
Après lattaque du hangar, plus rien ! Sauf bien sûr les maisons de la grande ville qui disparaissent une à une au gré des combats. Mais nous y sommes tellement habitués que ça nous semble normal. Comme le lever et le coucher du soleil. Comme le bruit de fond des vagues sur la plage. Quand la guerre sera finie (elle finira bien un jour !) il ne restera rien de cette ville. Peut être est-ce-là lunique but du führer : même au prix dune défaite, réduire à néant la cité qui porte le nom du gros moustachu !
Nous avons fêté Noël. Assez tristement. Hans avait abattu un petit sapin (ça ne manque pas ici !) quon a décoré de paquets de cigarettes vides, demballages de chocolat en papier dargent, et de ficelle rouge qui enveloppait un de nos colis. Erwin a ouvert quelques flasques de schnaps quil gardait pour cette occasion. Et nous avons chanté, à mi-voix, des comptines de leur enfance.
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 28 décembre 1942.
Je viens dinscrire mon nom sur la couverture de ce carnet. Tous les livres portent un titre. Pourquoi pas ce petit calepin ? Je dois reconnaître que ça lui donne un air cocasse. Linscription « Notizbuch » en belles lettres gothiques surmontant celle tracée maladroitement au crayon « Carnets du caporal Guy Archambaud, soldat de la VI e armée de la Wehrmacht », cet assemblage a de quoi surprendre !
Jaurais préféré une élégante calligraphie à la plume mais ici cest impossible ; lencre est gelée dans les encriers et, si je pose le récipient sur un petit réchaud pour la faire fondre, elle redevient solide au bout de la plume après quon ait tracé deux lettres.
Que peut faire un bon Français comme moi parmi les « Alboches », comme les appelait mon père ? Beaucoup de mes compatriotes combattent avec les nazis. Mais je nai rien de commun avec ces fanatiques de la LVF ou les engagés volontaires des Schuzstaffen. Jen ai rencontré de ces dingos. Des Dupont et des Durand venus de toute la France et qui semblent jaloux de mon statut de simple homme de troupe allemand. Comme si je pouvais en être fier !
Ma présence dans cet enfer blanc est le résultat dun concours de circonstances. Tout a commencé au siècle dernier, après la guerre de 70. Mon arrière-grand-père, un authentique alsacien, socialiste et patriote, avait émigré dans lAllier après la défaite. Il ne voulait pas servir lempereur des Teutons. Mais il gardait le contact avec la famille Kranz restée là-bas, dans un petit village près de Kaysersberg. Et caressait lespoir de revenir un jour dans une Alsace libérée. Il y parvint en 1918, quelques années avant sa mort et réussit à convaincre une bonne partie de la famille à le suivre au-delà de la ligne bleue des Vosges. Parmi eux, Joseph Archambaud, mon grand-père, un paysan de Limagne à lesprit aventureux, qui par amour pour une Amélie, née Kranz, abandonna ses vaches et ses collines du Bourbonnais pour cultiver le Riesling et le Tokay sur dautres collines, différentes mais tout aussi françaises.
Quand les Allemands ont occupé le village après la défaite de 1940, ils ont décrété que nous étions des leurs. On ma enrôlé dans la Wehrmacht où joccupais un poste administratif au rathaus. Jamais je ne pensais me retrouver un jour sur le front. On évitait, en raison de notre récent passé français, de nous envoyer dans les autres régions occupées par larmée allemande où nous aurions pu, cest ce que croyaient les officiers, trahir notre nouvelle patrie. Cest alors que je commis lerreur de ma vie. Je volai à la cantine un jambon et me fis prendre. Il ny avait quun front à lépoque. Après lArmistice on ne se battait plus que dans le ciel, au-dessus de la Manche et de lAngleterre. On me jeta en prison et je pensais quaprès un mois passé au cachot, je reprendrais mon travail de gratte-papier au rathaus.
Mais, trois jours avant ma sortie de cellule, lopération Barbarossa fut déclenchée. Je fus incorporé dans linfanterie et envoyé en Pologne. Au début, tout se passait bien. Je neus pas à combattre pendant les trois premiers mois de la campagne. Nous avancions, à la suite des troupes de choc, sans rencontrer la moindre résistance. Les choses se gâtèrent au début de 1942 quand les Soviétiques lancèrent une grande contre-offensive. Jétais quelque part en Ukraine, à lest de Kharkov.
Nous tenions une position au bord dune petite rivière gelée. Cest alors que je vis Ivan les yeux dans les yeux pour la première fois.
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 30 décembre 1942.
Ivan, on lappelle comme ça ! Cest notre ennemi. Le bolchevik, le russe, le soviet. Mais on préfère Ivan. Cest une façon de le personnifier, de réduire ces millions dhommes qui sont en face de nous à un seul. Au singulier. Comme les autres ennemis qui sont parfois plus redoutables : le froid, la neige, la boue, la faim, la maladie.
Cest fou comme certaines habitudes, certaines expressions, arrivent à intégrer le folklore dans une armée en marche. Et comment, très vite, elles font partie de la tradition. De la culture. Un jour, quelque part entre Leningrad et Sébastopol, un simple soldat, peut-être un simple desprit, ou peut-être un colonel, a dit : « Ivan nous attend là-bas. Au sommet de la colline, dans ce bois de bouleaux, dans ce village, sur la route daccès au Donbass ». Trois jours après, dans toutes les armées, toutes les divisions, toutes les sections, sur les centaines de kilomètres du front de lest, on ne disait plus : « Les rouges, les bolcheviks, les Russes, les soviets » ; mais « Ivan ! »
La première fois que je lai vu, Ivan, il ne ressemblait pas à limage que je men faisais. Cétait un servant de mitrailleuse, accroupi à côté du tireur, qui engageait la bande à la gauche de celui-ci. Jétais à moins de trente mètres et je pouvais voir ses yeux. Ils étaient noirs et bridés, comme ceux dun chinois. Un instant son regard croisa le mien. Juste avant quun obus de mortier fasse exploser le nid. Quand jai atteint la position pour le nettoyage, Ivan était en morceaux, méconnaissable ! Quant à son copain, seule une grande tache rouge dans la neige témoignait de son passage sur la terre.
Cétait ma première rencontre avec Ivan. Mais il faudra que je vous parle de Natacha !
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 31 décembre 1942.
Je suis de garde aujourdhui. Il est midi et je suis installé depuis six heures du matin dans une petite niche creusée dans la neige à 200 mètres en avant de notre cabane. Dici, sous un toit de drap blanc, je surveille les environs à travers une fine ouverture. Il sagit moins de prévenir une éventuelle attaque dIvan sur notre position que de noter les mouvements de troupes. Nous avons reçu pour consigne dobserver le secteur que surplombe notre petite éminence et de rendre compte à létat major. On nous a dotés dune radio et dun poste de télégraphe relié par un fil interminable, installé par le génie, à un poste de commandement situé à une demi-douzaine de kilomètres vers larrière. Je comprends maintenant pourquoi, alors que les soldats des deux camps bougent sans arrêt, nous sommes bloqués ici depuis deux semaines. Les généraux, après nous avoir oubliés, se sont rappelés lintérêt stratégique de cette position. De quoi réjouir le lieutenant Walkenbach.
Le lieutenant, qui commande notre section, est une peau de vache. Il trimballe sa croix de fer, épinglée au mépris du règlement sur le revers de son manteau rapiécé, dun bout à lautre de notre petit camp. Il pénètre par surprise dans les abris. Et il inspecte. Il ne manque pas une occasion de nous humilier. Tout lui est prétexte pour nous punir : cigarette allumée après le couvre-feu, tenue non réglementaire, morceaux de papier oubliés sur le sol de terre battue. Par chance nous habitons, Hans, Erwin et moi la cabane la plus éloignée de la sienne, celle des quatre qui est le plus à gauche. Cest pour ça que nous sommes, des douze hommes qui occupent la position, les plus tranquilles.
Walkenbach était le second du capitaine commandant notre peloton. Quand nous sommes entrés en Ukraine, celui-ci comptait une quarantaine de soldats. Ivan, le gel et la maladie en ont emporté les deux tiers. Malheureusement, cette brute de lieutenant ne fait pas partie du lot ! Cest un nazi fanatique. On la refusé dans les SS pour raisons médicales. Alors il passe sa colère et sa frustration sur ses hommes. Et, il faut bien le reconnaître, sur les rouges ! Au combat, sa témérité confine à linconscience. Le bout de ferraille qui orne son manteau élimé, il la obtenu en prenant à revers à lui tout seul une position russe. Armé de son luger et dun sac de grenades, il a dézingué quatre bolcheviks et récupéré un mortier et une mitrailleuse. À partir de ce jour là il est devenu encore plus méchant
Maintenant que nous avons une vraie mission, même si ce nest que de lobservation, il est plus calme. Mais je sais quil espère secrètement une attaque dIvan sur la colline qui lui permettrait de mettre son héroïsme en valeur. Ce qui explique quelques bizarreries dans son attitude ; lui qui est si intransigeant sur le règlement, est beaucoup moins regardant sur les consignes de camouflage. Cest ainsi quon peut allumer des feux de bois humide dont la fumée na pu échapper aux soviets. Mais aucun de nous ne regrette ce risque ; pouvoir se réchauffer les mains et le visage et oublier le froid pour quelques minutes, ça na pas de prix. Même celui de la mort !
Mon tour de garde sachève dans une heure. Erwin prendra le relais et je consacrerai tout mon temps jusquau soir à préparer le réveillon avec Hans. Par chance aucun de nous trois nest de garde cette nuit. Nous avons économisé trois litres de schnaps sur nos rations. Je verrai la nouvelle année et ça sera la fête ! Si seulement Ivan nous laisse tranquille. Et Walkenbach
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 1er janvier 1943.
Lesprit encore embrumé par les vapeurs du schnaps, je mets à profit quelques heures de tranquillité pour continuer ma chronique. Mon écriture, déjà hésitante jusqualors (je tiens mon crayon à travers deux épaisseurs de gants), est presque illisible. Mais je dois persister. Jai tellement de choses à dire !
La fête fut très réussie. Compte tenu des circonstances. Walkenbach était ivre dès le début de la soirée et il nous a foutu la paix. Dans chacune des cabanes un colis de la croix rouge avait été distribué. Le nôtre contenait de la charcuterie, une boite de choucroute, du chocolat, et une bouteille de vin de Moselle. Un festin !
On a beaucoup rit. Erwin a fait une imitation très drôle du lieutenant. Pour la première fois depuis des mois, jai envisagé lavenir avec optimisme. Jai pensé à mes parents et à Odile qui levaient leurs verres en même temps aux douze coups de minuit. Les lueurs de laube commençaient à blanchir le ciel à lest, car, malgré la distance qui nous sépare de notre « heimat », nous sommes restés à lheure de Berlin. Et de Strasbourg
Ivan se tenait calme. Même dans la grande ville, les explosions semblaient moins fréquentes. Les Russes célébraient-ils la nouvelle année ? Pourtant il paraît quils ont un autre calendrier. Ils nen sont pas encore à Noël, à ce quon ma dit. De toutes façons, pour ces païens, la seule date importante doit être lanniversaire de Staline !
Vers deux heures, inspirés par lalcool et les facéties dErwin, nous avons attaqué ceux de la cabane voisine à coups de boules de neige. Le chef de poste, un colosse nommé Helmut a mené une brillante contre offensive. Se tenant en retrait et communiquant par gestes, il plaçait ses deux hommes sur le terrain selon la tactique progression-couverture quon enseigne à lécole des sous-offs. Je faisais de même et, caché derrière un arbre, je lançais de temps à autres un projectile glacé. Lun deux atteignit Helmut en pleine figure. Aussitôt, tous les belligérants éclatèrent de rire. Tout le monde se retourna contre lui et le géant reçut une grêle de flocons lancée par cinq gamins pour lesquels la guerre était redevenue un jeu. Tous ensemble, nous nous précipitâmes sur lui et le fîmes basculer dans la neige, formant une mêlée explosant déclats de rires. Quand Helmut se releva, il ne put prononcer une parole pendant cinq minutes, tant il était agité par les soubresauts de son fou rire. Pour quelques instants la guerre sétait éloignée. Loin, très loin
Et moi, javais retrouvé mon enfance. Je me rappelais cette journée dhiver, je devais avoir huit ou neuf ans, où les gamins du village avaient bombardé le bonhomme de neige construit par les fils de nos voisins. La bataille sétait terminée de la même façon, dans une embrassade hilare qui réunissait les ennemis davant. Si toutes les guerres pouvaient se terminer ainsi !
Cote 379 Sud-ouest de Stalingrad 02 janvier 1943.
Notre secteur navait jamais été aussi calme. Aucun mouvement de ladversaire. Nos communiqués à létat major pourraient se résumer ainsi : « à lest rien de nouveau ». Javais lu le roman de Remarque quand jétais encore français. Malgré la haine que je portais aux Allemands, ça mavait plu. Aujourdhui, je ne hais plus personne, même pas Ivan ! Et encore moins Natacha !
Je vous avais promis de parler delle. Voilà : ça sest passé début mai de lannée dernière. À cette époque nous avancions partout, les soviets étaient en débandade sur tous les fronts. Certains croyaient que la guerre était déjà gagnée pour nous. On se voyait déjà en Crimée prenant des bains dans la mer noire. Et on plaisantait sur linconséquence de létat major qui navait pas prévu de mettre des maillots de bain dans nos paquetages ! Ça me fait mal dy repenser !
Revenons à Natacha. On était donc au début du printemps. On venait de franchir le Donets. Devant nous sétendaient des prairies couvertes de fleurs. Il faisait bon, le ciel était bleu. On avait relevé la bâche du camion pour profiter du paysage et du vent de la course. Il ny avait pas trace dIvan ; sinon quelques cadavres au bord de la route et des automitrailleuses achevant de se consumer. Nous étions en tête du convoi, avec ce cinglé de Walkenbach.
Tout à coup une formidable explosion retentit à une dizaine de mètres sur notre gauche. Un obus de canon léger. Nous nous précipitâmes hors du camion. Les obus pleuvaient autour de nous. Lun deux atteignit le deuxième véhicule de plein fouet. Heureusement il ny avait personne à lintérieur.
Walkenbach semblait ravi. Il allait pouvoir se distinguer. Les tirs provenaient dun bosquet à un kilomètre de la route. Il nous sépara en deux groupes : le premier qui attaquerait de front et lautre qui tenterait de contourner la position sur la droite. Outre nos fusils mauser et les grenades, on avait deux mortiers et une mitrailleuse récupérés à la hâte dans les soutes des camions. Le deuxième groupe, dont je faisais partie, se mit en marche un quart dheure avant le second car notre route était plus longue. Les soviets avaient cessé le feu ; comme nous avancions à distance les uns des autres, un tir dobus naurait pu mettre hors de combat quun homme ou deux. Ils gardaient leurs munitions pour la fin.
Les quatre premiers cinquièmes de notre progression seffectuèrent sans encombre. Puis une mitrailleuse se mit à crépiter. Nous étions dans les hautes herbes. Tout le monde saplatit au sol. Puis ce fut le silence. Je me rappelle avoir eu à ce moment un geste idiot ; que je ne regrette pas pourtant. Le nez sur la terre, je voyais à quelques centimètres une petite fleur jaune. Je la cueillis et la portai à ma bouche. Et je loubliai
De temps en temps, je relevais la tête. Les bolcheviks occupaient une espèce de petit cratère artificiel entouré de sacs de terre. À cinq cent mètres sur ma gauche je vis les éléments du premier groupe qui approchaient. Walkenbach, en tête, marchait la tête haute ; comme sil avait défilé dans les rues de Nürnberg. Il consentit seulement à mettre un genou à terre lorsquune rafale partit, faisant jaillir des mottes de terre juste devant lui.
Ça tirait dans tous les coins. Je pouvais les voir maintenant, les rouges. Leurs visages apparaissaient par intermittence au-dessus du remblai, quand ils pointaient leurs fusils dans notre direction. Sous lombre de leurs casques, je distinguais quelque chose détrange dans leurs regards clairs. Qui me troublait ; et que je ne compris pas avant la fin de la bataille. Une autre chose mintriguait : Leur tactique insensée. Le petit bois où ils étaient retranchés se prolongeait vers larrière jusquà un marais couvert de roseaux, leur offrant une confortable ligne de repli. Pourquoi, en nous voyant monter jusquà eux, navaient-ils pas décroché. Ils ne devaient pas être plus de dix et nous avions un avantage numérique de cinq contre un. Au moins !
De tous les côtés, les assaillants progressaient en rampant. Lentement mais sûrement. Nos tirs de mortiers devenaient de plus en plus précis. Je vis deux de nos soldats du groupe de Walkenbach courir de lautre côté de labri, tenant des sacs de grenades. Les soviets étaient encerclés. Il était trop tard pour battre en retraite. Une grenade explosa. La mitrailleuse se tut. Puis un obus de mortier. Le cratère ressembla un moment à celui dun volcan crachant des flammes.
Quand le silence revint je fus envoyé en reconnaissance. Je marchais à croupetons. Avec prudence ; il pouvait rester des survivants. Jatteignis le premier la position. Les sacs éventrés entouraient un enchevêtrement de toile, de terre et de métal. Sept cadavres ensanglantés gisaient auprès du canon que je reconnus tout de suite comme un des nôtres. Fabriqué à la manufacture de Düsseldorf !
Puis je mapprochai dun des corps et le retournai du pied. Je compris la cause de mon trouble : les cheveux blonds formaient une longue natte sortant du casque. Le visage était celui dune femme. Ainsi que les six autres. Je fus envahi par le dégoût et la culpabilité. Ce ne fut quaprès quelques secondes que je remarquai des anneaux dacier qui enserrait les chevilles des combattantes. Les anneaux étaient reliés à des chaînes qui aboutissaient toutes à un piton solidement fiché dans le sol. Ce qui expliquait quelles navaient pas pris la fuite. Quavaient-elles fait pour se trouver là ? Punies par un salopard dofficier, une espèce de Walkenbach soviétique ? Ou étaient-elles assez fanatiques pour avoir réclamé ces entraves ?
Quand le deuxième soldat parvint à ma hauteur, à ma grande surprise il éclata de rire. Il pointa son doigt vers mon visage abattu et sexclama « was für eine schöne blume ! », « en voilà une jolie fleur ! »
J'avais oublié la petite fleur jaune que je tenais toujours entre mes dents !
A partir de ce jour, Natacha intégra notre folklore. Pendant quelques semaines on ne prononçait jamais le nom dIvan sans lui associer celui de son pendant féminin. Puis cette habitude disparut peu à peu. Jusquà aujourdhui nous ne nous heurtâmes jamais plus au personnel féminin de larmée rouge. Et je préfère quil en soit ainsi !
Mais à présent, quand je grelotte en montant la garde, je ne peux mempêcher en repensant à cet épisode, de ressentir une étrange nostalgie. Des images flottent devant mes yeux. Un champ fleuri sous un ciel bleu, une longue tresse blonde rampant sur le sol. Et une petite fleur jaune, cueillie dans la prairie par un homme perdu dans une guerre absurde
Poste avancé « Heidelberg » - Stalingrad 12 janvier 1943.
Depuis une semaine, le combat fait rage dans les ruines de Stalingrad. Ou de sa banlieue. Nous ne savons pas ! Les plans que nous ont fournis létat major ne correspondent à rien. Ils décrivent une ville en paix avec ses parcs, ses stations de tramway, ses bâtiments officiels
À présent il ny a que des ruines. Les rues ont disparu et il est rare quon puisse deviner leur ancien tracé. Comme des explorateurs dune contrée sauvage, nous avons établi une nouvelle toponymie. Les endroits stratégiques portent des noms de villes allemandes. Ce qui donnerait, si la situation nétait aussi dramatique, un ton comique aux communiqués que nous adressons à létat major : « Nous avons perdu Siegen mais sommes en passe de reprendre Brandebourg, tandis que Füssen subit un bombardement intensif. »
Erwin et Hans sont toujours vivants. Un miracle ! Et nous sommes restés ensemble. Nous faisons partie dune section qui a été recomposée à partir des débris de différents régiments. Il y a, outre les Allemands, des Bulgares, des Flamands, quelques Italiens ; et des Roumains dont je suis linterprète, car ils parlent français. Les désertions et les suicides sont monnaie courante. Surtout chez ceux qui viennent de nos pays alliés, et qui nont pas demandé à être ici. Comme moi !
Il fait plus froid que jamais. Les rations ont été réduites. Certains jours nous devons nous contenter de cent grammes de pain et dune boîte de pâté. On dit que des soldats sont morts de faim. Vrai ou faux ? Cest néanmoins possible !
Depuis Heidelberg, je peux voir au sud-ouest notre ancienne villégiature au sommet de la colline, à dix kilomètres dici. Je disais que cétait lenfer, mais aujourdhui, elle me semble un paradis perdu.
Jai perdu tout espoir de revoir un jour mon village alsacien, mes parents, et Odile. Je ne souhaite plus quune mort brutale ; un obus qui exploserait à mes pieds, une balle de mitrailleuse en plein cur ! Je ne voudrais pas connaître une agonie interminable dans la neige, isolé de mes camarades, comme jen ai été témoin si souvent. Cest pourquoi au combat, je ne vide jamais totalement mon chargeur. Je réserve toujours une balle. Au cas où
Quelque part au nord de Stalingrad 17 janvier 1943.
Cest une espèce de grange. Une baraque où les paysans entassaient du foin, du grain ou de la paille ; avant la guerre
Il ne restait plus rien quand nous y sommes arrivés. La grange avait été pillée depuis longtemps. Quelques mégots et boîtes de conserve vides nous ont indiqué que les derniers locataires étaient allemands. Mais le bâtiment est intact. Un édifice ayant échappé aux bombardements est devenu chose rare dans la région !
Depuis la dernière fois que jai écrit la situation a évolué. En mal !
À part la mort de Walkenbach, fauché par une rafale de mitrailleuse, il ne nous est rien arrivé de bon. Heidelberg est tombée après une semaine de combats au corps à corps. À la fin nous manquions de munitions. Il nous arrivait même de lancer des briques sur les Russes quand ils approchaient de trop près. Mais moi, comme tous les autres, je gardais toujours ma dernière balle, la plus précieuse. Même au plus fort de la pénurie ; quand javais Ivan en face de moi et seulement une pierre dans la main pour me défendre.
Le froid était insupportable. Et la faim presque aussi pénible. Parfois nous attaquions les rouges seulement pour leur piquer de la nourriture. Ils ne semblaient pas en manquer, et cétait pour eux un avantage décisif. La bataille de Stalingrad maura permis de goûter au borchtch, une soupe en boite de la couleur du sang ; ou de leur drapeau, quils plantaient sur les ruines après avoir conquis une de nos positions. Et de revoir Natacha ! Sans doute la dernière femme que jaurai troussée. Je nen ai pas honte. Quand on se trouve au cur de lenfer, tout est permis !
Je suis un miraculé ! Comme Erwin et Hans qui sont avec moi dans la grange. Avant hier, quand nous avons quitté la ville, il ne restait que dix hommes de notre section disparate qui en comprenait une centaine à lorigine. La moitié sont morts sous les balles et les obus dIvan. Le tiers du typhus. Et le reste de froid, de manque de soins, ou de folie
Cest notre camaraderie et notre courage qui nous a sauvés tous les trois. Quand létat major nous a enfin permis de battre en retraite sur Freudenstadt, un entrepôt en ruines où se trouvait un char tigre de la IVe panzer et quelques pièces dartillerie. On a réclamé trois volontaires pour occuper un nid de mitrailleuse au-dessus des ruines dune maison et retarder lavance des russes. Cétait apparemment une mission suicide ; mais jai levé le doigt, et demandé à mes deux compagnons den faire autant. Je pensais que cétait la meilleure chance de sen sortir.
Une nuit et une journée durant nous avons attendu les Russes. Mais ils nous ont contournés sur la droite et il ny a pas eu de combat. Par contre Freudenstadt a subit un bombardement aérien continu un jour durant. Je doute quil y subsiste un seul survivant. Il ny avait quune chose à faire : partir ! Nous avons filé vers le nord. Jusquaux limites de la ville nous navons rencontré personne. Les civils avaient déserté la cité depuis longtemps. Les maisons qui tenaient encore debout étaient vides dhabitants et de combattants.
La marche dans la neige fut très pénible. Mais après deux jours nous vîmes cette grange et décidâmes dy faire halte ; jusquà la fin de la guerre ; ou jusquà ce quelle vienne nous reprendre. Nous espérions surtout que les rouges arriveraient jusquici et que nous pourrions nous rendre. Mais personne nest venu !
Hans est à moitié fou. Il délire toute la nuit et parfois se réveille en sursaut. Il affirme avoir vu la nuit, alors quil montait la garde, un ours blanc qui voulait nous attaquer. Pour avoir la paix, Erwin et moi feignons de le croire. Je pense quil a attrapé le typhus. Et que, sil nest pas soigné, il sera mort dans deux ou trois jours. Je ne peux mempêcher de penser que nous gaspillons le tiers de nos rations en lui donnant à manger. Hier mest venue à lesprit lidée de lachever pendant son sommeil tourmenté. Jai failli en parler à Erwin, puis je me suis ravisé. Tant pis ! Cette sensiblerie causera peut être notre perte, mais elle prouve que, même au plus profond de lhorreur, jai pu conserver une trace dhumanité.
Nos vivres, en effet, samenuisent rapidement. Lorsque nous avions pris position dans le nid, on nous avait laissé pour cinq jours de nourriture. Sans le rationnement drastique que jai imposé, il ne devrait plus rien rester.
Mon grade de caporal fait de moi le chef du trio. Jai dû prendre une grave décision. Si personne ne vient nous chercher, les nôtres ou Ivan, nous allons crever de faim. Dans létat dépuisement où nous sommes, il nest pas question de quitter notre abri pour rejoindre nos lignes. Il faut signaler notre présence. En espérant que lunité la plus proche enverra un détachement pour nous secourir. Pour cela, nous devons mentir : faire croire que le bâtiment recèle une section en état de combattre, et non trois fuyards malades attendant que la mort vienne les prendre.
Par chance nous avons gardé le drapeau quon nous avait remis à Heidelberg avant de nous abandonner ; celui que le führer souhaitait voir un jour flotter sur le plus haut édifice de Stalingrad ; et qui ny flottera jamais ! Et dailleurs, quelle est aujourdhui laltitude du point culminant de cette ville ? Trois briques ? Dix briques ? Quinze briques ? Trop peu pour y exhiber un symbole de puissance ! Un jour, jen suis maintenant sûr, Berlin aura le même aspect dévasté que la cité de Staline. Quand Ivan mettra le pied sur la porte de Brandebourg, il nous fera payer chaque bombe, chaque obus, chaque grenade qui sont tombés ici.
La bannière rouge et noire, frappée au coin supérieur de la svastika, est accrochée au sommet dun tronc de bouleau. Nous avons posé devant la porte de la grange des morceaux de tissu, des sacs et des déchets divers, et allumé plusieurs feux ; pour donner limpression dune grande activité. La reconnaissance aérienne ne tardera pas à nous repérer. Mais qui pilotera lavion ? Hermann
ou Ivan ?
Ailleurs Après
Où suis-je ? Je lignore ! Peut-être dans une salle dhôpital à larrière. Peut-être en train dagoniser dans la neige. En tout cas la guerre est finie pour moi !
Il fait bon ici ! La sensation du froid, qui ma tant fait souffrir ces dernières semaines, mest devenue totalement étrangère. Je ne parviens plus à me la rappeler !
Et pourtant je me souviens de tout le reste avec une précision magique : les avions, les bombes, les balles sifflant devant moi
Les « Carnets du caporal Guy Archambaud, soldat de la VI e armée de la Wehrmacht » sachèvent sur le nom du personnage principal. Cest à lui, à Ivan, que je les dédie. Pas à Hans, ni à Erwin, ni même à Odile.
Le calepin ne sera jamais lu par personne. Il est tombé dans la neige, à côté de moi, quand la dernière balle ma atteint. Au printemps il nen restera plus quune bouillie de papier. Dont les atomes, charriés par un petit ruisseau à la fonte des neiges, finiront par rejoindre la Mer Noire. Sébastopol, Yalta, Sotchi, leau tiède, les palmiers
À laube nous avons été réveillés par un bruit de moteur. Dabord lointain, puis qui samplifiait progressivement. Jai couru au dehors. Deux avions sont passés au-dessus de la grange. Des Yaks 1, portant le camouflage dhiver blanc crème, avec des étoiles rouges sur les ailes et la queue. Erwin me rejoignit alors que les chasseurs séloignaient pour tourner avant un second passage. Étant repérés, nous ne pouvions regagner labri précaire que nous offrait la grange. Quant à Hans, il ne restait quà prier pour que les rouges se désintéresseraient du bâtiment, le croyant vidé de ses occupants.
Nous nous mîmes à courir vers une ligne darbres qui se trouvait à trois cent mètres de nous, sachant que nous ne pourrions latteindre à temps. Alors que les points formés par les deux avions au dessus de lhorizon commençaient à grossir, un autre bruit se fit entendre : celui des moteurs dun Iliouchine 4. Hans était foutu !
Je réussis à survivre au premier assaut. Mais Erwin fut fauché par la mitrailleuse du deuxième Yak.
Jétais à mi-chemin du rideau darbres lorsque les chasseurs revinrent à lattaque. Je vis disparaître notre grange dans une énorme explosion et marrêtai de courir, fixant les deux avions. Je parvins à éviter la première rafale qui creusa une ligne dans la neige, juste sur ma gauche. Mais dans cette manuvre, je perdis léquilibre et tombai. À peine relevé, je ne pus que distinguer la tranchée qui se formait devant moi, creusée par la mitrailleuse du chasseur. En une fraction de seconde, cette ligne mortelle atteignit mes pieds. La première balle fit éclater ma botte et, avant que jaie pu ressentir la moindre douleur, une autre marracha un lambeau de chair juste au-dessus du genou. Le temps, alors, sembla sarrêter. Tout se passa comme dans un film dont on ralentit le mouvement du projecteur, quand on voit les personnages se mouvoir très lentement, comme dans un rève.
Je suis certain davoir contemplé la progression dans lair de la troisième balle, celle qui se dirigeait vers ma poitrine. Dans le même temps, je voyais le pilote à travers la verrière. Une cagoule emmitouflait sa tête mais ses lunettes étaient relevées et je voyais sa bouche. Il ma semblé quil souriait. Pas le sourire cruel du vainqueur, mais plutôt une expression de sympathie qui métait directement destinée.
En maffalant dans la neige, je murmurai un nom. Si jai perdu la vie, ce sera mon dernier mot.
Je nai pas eu de pensée pour Odile, ni pour ma famille. Ça peut sembler étrange à ceux qui ne connaissent pas la guerre. Mais pour moi, cest tout naturel.
Je te devais bien ça, Ivan ! Grâce à toi jai quitté lenfer ! Pour toujours
FIN
Alain Kotsov