A Muriel, une amie qui fait du canevas...
Elle avait les cheveux mi-longs, dun orange gyrophare, peignés de coups violents assénés vers larrière de la tête, le tout laqué de multiples couches, telle la carrosserie dune tunning. Elle portait un pantalon moulant en velours synthétique dun beau vert emballage, une veste rose smarties, sur un tee shirt jaune safran. Son rouge à lèvres Carrefour, Rouge Star, ne faisait pas le poids, face à sa vêture. Heureusement, son rimmel dun bleu Gordini encadrant ses grands yeux azurs, donnait à lensemble de sa personne une touche subtile. Elle avait le look dune choriste de bal. Cétait un printemps disco.
Elle marchait dun pas vif, ce dimanche matin, jour entre tous béni, qui lui permettait à dix heures trente, de se faire voir par tous les autochtones de Cosne dAllier. Elle allait donc, guillerette, se faire admirer et papoter avec danciennes copines décole ou de catéchisme. Mais surtout, elle était là pour surprendre les regards vicieux de certains. Elle adorait, cette grande pétasse, que des yeux où passaient des régiments de vulves humides effleurent ses seins, caressent ses fesses, entrouvrent ses lèvres, découvrant ses dents où subsistent encore des traces de rouge. Des yeux se fixant dans les siens, pour de brèves secondes chez les plus timides, plus soutenus chez certains autres. Elle était fière sur ses talons qui la grandissaient de dix centimètres. La grande rousse comme elle aimait sappeler... De son vrai nom, Claudine, la belle-fille de Marcel, sa poufiasse de bru. Voila un portrait bien méchant, mais oh combien réaliste, depuis vingt trois ans quil la connaissait. Il savait que cétait une méchante femme, une traînée, une moins que rien. Pour vous dire quelle avait le feu au cul, au début où elle sinstalla à la ferme, elle lui avait fait, à maintes reprises, des propositions pornographiques, une vraie chienne. Ce nest pas lenvie qui lui manquait à Marcel, de la prendre par derrière et de la faire hurler, mais de toucher à la femme de son fils, dans sa vieille tête de paysan, cela frisait linceste, cette pensée le faisait débander, il avait ses convictions.
Passons maintenant à son fils, le cocu. Le Jean, Le bon Jeancomme ses voisins lappellent. De taille moyenne, prenant du bide, il a le cheveux rare sous sa casquette à carreaux, rivée sur sa grosse tête de veau, du matin au soir. A linverse de sa femme, il shabille de grisaille le dimanche et jours chômés, de cotes à double fermeture les jours de labeur. Lair con 24 heures sur 24, même la nuit, les dimanche et autres jours ouvrables. Le sourire en permanence sur ses lèvres lippues. Il est certain que dans sa vieillesse la bave lui coulera du coin de la bouche... En un mot, il était le contraire de son épouse, un pauvre gars, bien gentil, nayant pas inventé le fil à coupé le beurre, ni le beurre. Le caractère toujours égal, un gros mou, dans le travail comme dans le repos. Il lui aurait fallu une pile à cochon au fond du froc pour le faire avancer! Le portrait de sa pauvre mère!
Ils sétaient connus à un bal. La Claudine avait bien vu sur qui elle mettait le grappin. Cétait un beau parti, une belle ferme, de nombreuses terres, un beau tas de fumier dans la cour. Pas de belle-mère avec qui sengueuler et un beau-père quelle pourrait à loccasion bien mettre dans son lit, si le cur lui en disait... Le paradis! Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps ni dintelligence pour voir à qui elle avait à faire, un grand couillon quelle allait mener par le bout du nez.
Ce couple, sortit tout droit dun réality-show eut tout dabord un fils, Jean-Claude, on ne peut plus original comme prénom. En sortant du ventre de sa garce de mère, il en avait profité pour la rendre stérile. En passant cul par-dessus tête, le bébé lui avait labouré lintérieur, et puis, il faut bien le dire, la Claudine navait pas une hygiène intime très stricte. En ajoutant à ces deux facteurs, une grève générale de lhôpital de Montluçon, donc une pénurie du personnel le jour de laccouchement et un interne complètement raide aux anxiolytiques, confondant lutérus de la Claudine avec le steak du self quil avait mangé la veille, il avait fallu, quelques jours plus tard, lui enlever tous les organes reproducteurs. Mais, dans toutes épreuves malheur est bon, elle pouvait, en sortant de la maternité, se faire monter à queue mieux-mieux, le retour de couche, connaît pas. Elle ne risquait plus rien, même les M.S.T. navaient plus demprise sur cette charogne. Leur deuxième enfant, ils lavaient adopté, bien obligé. Cétait un pur produit de la D.D.A.S.S.
Pour en finir avec cette famille digne dun roman de Zola, parlons maintenant un peu de Marcel, le héros de cette histoire. Cétait un vieux paysan qui en avait chié toute sa vie pour avoir une retraite de misère. Retraite dont il ne profitait guère, étant obligé de continuer le boulot de la ferme comme la plus-part des cotisants de la M.S.A..
Il était grand, bien proportionné, sans un poil de graisse. Les muscles de son corps, tels les branches noueuses dun chêne, étaient conditionnés pour abattre un maximum de travail dans un minimum de temps. Sa colonne vertébrale avait la fâcheuse tendance à se plier vers le bas, tassée par les sièges en ferraille des tracteurs Pony, D35, Massey et autres trépidants dune époque où le mot ergonomie navait pas encore été inventé. Cette attirance vers le sol lui venait aussi du faite que la terre est bien basse et fort lourde dans le Bourbonnais. Mais cette courbure était aussi inscrite dans ses gènes par maintes générations de paysans âpres au gain qui veulent soutirer de la terre le maximum de ce quelle peut donner. Malgré cette regrettable manie, il avait le cur sur la main et nhésitait pas à donner un coup de main à quiconque, faisant certains jours deux journées en une. De caractère vif, quelque fois un tant soit peu emporté, cétait un bon vivant, sachant goûter les joies de la vie. Cet homme que lon aurait pu croire rustre avait une philosophie pas ordinaire, pour un homme de son âge et de sa condition. Dabord, chose rare dans nos campagnes, il lisait beaucoup, Marcel détestait la télévision. Son choix de lecture était très éclectique, romans, essaies, biographies, livres dart, un peu de philosophie. Il naimait pas la poésie, trouvant cette dernière vraiment trop chiante, mais cela nengageait que lui. Ces lecture lui avait apporté une certain manière de voir la vie, de passer sur certaines choses, den apprécier dautres et surtout de ne pas se faire emmerder par les cons. Au fil de ses lectures il avait plus appris sur la bêtise, la méchanceté humaine que durant toute son existence au cul de ses bêtes. Il était aussi un peu poète, malgré son aversion de la poésie, il nhésitait pas à perdre quelques minutes à regarder un beau couché de soleil ou la toile dune araignée un matin de givre blanc...
Sachez aussi que sa dernière activité fut de faire du canevas. Cest, à nen pas douter, à cause de cette activité quil a pu sapercevoir de certaines choses se passant dans son entourage et dagir en conséquence. Si vous lui aviez demandé pourquoi le canevas? Il ne vous aurait rien répondu, mais un petit sourire sarcastique serait apparu au coin de sa bouche. Un sourire qui aurait voulu dire: Mais parce que le canevas cest con!
Et oui, rien de plus bête que le canevas. Vous enfilez des fils de couleur dans des trous. Aucune fantaisie ne vous est permise, vous devez suivre les taches de couleur bien gentiment, sans surprise aucune. Ou bien vous avez le cerveau complètement vide et là rien ne se passe, vous subissez la routine du canevas, ou bien, comme cétait le cas pour Marcel, lesprit peut sévader ou être à lécoute du monde autour de vous. En faisant du canevas, on peut percevoir, regarder, sans attirer lattention. Vous faites partie des meubles. Le canevas ne fait pas de bruit, il nest pas expressif, ni exubérant. Seuls les doigts bougent, mais si régulièrement que ce geste cache lactivité quest le canevas, comme le balancier cache la comtoise. Le canevas devient le manteau magique qui rend invisible. Vous vous mettez dans un coin, un canevas sur les genoux, vous attendez un certain nombre de semaines, nombre proportionnel à lamour, à lattention que votre entourage vous porte, et vous voila confondu avec le mobilier.
Marcel quant à lui avait attendu un mois pour être classé dans la catégorie meuble: La première semaine ils avaient été horrifiés de le voir rien foutre, la deuxième, étonnés de ses merveilles. La troisième semaine il nexistait que le temps des repas. Au bout dun mois cest à peine sils lappelaient pour manger. Sauf le Petit, mais là est une autre histoire. Lhistoire du Petit...
Vous allez me demander comment cette passion du canevas a pu semparer de Marcel, agriculteur à la retraite. Et non pas la menuiserie, la forge, un passe-temps dhomme, quelque chose de viril, mais pas un machin de bonne-femme. Que je vous conte...
Ce fut son petit- fils, Jean-Claude, qui en lâchant la pédale de lembrayage du tracteur trop brusquement envoya Marcel, qui se trouvait debout sur la remorque sans se tenir aux ridelles, dans un coma de plusieurs jours, sa tête, heureusement fort robuste, ayant heurtée un pilier de la grange. Après son réveil, pendant deux longues semaines il ne put se tenir debout plus de trente secondes sans se retrouver les quatre fers en lair. Avec en prime des nausées qui lui faisaient rendre tout ce quil avait dans lestomac. Couché sur son lit dhôpital, il fallait bien quil soccupe les doigts, il nétait guère habitué à ne rien produire. Il semmerdait comme un rat dans une usine de verre. Rien dautre à faire que découter les conversations dhumains shootés à la télé. Marcel navait pas à regarder cette absurdité, il navait quà ouvrir les oreilles et il était au courant de toutes les merdes télévisuelles. Il avait le son sans les images.
Cest à cette même époque que Marcel avait décidé de ne plus parler, plus exactement au sortir du coma. Pendant la nuit où il avait fait surface, Marcel sétait efforcé danalyser son accident et ses conséquences. Il en déduisit que celui-ci était un signe du destin, ou du très haut comme vous voulez, lui le très haut il sen préoccupait comme de sa première fourche. Il pensait donc que cette épreuve devait être interprétée comme un changement radical dans sa vie. Quil était passé, malgré sa vigilance, devant trop de choses sans les voir, les sentir, les aimées pleinement. Par son silence, il était persuadé de pouvoir entrer en lui plus facilement sans être emmerdé par la race humaine, et surtout, il navait plus rien à dire à quiconque Il était déterminé, il ne parlerait plus jamais, il nadresserait plus la parole à ces pantins malveillants. Cela ne fut pas facile, surtout au début, mais avec un peu de volonté, et ce nest pas la volonté qui manquait à Marcel, nimporte qui peut arriver à nimporte quoi. La froideur du personnel hospitalier lavait beaucoup aidé. Que voulez-vous dire à un médecin qui vous regarde sans vous voir? A des infirmières qui ne pensent quà leurs futures vacances, à des aides soignantes qui médisent sur les futures vacances des infirmières, à des femmes de ménages qui en ont plein le cul du toubib, des infirmières, des aides soignantes et des malades. Que voulez-vous raconter à tout ce monde là, que voulez vous dire à une famille qui vous considère comme un gros emmerdement dans leur petite vie?
Devant son mutisme, ils ont tous été bien étonnés, sceptiques, méfiants, et pour finir je menfoutistes. Heureusement pour la famille quil neut que la parole de coupée, quil ne fut pas devenu un légume avec des tuyaux de partout. Et puis en fin de compte après réflexion, ils ont été déçus... Ah! quel dommage que le pépé ne soit pas invalide 200%, les portes du mouroir lui étaient gracieusement ouvertes et en passant on aurait pu rafler sa retraite...
Les neurologues lui ont fait passer toutes sortes de tests, écrits, gestuels, électroniques. Au bout dune semaine, pour avoir bien répondu par lécriture à toutes leurs questions, et pour avoir été sage, ils le récompensèrent. Il eut droit au lot de consolation, une magnifique ardoise magique!
Cest avec elle, quun matin, il demanda à son fils Jean de lui acheter un nécessaire de couture et son premier canevas! Il est dvenu pédé, lpé! Son coma la rendu pédé, ça, cétait Jean-Claude. Le seul à avoir ouvert la bouche. Les deux autres ont regardé Marcel avec des yeux qui leur sortaient de la tête, ils auraient eu leur Bac avec mention, quils nauraient pas été aussi surpris.
Malgré leur réaction bien compréhensible, deux jours plus-tard, ils lui apportèrent son premier canevas. Et quel canevas! Ils ny avaient pas été de main morte, il était du tout premier goût, leur imagination navait pas failli à leur culture. Ils lui avaient offert un superbe tableau, haut en couleur, représentant un fringant épagneul breton tenant en sa gueule un faisan. Sur le moment, Marcel navait pas trop fait la gueule. Il leur pardonna, ils étaient pleins de bonnes intentions, devenus gentils comme tout, sans doute le contre-coup de leurs peurs. Même Jean-Claude, lui si méchant dhabitude, avait des intentions pour Marcel. Jean avait pris des initiatives à son égard, il avait su trouver la force de se bouger, de sarracher à la chaise de la cuisine ou du cul de leurs bêtes. Elle, elle avait été égale à elle-même: Le cul tortillant entre les lits, les seins arrogants, accrochant les regards des infirmiers, des malades. Lextrême érection aux mourants...
Cest donc sur cette splendeur, dun maître de lécole Chasse, Pêche, Nature et Tradition que Marcel fit ses premières armes. Il avait toujours été habile, au bout de deux jours il savait tenir une aiguille sans se coudre la peau des doigts à la toile. Et puis, il faut bien le dire, Marcel, habile ou pas, le canevas, ce nest pas de la peinture à lhuile ou de laquarelle, nimporte quel idiot peut uvrer dans lart délicat du canevas. En une semaine, le faisan, lépagneul, et le chasseur, étaient mangés. Le deuxième quils apportèrent à Marcel, était le frère jumeau du premier. Des biches au bord de leau, sur fond bucolique... Avant de sortir, ils lui offrirent deux autres horreurs. Enfin, ces quatre splendeurs ont permis à Marcel de prendre son mal en patience, et de ne pas être tenté de parler, ou plutôt dinjurier le personnel hospitalier.
Une fois à la maison, aidé par son fils, Marcel se rendit chez la mère Croche, mercerie, bas et lingeries, afin de se réapprovisionner en canevas. Et bien, pas facile de trouver quelque chose de potable chez la mère Croche. Que des merdes criardes, et encore, sil y avait eu un étron sur fond de papier cul rose, Marcel aurait été heureux de lacquérir, humour oblige! Mais chez la mère Croche, point dhumour, dimagination, dévasion de lesprit par le canevas... Nous restions dans le domaine du pas beau. Il lui en acheta quand même une dizaine: Bords de mer, rochers en Bretagne, des bouquets de fleurs, un Vermeer, que faisait il là? Et bien-sûr langélus de Millet, cest tellement champêtre. Une fois rentré, ayant étalé toutes ces splendeurs sur son lit, Marcel eut lidée de contacter la fabrique de canevas, située à Montigny La Resle afin de commander son catalogue. Quinze jours plus-tard, il recevait la visite de son représentant. Il faut vous dire que Marcel sétait fait passer pour le président dun club du troisième âge, spécialisé dans le canevas, et que le soi-disant club était susceptible de commander dimportantes quantités. Le cher homme avait en sa possession des tas de catalogues, français et étrangers. Marcel lui commanda une cinquantaine de canevas. Le représentant lui promit de revenir régulièrement, aidé en cela par les fesses et le décolleté pigeonnant de la Claudine. Il fit même mieux en les livrant lui-même, une semaine plus-tard, sa libido à fleur de braguette. Malheureusement pour lui, la Claudine était partie chez sa sur!
Marcel avait de quoi soccuper les doigts pendant de longs mois. Son coma lui avait laissé des séquelles, la parole bien-sûr! , mais aussi des pertes déquilibre bien handicapantes. Plus moyen daider son fils sur le domaine ou faire du jardin. Il avait essayé mais après sêtre retrouvé le nez dans les rames de petits pois ou au milieu des semis de carottes, Marcel avait renoncé à une de ses occupation favorite de retraité de lagriculture. Il était obligé de se déplacer à laide de deux béquilles ou de lépaule de son fils Jean ou de sa préférée, celle du Petit. Marcel se serait sali la main en la posant sur lépaule de sa bru, pourtant fort douce, le supposait- il.
Comme je lai indiqué plus haut, le canevas lui permettait de soccuper les doigts tout en observant les humanoïdes occupant sa maison. Il sasseyait dans un vieux fauteuil de cuir à larges accoudoirs, ayant appartenu à son brave père. Égal à lui-même, ne décrochant pas le moindre mot, tout le monde lui foutait une paix royale... Mais un matin...
- Ppé, tu veux pas les vendre tes machins? Quil lui cause, le Jean-Claude.
- Ten as au moins une millier dtes machins! On fait mouate-mouate. Jles vends, ten donne la moitié, ok! le ppé?
Marcel prit son ardoise où il écrivit OUI. Il estima que ce grand faignant de Jean-Claude pouvait bien se faire un peu dargent. Mais attention, Marcel nétait pas dupe, il ne voulait pas être le dindon de ce grand vicieux. Il lui dicta ses volontés: Les prix en fonction de la taille et du travail, un reçu de lacheteur, là dessus Marcel était tranquille, cet imbécile savait à peine écrire, il nallait pas les falsifier! Bien-sûr, Jean-Claude fit la gueule, essayant de lembobiner. Marcel a été ferme sur les prix. Jean-Claude fut obligé daccepter, un refus de sa part entraînait laveu de sa future arnaque.
Il fallait que Marcel se débarrasse de son stock, il encombrait son armoire, sentassant un peu partout sur le sol de sa chambre. La Claudine avait bien accroché, tant mal que bien, dix ou quinze des canevas sur les murs en parfaite décrépitude de la maison. De ci de là une note de couleur éclatait sur le fond pisseux ou salpêtré et enfumé des murs de la pièce principale. Les papiers peints des chambres, à petites fleu-fleurs fanées et oxydées par le temps, étaient éclaboussés, à intervalles irréguliers, de lumière. Elle ne sétait pas emmerdée à les encadrer, quatre punaises et le tour était joué. Lorsquils avaient un visiteur, la Claudine faisait admirer les chefs-duvre.
- Cest le ppé qui nous a fait ça!
- Mon Dieu! Cest ty beau!
- Cest quil est habile, le ppé!
- Ca doit en prendre du temps, cest du travail!
- Bof! Il fait ça comme y chie! la rien dautre à faire! Cest ty pas malheureux dans une ferme pareille! jai que mes deux Jean pour tout faire.
Ca le faisait bien rire, Marcel, une bêtise pareille. Lorsque le visiteur était un homme pas trop moche, la Claudine lui faisait admirer ceux de sa chambre. Ils les admiraient longuement, soigneusement, très minutieusement, de véritables amateurs dart. Ils étaient tellement enthousiasmés quils en poussaient des cris.
Avant den finir avec le canevas, je voudrais conclure le chapitre Je fais du canevas parce-que cest con par la preuve dune telle affirmation. Dans sa naïveté, Marcel était persuadé que les premiers canevas à se vendre seraient les plus beaux, par leurs thèmes, leurs couleurs. Fi! de tous ces préjugés de bon goût, les plus intéressant lui restèrent sur les bras. Plus ils étaient moches, cul-cul, criards, plus ils se vendaient. Son petit-fils avait même augmenté les prix, face à la demande. Il ne lui restait plus quune chose à faire, à lui les grands bufs dans les étables, les biches au bord de leau, les rochers éclaboussés dembruns, les trois mâts voguant sur les mers, les nature mortes à vous pendre...
Voilà, jen ai fini avec le canevas. Parlons maintenant du petit, car tout vient de lui. Sil navait pas été là, rien ne se serait passé. La vie fadasse de ces trois guignols mimporte peu, elle ne paye pas la cartouche, comme lon dit dans le Bourbonnais. Quant à Marcel, à part sa passion pour le canevas, son côté philosophe et poète, pas grand chose à en dire. Son côté chiant, peut être, histoire de rigoler. Mais, je ne vais quand même pas faire une chronique La vie rurale dans le Bourbonnais à la fin du 20ème siècle, ni un roman. Plutôt une nouvelle...
*
Lpetit comme tout le monde lappelait, avait eu comme prénom de baptême, Didier. Il fut adopté par Jean et Claudine à lâge de deux mois. La mère biologique était une fervente habituée de lhôpital psychiatrique de Moulins Yzeure. Le père était connu que de lui seul, infirmier, malade, visiteur, rôdeur? Oublié le temps dune étreinte. Au début tout alla bien, Jean était émerveillé devant ce petit être. Le nouveau né lui avait donné des ailes, il remuait son gros cul, il sifflotait, il lui chantait même des berceuses, apprises jadis de la bouche de sa pauvre mère. La Claudine, bébé ou pas bébé, toute braguette à portée de lil faisait son affaire. Elle pouvait en même temps donner le biberon et se faire tripoter, elle nallait pas changer ses habitudes. Quant à lautre, le grand frère, Marcel a tout de suite observé que ça nirait pas avec Didier. Sa jalousie envers le Petit lui avait soufflé la faible lueur dhumanité quil avait dans le cur. Il na pas attendu longtemps pour se braquer contre lui. Un après-midi, cela faisait à peine une semaine que le Petit était à la maison. La Claudine étant partie chez sa sur, le Jean aux labours, ils avaient confié le Petit aux bons soins de son grand-père. Marcel était occupé dans la porcherie lorsquil entendit Didier hurler. Lorsquil entra dans la chambre, Jean-Claude était penché au-dessus du berceau, il navait pas entendu Marcel. Le bébé se mit à hurler de plus belle, Marcel se précipita, Jean-Claude sursauta et tenta de senfuir. Marcel le rattrapa par un bras et tout en le tenant fermement, il examina le bébé. Le pauvre gosse avait les bras et les jambes couverts de pinçons rouge violacé. De cette après-midi là, Jean-Claude sen est souvenu longtemps, son dos et ses fesses surtout! Trois triques quil a fallu à Marcel pour calmer sa fureur. Ainsi, régulièrement, Marcel lui filait des tartes à en avoir mal aux mains. Pourtant à lépoque, ce nétait pas des mains de bureaucrate, loin sen faut, lourdes, calleuses, rêches, deux blocs dargile! Mais que voulez-vous, il fallait bien que Jean-Claude se souvienne que faire du mal à son petit frère, ce nest pas bien du tout.
Cest lorsque le Petit eut trois ans que ses foutus parents saperçurent quil nétait pas normal. Marcel avait bien vu que quelque chose clochait chez lui. Du premier jour, du premier regard, il a su que ce petit être allait avoir une vie pas ordinaire. Marcel savait que le Petit avait quelque chose de pas normal. Ne pas parler ni marcher à trois ans! Mais eux non. Peut-être faisaient-ils semblant de ne sapercevoir de rien? Allez savoir, la Claudine ne pensait quau cul, le Jean était trop aveuglé par sa tendresse idiote. Il a fallu que Marcel se fâche pour quils lemmènent chez un pédiatre. Elle les avait bien eu, la D.D.A.S.S., elle ne leur avait surtout pas dit que Didier nétait pas normal. Il ne présentait aucun symptôme, tous les tests étaient normaux, à la naissance, certaines déficiences ne se décèlent que vers deux ou trois ans, etc., etc... Cest ce quils leur ont raconté, à la D.A.S.S., quand les parents y sont retournés, comme on revient au super-marché pour échanger la yaourtière qui déconne. Enfin, que voulez-vous, ils sont repartis chez eux avec le gamin sous le bras, ils lont déposé dans son parc.
Le Petit était donc débile mental. Ce fut un choc pour le Jean et la Claudine. Un boulet aux pieds. Lui sen désintéressa totalement, que pouvait-il faire dun enfant anormal? Lui qui était dépassé par le moindre pet de travers dune vache, où la moindre contrariété de la vie domestique prenait des proportions démesurées. Sa femme reporta son aigreur davoir adopté un enfant débile sur Jean et sur le Petit. Les rares fois où elle sintéressa à son enfant fut pour lui filer des torgnoles. Le petit fut mis dans un parc, entre la cuisinière et le fond de la cheminée, toute la journée, ça ne la pas aidé à évoluer! Lhiver, le pauvre petit avait tellement chaud que lorsque Marcel le promenait dehors, il attrapait tous les virus qui passaient. Lété, le contraire, la maison, surtout le coin cheminée toujours dans lombre, est dune telle fraîcheur, quil prenait des froids et chauds à tuer un chameau. Il a quand même tenu le coup cinq ans. Cinq ans... Le temps quil prit à enjamber son parc.
Marcel le prenait bien dans ses bras,se cassant le dos à lui inculquer lapprentissage de la marche. Cest lui qui le changeait, le matin et le soir. Marcel aurait pu faire mieux, mais à lépoque il était en pleine activité. Il essaya de soccuper de son petit-fils le mieux quil put, avec tout lamour quil portait pour ce petit être. Il lui disposa son parc le plus confortablement possible. Il mit de vieilles couvertures au sol, recouvrant celles-ci dune nappe plastifiée, plus facile à nettoyer car il y avait souvent des fuites. Didier ne sortait pas de son parc, il y passait ses jours et ses nuits. Quand Marcel ne pouvait pas lui donner à manger sur ses genoux, ses repas lui étaient servis dans son parc, enfin servi est un bien grand mot, sa mère lui jetait sa pitance, il navait plus quà se débrouiller, comme leur chien. Lorsquil put marcher, vers les cinq ans, et escalader son parc, Marcel décida quil ne pouvait plus rester derrière la cuisinière, il linstalla dans sa chambre. Marcel lui arrangea son coin bien à lui. Didier évolua. Marcel se souviendra toujours des premiers mots quil bafouilla et pour cause! Lpé, lpé, lpé. Son grand-père était en admiration devant ce petit bout de chou, il était à croquer, une petite tête frisottée dangelot. Lpé, lpé, lpé . Au bout dun moment, il faut bien le dire, toute la famille en avait marre, même Marcel, il narrêtait pas de toute la journée Lpé, lpé, lpé. Alors les gifles ont redoublé, elle, Jean-claude qui y mettait tout son vice. Heureusement son vocabulaire sest enrichi au fil des mois. Mais il ne faut pas vous leurrer, si celui-ci comporte cent mots cest le bout du monde. Il écoute un mot, il le répète une dizaine de fois, sans le comprendre, il loublie. Comme sil était attiré par certains vocables, les mots sont pour lui des sons purs et simples. Les peu de mots quil a bien voulu retenir venaient de la bouche de son grand-père. Marcel lui parlait, Didier lui répondait, hochait la tête, riait en se cachant la bouche de sa main droite et il émettait un long Pfff.
Le passe temps de Didier était de sortir de la maison le plus tôt possible et de rester dehors jusquà la nuit. Il se tenait appuyé contre un mur, face au sud, le soleil linondant, ou plutôt lemplissant de sa chaleur et de son énergie. Ou bien à labri dans la grange lorsque le temps était à la pluie ou au froid. Son occupation était de manipuler une brindille, de bois ou de paille, trouvée à terre. Il la tenait entre le pouce et lindex de la main gauche, à laide de son index de la main droite il lui donnait des pichenettes, jusquà ce que celle-ci senvole. Alors, il se penchait, en ramassait une autre. Si Marcel nintervenait pas, le prenant par la main pour le conduire vers quelques lieux doccupations, il pouvait passer des journée entières à faire virevolter ses brindilles.
Il était habile de ses mains, mais il navait aucune initiative. Lorsque son grand-père lui apprenait un geste il le copiait parfaitement, mais il ne pouvait lassocier à une situation. Pour biner les haricots, par exemple, il sacquittait de sa tâche parfaitement, mais il fallait que, une fois au bout du rayon, Marcel lui indique un autre rang à biner. Sans quoi, il pouvait rester jusquau soir, debout, le piochon à terre, une brindille dans les mains.
La Claudine toucha lallocation des parents dhandicapés, je ne parle que delle, car cest elle qui géra cet argent, le Jean étant en dehors de tout ça. Cet argent dans un premier temps, lui permit de renouveler sa garde-robe, mais lorsquelle comprit que cette manne tomberait régulièrement, elle se décida à acheter une masure, près de chez eux. Elle la fit rénover, et la loua plus-tard. De cet argent, bien-sûr, Didier nen vit aucun picaillons. Comme, plus-tard, celui de ses salaires et de son A.H. (Allocation dHandicapé). Quen aurait-il fait? Le pauvre petit était habillé, une fois lan, lorsque sa mère y pensait, par le secours catholique et par Marcel, lorsque ce dernier avait trop honte de le voir accoutré comme un mendiant.
Lorsquil fut majeur, la C.O.T.E.R.E.P. leur écrivit régulièrement, afin de prendre une décision concernant son avenir. Plusieurs choix soffrirent à sa famille: Le garder à la maison; lenvoyer dans un foyer occupationnel; le faire travailler dans un C.A.T. Le garder à la maison, il ne fallait pas y compter, le Petit était devenu lobsession de sa mère, celle-ci lenfermant dans la cave ou dans la porcherie lorsquelle recevait des visites, en plus de cela, son frère narrêtait pas de lemmerder. Mais il a fallu que Marcel se fâche, quil menace sa bru et son fils. Que, sils ne faisaient rien pour le Petit, il les jetterait dehors! Quil était chez lui! Là, Marcel avait touché la corde sensible, il avait fait mouche. Le Jean le regarda en chien battu. Pendant plusieurs jours, il en fit des cauchemars. Il narrêtait pas de dire à son père tu peux pas mfaire ça, le ppa, tu peux pas mfaire ça!? Il sen foutait que le Petit soit là ou ailleurs, cétait la ferme, son train-train quotidien quil ne voulait pas perdre. Elle ce qui la décidé cest largent. Marcel sétait renseigné auprès de lassistante sociale. En foyer occupationnel il ne toucherait que son A.H., mais dans un C.A.T., il toucherait en plus un salaire, et il pouvait peut être apprendre un métier.
Le Petit est donc entré dans un C.A.T., à Montluçon. Là bas, en voyant ses capacités, ils lont mis dans un atelier de sous-traitance. Il faisait pendant sept heures le même geste, pas un de plus pas un moins. Tous les soirs il rentrait à la maison et samusait avec ses brindilles, il rattrapait le temps perdu au C.A.T. ...
*
Et puis Marcel eut ce bon dieu daccident, il sest retrouvé à lhosto, lombre de lui-même. Une fois de retour à la maison, Didier la bien aidé. Il le soutenait dans la marche, laidant de son mieux dans le jardin, à donner à manger aux lapins, aux poules. Lorsque son grand-père était sûr quils fussent seuls, il lui parlait, Didier mettait sa main devant sa bouche et lâchait un grand Pfff . Il le disait aux autres que Marcel pouvait parler Y parle lpé, y parle lpé! . Mon con qui parle lpé, test ben quun gogol Quils lui répondaient. Ils ne lont jamais cru!
Au bout dun mois que Marcel était de retour, il saperçut que le Petit nallait pas bien du tout. Chaque soir, il rentrait et se mettait à vomir. Il lui avait demandé ce qui nallait pas, ce qui le faisait vomir, il lui avait simplement répondu y parle le ppé, y parle le ppé... Pfff! Marcel sétait donc, à laide de son ardoise magique, renseigné au près de son fils et de sa bru. Vous devez bien vous doutez de ce quils lui ont répondu. Lui, quil navait rien remarqué, elle, que son beau-père navait quà moccuper de ses oignons et de ses canevas!
Avec des ruses dindiens, il fit venir le toubib. Il crut que cétait pour Marcel, une urgence, le geste qui sauve, les félicitations de la presse. Lorsquil sest rendu compte que ce nétait que pour le Petit, il fut très déçu, il bâcla la visite. Bonne tension, le ventre souple, le souffle clair... gentil gogol!
Marcel attendit six mois avant de faire quelque chose. Il ne faut pas lui en vouloir davoir attendu si longtemps, mais il était très limité dans ses déplacements, il lui fallut plusieurs mois pour pouvoir marcher plus ou moins sans se casser la gueule. Sans parler que dans le Bourbonnais, la terre est si lourde, elle vous colle tellement aux godasses quil est difficile dêtre un grand nerveux, plein dinitiatives. Et puis aussi ses canevas loccupaient trop les doigts.
Il profita dune visite de Jean-Claude à sa fiancée, pour aller voir le directeur du C.A.T. Il avait trouvé comme prétexte la visite à un vieux camarade de régiment, dans une maison de retraite. A Domérat, pas loin du C.A.T.
Le directeur du C.A.T. lui en a appris de belles sur le Petit, Marcel avait bien fait de venir! Cela faisait plusieurs mois quil avait écrit, téléphoné, pour signaler des brûlures sur les bras et le torse de Didier, brûlures de cigarette à nen pas douter. La Claudine lui avait fait de vagues promesses, les sévices avaient cessé, puis étaient réapparus, il y avait de cela une semaine. Vous pouvez vous douter le coup que Marcel reçu en pleine poire. Personne ne lui avait rien dit, sa famille sétait bien cachée de lui avouer des gestes aussi odieux. Sur le moment, il a douté, cétait tellement gros, comment une telle barbarie avait pu lui échappé? Devant son scepticisme, le directeur fit convoquer le moniteur du Petit. Il confirma les faits. Cétait lui qui avait découvert les brûlures, un jour quil lavait douché, le petit sentant trop mauvais. Le moniteur lui affirma que ces brûlures navaient pas pu se produire au C.A.T. En entendant de tel propos, la honte submergea Marcel. Il leur écrivit que depuis son accident, il ne pouvait plus soccuper de Didier, quavant il le lavait, veillait à sa vêture. Il leur promit quà partir de maintenant, il allait reprendre les choses en mains. Le directeur a enfoncé le clou un peu plus en lui répondant que si de tels actes continuaient, il allait être obligé den informer la D.D.A.S.S.. En un mot, elle pouvait prendre le Petit, le mettre dans un foyer. Devant les protestations, la bonne foi de Marcel, il lui répondit quil nétait que le grand-père et que, vu son âge et son état physique, il ne pouvait assumer la charge dune personne handicapée...
Marcel allait franchir la porte du bureau, le dos rond, la queue entre les jambes, lorsque le directeur lui demanda quand même le but de sa visite. Sous le choc de telles révélations, il avait complètement oublié le pourquoi de son entretien. Marcel se rassit et lui expliqua les malaises du Petit, quil serait mieux à lextérieur que dans un atelier. Le directeur lui répondit que Didier serait mieux dans le foyer du C.A.T., éloigné de sa famille et des brûlures de cigarette! Marcel passa outre cette remarque désobligeante quil prit pour lui. Il se sentait coupable de ne sêtre aperçu de rien, davoir laissé Didier aux mains dêtres perverses. Il sen voulait de sêtre enfermé dans son monde, davoir failli à sa tache. Mais après sêtre ressaisi, et pour appuyer sa demande, il décrivit au directeur les occupations de Didier à la ferme. Il laidait au jardin, aimait panser les bêtes, il avait une véritable relation avec les animaux. Marcel lui rédigea en hâte sur son ardoise lexemple des moutons. Lorsque vous allez dans un près, voir des moutons, ceux-ci senfuient. Avec le Petit, il se passait le contraire, les moutons approchaient, lentouraient et même se frottaient à lui! Le directeur, devant ce vieux bonhomme plein de tendresse, lui sourit et donna sa parole que le Petit irait dans la ferme du C.A.T., le mois suivant une place se libérant. Cest sur cette note optimiste que Marcel quitta ce bureau de malheur.
Jean-Claude devait le reprendre au café de La Place à Domérat. Attablé devant une fillette de rouge, Marcel prit du recul face à tous ces événements. Il en déduisit rapidement que ce ne pouvait être que Jean-Claude le coupable, il était le seul à fumer à la maison! Il était assez vicieux pour faire de telles horreurs, les insultes ne lui suffisaient plus, sa haine pour le Petit lavait poussé à agir comme un véritable tortionnaire.
Une fois dans la voiture de son petit-fils, il profita que ce grand couillon prit le boulevard de Courtais, embouteillé comme tous les vendredis après-midi, pour écrire en grosses lettres sur mon ardoise, ce quil pensait de lui. Jean-Claude adorait se montrer au volant de sa R5 Turbo-Tunning, les cinq baffles crachant les décibels dune musique techno, vitres baissées pour en faire profiter son publique. Il fallu à Jean-Claude, toute la longueur du boulevard, pour déchiffrer le message. Il leffaça et écrivit GE TAN MERDE Il tendit à Marcel son ardoise puis lui arracha des mains. Dun geste quil aurait souhaité ample, tel un lanceur de boomerang, il la jeta au dehors. Comme ça tu nous fras plus chier! Marcel voulu lui filer une tarte mais Jean-Claude lui bloqua la main. Tu veux ptêtre me casser la gueule, tas vu comment tes fait, mon con!
Une fois rentré à la maison, Marcel a été chercher le bloc de papier à lettres familial. Après en avoir détacher les dix premières feuilles inutilisables, feuilles tellement imbibées de matières grasses quelles auraient pu remplacer avantageusement les vitres cassées, il écrivit à Jean et à la Claudine. Marcel les menaça de prévenir la gendarmerie, quelle allait mettre Jean-Claude en prison, que la D.D.A.S.S. allait leur enlever le Petit. Plus de Petit, plus dA.H., la vignette, la redevance à payer. Là, le coup a porté.
Jean eut une réaction qui ne correspondait pas à son tempérament lymphatique. Il se leva dun bond, sapprocha de Jean-Claude, et dun geste ample, quil emplit de tout son poids, il lui décrocha un puissant coup de poing qui lui éclata les lèvres. Son geste les surprit tous: Le principal intéressé, le cul dans le four de la cuisinière, la bouche en sang, les incisives branlantes. La Claudine, devant ce geste dune telle virilité. Marcel, sapercevant que son imbécile de fils avait encore, au fond de son gros cur de buf, une lueur de tendresse pour le Petit. La Claudine, tout en se frottant à son homme, apostropha de sa grande bouche peinturlurée son fils. Tu veux ty quon nous enlève lpetit, mon con! Tes ty beurdin pour faire ça! Qui cest ty qui ta acheté la Rnault 5! Et qui cest ty qui va finir de payer les travaux de la maison! Toi grand faignant? ...
Après cette mise au point, les choses allèrent beaucoup mieux pour le Petit, ses vomissements cessèrent. Marcel le déshabillait tous les soirs afin de vérifier si le grand vicieux ne lui avait pas infligé dautres sévices. Il le faisait devant les parents de Didier, pour quils se mettent bien dans la tête, quils noublient pas leur manque de devoir envers leur fils. Et la vie reprit son long chemin exaltant, le matin la traite, le soir la traite, entre les deux, nombre de travaux divers et non variés.
*
Un matin, en allant aux toilettes, Marcel saperçut quil avait du sang dans ses selles. Il ny prêta que peu de cas, nétant pas douillet ni hypocondriaque. Mais comme au file des semaines ces saignements persistaient, il résolut daller voir son toubib. Celui-ci lenvoya à lhôpital de Montluçon passer une coloscopie. A son grand étonnement, ils le gardèrent en observation pour de plus amples examens. Trois jours plus-tard, le couperet tomba, actionné par la méchanceté de Jean-Claude. Alors le Ppé, tas le cancer du boyau , tu vas crever! Après avoir bien fait suer les toubibs avec son ardoise magique, ils lui confirmèrent les propos lapidaires de son petit fils...
Après une nuit blanche, bien contréhensible, au petit matin, sa décision était prise.
Il savait que, dans le meilleur des cas, la chimio et les rayons aidant, il nen avait que pour quelques mois tout au plus. Nous étions en Mai, après un rapide calcul, il promit à ce bon-dieu crabe de lhéberger pendant cinq mois. Après, plus rien naura dimportance. Si tout se passait comme Marcel lavait programmé dans sa vielle tête de paysan, il pourrait crever, le Petit serait en sécurité.
Marcel tenait de son père un grand bocal de noix vomique, Nux Vomica, quil conservait à labri au fond dune armoire. A part lui, personne à la maison navait connaissance quil possédait un tel toxique. Son père et lui avaient employé celui-ci à mainte reprise pour tuer les corbeaux et les pigeons qui ravageaient les semis. Son père détenait cette poudre dun ami préparateur en pharmacie, à une époque où la législation était beaucoup plus coulante. Depuis que la science avait fait de gros progrès dans le domaine de lagrochimie, il navait plus jamais utilisé le contenu du fameux bocal. Mais dans nos campagnes, on ne jette rien, ça peu toujours servir, la preuve. Il attendit, accompagné par la douleur chaque jour plus présente. Mais à force de patience, lAutomne arriva. Ah!, lAutomne, la saison des champignons. Il avait longtemps cherché avec quel aliment il allait pouvoir accommoder sa poudre de perlin-pimpin. Il choisit les champignons pour plusieurs raisons: Premièrement, les effets de la noix vomique sont les mêmes que les amanites phalloïdes. Deuxièmement, une fois cuisinés, allez savoir si ce sont des amanites ou des cèpes. Troisièmement, tous les ans à la même époque, Jean partait dans le Haut-Rhin, faire les vendanges chez un ami quil avait connu au service militaire, donc pas de Jean pour bouffer ses champignons. Et pour finir, Marcel détestait les champignons! Tandis que la grande rousse et son dégénéré de fils, ils en raffolaient!
Il ramassa, tant bien que mal, un plein papier de cèpes de Bordeaux poussant dans un de ses champs bordés de chênes. Des bouchons de champagne, les meilleurs! Il choisit le plus beaux de ses lapins, un jeune mâle dun an. Ce fut un geste de tendresse envers Jean-Claude, cétait tout de même son petit-fils. Une pensée émue pour les fesses de sa pouffiasse de bru...
Oh! pour ça, ils ont fait honneur à son civet de lapin aux cèpes... Bien-sûr, il y eut enquête de gendarmerie, mais que voulez-vous quils trouvent, ces bons gendarmes. Comment accuser un pauvre vieux muet, grignoté par un cancer. Plus personne nétait là pour leur dire qui avait ramassé les champignons. Même si les gendarmes ont eu des doutes, ils ne voulaient quant même pas emmerder un pauvre vieux au bord de la tombe. Et puis il aurait fallu que ces pauvres gendarme se tapent une pile de rapports, faire appel à un inspecteur dune autre gendarmerie, avoir dans la commune des myriades de journalistes. Beaucoup trop de tracasseries pour une simple intoxication alimentaire. Les enquêtes policières à rebondissements, nont pas courre dans le Bourbonnais, le gendarme soigne son foi, il na dautre occupation.
Après lenterrement, Jean a complètement changé. Il nétait plus sous lemprise de sa garce de femme, il put souffler. Il sintéressa au Petit. Dabord il ne voulut pas quil retourne au C.A.T. pendant un certain temps, prétextant que le Petit était trop choqué par ce drame familial. Tu parles! Le Petit sen foutait pas mal, labsence de sa mère et de son frère le faisait bien rigoler. Plus là mman, plus là Jean-Claude, pfff! Au bout dun mois Marcel écrivit à son fils que le Petit devait retourner au C.A.T. Il est bien ici, il a bien le temps Quil lui répondit, le Jean. Cest sûr quil était bien à la maison. Il passait son temps collé à son père, au cul des bêtes, sur le tracteur. Il en avait perdu son tic des brindilles, cest vous dire! Marcel ne le voyait pratiquement plus. Jean et Didier étaient devenus deux inséparables. Deux mois plus tard Jean signala à Marcel quil avait pris sa décision, le Petit ne retournerait plus travailler au C.A.T.. Il préférait le garder près deux. Ce furent, malgré les fortes douleurs qui le pliaient en deux, les mois les plus beaux de la vie de Marcel...
Cela fait deux semaines que Marcel est au lit. Il na pas voulu finir ses jours à lhôpital. Il veux mourir dans le lit où sont morts ses parents. Jean soccupe de lui le mieux quil peut. Le Petit vient souvent le voir, mais lappel du dehors est le plus fort, il ne reste que peu de temps. Avant de cavaler dans la nature, il se retourne et lui dit Malade le Ppé, pfff!
Ce soir le toubib est venu lui faire une piqûre de morphine, la douleur est cachée. Il sait que le soleil de demain matin ne le réchauffera pas. Le curé vient de passer, Marcel lui a tout avoué. Ce brave curé nen revenait pas, Marcel ne sait pas si cest de lentendre parler ou dêtre confronté à un assassin!
Après le départ du bon curé, Jean est entré dans la chambre de son père...
- Jean, je veux tavouer une chose...
- Bon Dieu! mais tu parles!...
- Cest moi qui ai tué Claudine et Jean Claude... Avec la noix vomique...
- Tu as bien fait, papa!
FIN