Ils étaient libres, ils étaient heureux, à jamais ensemble, c'était encore plus merveilleux. K'kro et Fla'a nageaient côte à côte, tranquilles, se prélassant, au plus loin des rivages, sans autre but que de jouir de l'instant présent, entrant, sortant, entrant, sortant... dans les vagues grises et glacées du grand nord immaculé.
La migration venait juste de commencer. D'ici des eaux plus réchauffées, le voyage durerait une éternité. Mais qu'importe, K'kro, en bienveillant protecteur, les yeux emplis de bonheur, ne songeait qu'à son adoration pour sa compagne et leur progéniture : Ny'by, encore minuscule et déjà géant, léger comme un oiseau, aussi fluide que le courant.
Tout de patience, d'astuce et de caresse, il ondulait juste au-dessus de sa mère, épousant son corps, répétant ses gestes. Il épiait son père, qui veillait sur eux. Il le jaugeait d'un oeil espiègle, espérant qu'il faillisse, rien qu'une seconde, à son devoir sévère, pour s'éclipser d'un trait.
Comme je voudrais m'amuser ! sifflait-il sans discontinuer. S'il te plait, laisse-moi un peu seul me promener...
Non, non et non ! crissait K'kro en réponse. Tu ne t'éloignes pas de nous c'est compris ? Mais l'innocent malin ne renonçait point et poursuivait ses supplications. En vain. Car son père ne lui cèderait pas, c'était certain.
Fla'a les regardait en les aimant. Ce n'était pas un conflit méchant. C'était même amusant. Soudain, elle stridula une alerte, battant furieusement la surface à coups de tête.
Un monstre arrive, un monstre arrive ! Il est énorme, il est tout gris, il vient droit par ici !
Et Ny'by de jacasser :
Oui, oui, oui, qu'il vienne ! excité rien qu'à l'idée d'aller batifoler en joyeuse compagnie.
Comme sa compagne, K'kro avait capté la présence de la bête. Ses contours se décrivaient simultanément dans leurs deux têtes : forme, taille, mouvement, distance... Mais en lui seulement vint le souvenir des siens ; ses père et mère, soeurs et frères, oncles, tantes et cousins, attrapés, torturés et tués par de semblables créatures, sans avoir eu le temps de s'échapper. Il sentait toujours leur sang brûlant dans l'eau salée ; percevait encore leur agonie désespérée, ignoblement déchiquetés sans avoir été totalement achevés.
Je veux jouer avec lui ! glapit Ny'by. Je veux jouer avec lui ! Et il jaillit d'une vague en riant, pour retomber aussitôt dedans. Pour se faire remarquer de lui, évidemment. Mais le monstre les avait déjà repérés tous les trois depuis longtemps.
K'kro obliqua sa trajectoire, alla le mordre au flanc.
Calme-toi et reste ici, gronda-t-il, ce qui vient vers nous ne vient pas en ami...
Être indulgent, tout de même. Le petit ne savait encore rien de 1'océan, il ne connaissait pas tout de ses autres habitants.
Il est énorme, c'est vrai, mais il a l'air pourtant gentil ! insista-t-il en se frottant contre la bouche de son père.
Non, il ne l'est pas ! intervint Fla'a. Regarde
Elle se glissa sous lui et, du front, le propulsa par à-coups vers la surface. Bousculé, heurté, il couina d'indignation.
Hé, mais fais attention !
Il se débattit, mais, malgré lui, il émergea à l'air libre et vit, encore loin derrière eux, mais terriblement proche, le prédateur gris qui fonçait droit sur eux, puissant et massif. Les vagues se cassaient sur lui comme sur des récifs.
Regarde cette grande corne sur le sommet de son crâne. Regarde ! Ny'by consentit à s'immobiliser et plissa les paupières pour me voir.
Oui, je la vois
Tu la vois ? Eh bien, cette corne, il la projette sur toi. Elle te transperce la chair, et ça fait très, très mal. Et après, il s'en sert pour te tirer en arrière, jusqu'à te happer dans son ventre où tu te fais manger tout vivant !
Ny'by eut un tremblement de frayeur et se réfugia aussitôt sous le ventre de sa mère.
Il faut fuir ! dit-elle à K'kro, à présent très inquiète. Il arrive très vite !
K'kro grommela, basculant sur le côté et vers l'avant. Il s'enfonçait déjà dans le bleu foncé et froid des profondeurs.
Nous plongeons. Suivez-moi, je sais où aller
* * *
« Nom d'un chien, éructa Olafssen, plantant ses yeux dans ses jumelles, mais où sont-ils passés... »
Le vent vif gonflait ses boucles dorées sous son bonnet et plaquait sa barbe sur son col roulé. Il demeura un long moment à scruter la mer démontée, à ouïr sans les voir les vagues qui se froissaient contre la vieille étrave rouillée.
Non, il n'avait pas rêvé. Il en était absolument sûr, il en avait vus Trois morceaux de choix, en groupe serré.
A côté de lui, emmitouflé des genoux aux oreilles, Sven le regardait fouiller le grand néant mouvant. Il l'avait rejoint à la hâte sur le château avant, dès les premiers hurlements de l'ordinateur de bord.
« Ils étaient bel et bien là, mais ils ont tourné et sondé. On ne les retrouvera pas. Inutile d'insister.
- Deux adultes et un petit, commenta Olafssen. Une famille très unie. De quoi faire d'une pierre trois coups : on n'aurait eu qu'à butter le rejeton d'abord, puis les parents auraient rappliqués. Le patron aurait été content. (Il baissa les jumelles.) Ils étaient presque à portée de tir. Je n'arrive pas à croire qu'ils aient réagis à temps. (Il secoua la tête d'un air dépité, posant un pied sur le bastingage et un coude sur le canon-harpon, le regard sur l'horizon.) Enfin quoi, ce ne sont que des animaux !
- Des animaux ? sourit Sven. Oui, mais pas n'importe lesquels : des rorquals bleus, Olaf. Les plus grosses baleines connues. Les plus rares aussi, et les plus intelligentes. »
FIN