De Alain Ternus
- Et pour Monsieur, ce sera ?
Doucement. Je viens de masseoir. Il était moins une.
Les mollets cotonneux, cest en titubant que je suis remonté des toilettes de ce pub du Quartier Latin, après my être lavé les mains.
Dans lescalier, jai croisé une rouquine chevaline fardée à la truelle qui se rendait à lisoloir pour des raisons strictement organiques. Ca se devinait à sa façon de se tenir le ventre. Elle ma souri connement, une espèce de sourire de connivence, et jai grimacé, pâle rictus, les paumes encore humides.
Au creux du lavabo, leau était dun triste et beau rouge grenadine, avec peut-être un peu trop de sirop. On na pas toujours accès au doseur.
Ecroulé sur une banquette de moleskine, je pique du nez. Une tonne de fatigue négligée jusque là mest revenue en boomerang, pleine nuque, et je pique du nez sur une table veinée qui reste de marbre.
Le loufiat ny décerne aucun motif dinquiétude. Passé quatre plombes du mat, nombreux sont ceux chez qui ladrénaline commence à faire défaut.
La vie parisienne, ça vous pompe un homme comme un rien. Capitale mygale. La douleur, à jamais la douleur. A la longue, on secrète ses propres anesthésiques, on se dit
- Monsieur, ce sera ?
Cest quil insiste linsolent ! Nul répit. Pas moyen de souffler trente secondes, de se laisser gentiment aller dans ce box orangé aux lumières tamisées. Faut passer commande et cracher la monnaie, vite fait, sans délai, la roue ne doit pas cesser de tourner. Production, consommation, outres rebondies, mamelles goulûment tétées, on en a plein la bouche, plein les poumons et même pas trente secondes pour souffler.
Enfin ! Je viens den croiser un qui ne sera plus jamais confronté à ce foutu système. La tête décollée du tronc, on est tout de suite moins sollicité...
Jai lair de plaisanter comme ça, de prendre le truc à la légère, mais je vous assure que cette nuit, pour moi,
- Ce sera ?
- Un bloody-mary.
Jai la voix un peu rauque, un peu... bof ! un bloody-mary, pour la beauté du nom. Pour la couleur aussi, sensiblement évocatrice.
En fait, ça ma échappé.
Le loufiat enregistre et séloigne au pas cadencé. Rien que sa dégaine, ça donnerait envie de changer de quartier à un monument historique. Mais bon ! il ny a pas de quoi saffoler, on a déjà vu pire, et de loin cest-à-dire parfois de très prés
ce qui mamène à penser que finalement, la seule différence entre le stoïcisme et la sagesse, cest la sagesse.
A mon poignet, le foulard promu pansement au pied levé est trop serré, jai le cur qui bat au bout des doigts. Je tire un peu dessus, par en-dessous, ça donne du mou, les pulsations satténuent.
Je relève la tête et jette un coup dil à lentour ; exception faite dune grappe de touristes irlandais accrochée au bar, en fond de salle, la clientèle se fait plutôt désirer. Les neuf dixièmes des box sont désespérément vides, très exactement nous ny sommes que deux, une poupée blonde à lair amer et votre narrateur. Cest pas la foule. On croirait une nuit de dimanche à lundi.
Cen est une.
- Quatre-vingt francs.
De quoi ?
- Quatre-vingt francs.
Ah oui ! mon verre. Quatre-vingt francs. Même en supposant que la vodka ait coulé à flots supposer nest pas rêver ça fait encore cher de la tomate
Je me fouille et déniche un billet, le dernier, que je tends au loufiat. Gardez tout. Il séclipse. Jen ferais bien autant. La fatigue a bon dos.
Là-bas, dans son coin, la petite blonde allume une cigarette. La flamme de son briquet claque sourdement dans la pénombre. En filigrane, j'éprouve un sentiment de déjà-vu. Mais je me garde bien den rechercher le fil conducteur, les éventuelles analogies révélatrices. Ce serait peine perdue. A force dorages, les rouages de ma mémoire ont rouillé, comme pourraient rouiller les aiguilles du temps si de célestes horlogers ne les graissaient subrepticement.
ce type en pièces détachées, baignant dans son sang, dici quelques heures, quelques instants, je laurai oublié.
Dailleurs, se souvenir de quoi ? Dune erreur destimation ? Dun étage de plus ou de moins ?
Ce que cest, tout de même, que le destin
On joue les funambules, on vole à la rencontre du pactole et lon atterrit dans un étal.
Chienne de vie.
On a beau avoir des nerfs dacier, ou presque, il y a des spectacles qui vous glacent le sang. Et justement. Il y en avait partout, du sang. Sur les fauteuils, les guéridons, et les rideaux , les abat-jour, du sol au plafond, du délire. Sur les murs, ça dégoulinait carmin à vous en flanquer le vertige. Le temps de récupérer mes esprits disséminés dans les méandres de a nature humaine, je veux dire de latrocité, et jai volté, cavalé comme un damné
un dédale de couloirs, des escaliers en spirale, dautres couloirs, et puis la rue
dautres rues
comme un damné
Jassèche mon verre.
Ca va passer.
Je me suis déjà sorti de situations autrement périlleuses, autrement bouleversantes, on sen doute. Monte-en-lair, cest tout ce quon veut sauf la voie de lataraxie. Mieux, cest un combat de chaque instant. Et il ny a pas de combat facile.
Jai relevé le col de mon blouson, par réflexe.
- Au revoir, monsieur.
Cest ça. Au revoir à jamais.
Et jai quitté le pub. Cest le loufiat, surgi de je ne sais où, qui ma ouvert la porte et salué militairement. Pauvre type.
Dehors, le jour se lève en baillant. Cest lheure indécise.
Tout au long des rues et des boulevards et des avenues, les réverbères, mystérieusement commandés, séteignent par rangées. Dans les commissariats de quartier, la relève seffectue à grand renfort de rires sonores et de jurons. Il y en a qui ne doutent de rien.
Moi, je regarde mon poignet avec un zeste détonnement. Je me la suis faite où, cette blessure ?
Incroyable la vitesse à laquelle certains détails méchappent.
Si un jour on me demandait de raconter une histoire, nimporte laquelle, je serais bien en peine de mexécuter. Jânonnerais quelques mots, des bribes de conversations entendues ou pressenties, des fragments dinformations tronquées, truquées, des onomatopées, rien que du tout venant, du vide mal comblé
Il serait beaucoup plus facile de sy perdre que de sy retrouver.
Moi-même
Je crois que si lon me demandait de raconter une histoire, à la place, je dessinerais un mouton.
A cinq pattes.