Jaurais pu être un Orlov-Rostopchine.
Cest ainsi quon appelle ce cheval russe de la révolution doctobre. Une race rude, agressive et exceptionnellement croisée. Savant dosage entre le Orlov (arabe, danois, hollandais) et Rostopchine (persans et turcs).
Mère italienne, père ukrainien et grec de cur.
Jaurais pu être un Orlov-Rostopchine, mais quand je repense à mon vieux penchant de rejeton geignard, plaintif et maladroit, jen doute. Je ne veux pas redevenir cet être émotif et fragile que jétais tout gosse. Je ne désire pas retrouver ce petit garçon quil fallait presque emballer tendrement avant tout " transport ". Tout petit déjà, avec ses airs résignés jénervais déjà ma mère. Je pathétisais. Jen faisais des tonnes pour rien. Je rentrais de lécole en pleurant, me vexait pour une peccadille. Ma mère me suggérait : " Á chaque fois que tu es vexé, essaie de comprendre comment tu as facilité cette vexation. Quelquun peut-il te vexer si tu refuses de lêtre ? Allez va, ten fais pas ! ".
Oh, je ne force pas sur le mélodrame. Non.
Je ne cherche pas lapitoiement. Que chacun tienne ça pour soi. On en aura tous besoin un jour. Quand on commencera à arborer lil hostile de certains âgés qui savent quils nintéresseront plus personne au monde.
Tout a commencé quand jai vu cette annonce au sujet dun ordinateur portable doccasion. Une affaire vite bouclée qui sétait avérée honnête.
Je venais daménager dans un petit appartement situé dans un quartier relativement calme de Bruxelles, du côté de la place Sainte Catherine. Jétais célibataire. Pas vraiment un solitaire. Javais un groupe de copains. Une petite amie de temps en temps, ô pas de quoi me faire dormir à poings fermés, mais bon. Disons que je nétais pas suffisamment beau pour que, comme par hasard, des tas de filles mapprécie surtout pour mon humour et mon affabilité...
Dès que jai installé le petit ordinateur sur mon bureau, je me suis connecté à Internet. Jai vite découvert les e-mails. Petit à petit, jai commencé à écrire à des correspondants partout dans le monde. Je passais des heures chaque jour à répondre à mes amis internautes. Ensuite jai découvert les forums virtuels. Jy passais mes soirées. Dabord une sur deux, puis sept jours sur sept. Je me relevais la nuit pour contacter des personnes.
À mon travail je devenais de moins en moins productif, javais un visage tuméfié de fatigue. Je ne passais plus un seul jour sans aller discuter sur un chat.
Je me disais que quelque chose nétait pas normal dans mon comportement et jai commencé par mimposer des normes. Je tentais de limiter mes temps de connexion.
Jai tenu le coup deux ou trois semaines, peut-être plus.
Puis je suis retombé dans la spirale, bêtement, en cherchant un site sur des coins de Toscane à découvrir à pied. Jai toujours bien aimé la marche. La marche et sa légèreté. La vraie marche quand elle est proche de létat hypnotique, dès quon se met en pilotage automatique. On ne réfléchi pas, les jambes marchent toutes seules, on laisse linconscient prendre le relais. On sort ses idées noires, comme on promène son chien.
On marche et ça devient agréable, on devient plus positif, simplement parce quon est en mouvement et quon a limpression davancer. La seule victoire que javais pu arracher à lattraction du réseau, cest que je ne me levais plus la nuit pour me connecter. Sauf le week-end.
Je me consolais en me disant quil y avait pire que moi.
Il marrivait de mentir sur la durée réelle de mes connexions. Je navais plus de copine. Mes dernières relations avec les femmes navaient pas été très brillantes.
Chaque histoire avait été pour moi une source de déceptions et deffondrements. Bref, les filles ça ne me manquait pas trop. Je ne trouvais donc pas cette solitude si étrange que cela. Si on est un homme pas repoussant, plutôt élégant et gentil, et en plus socialement " respectable ", on passe vite pour un être bizarre à se passer de femmes comme ça. Lattitude machiste qui consiste à conclure que sans vie sexuelle on nexiste pas ou si misérablement, mexaspérais. On se sentait vite classé. On était catalogué en marge des plaisirs de la vie. Je me disais aussi que le sexe et les rencontres en général néchappaient pas à cette logique de consommation où on se lasse très vite de lautre. On allait vers un autrui jetable. Je sais, cétait un discours un peu bateau, mais qui ny a pas un jour été confronté ?
À cette époque, je me disais que les femmes quon rêve dapprocher nexistent pas vraiment.
Ces rêves ne sont que des corps remplis de nos espoirs, des vies nourries de nos manques.
Les femmes sont surtout ce qui nous échappe.
Internet était un outil de communication extraordinaire.
La toile correspondait à mon besoin de communiquer autrement avec les autres. Je pensais quil ne créait pas ce besoin artificiel et quil répondait, au contraire, à un besoin fondamental. Je dénichais des personnes impossibles à rencontrer dans la vie quotidienne, je découvrais dautres modes de pensée. Je pouvais me confier, partager. Dans les groupes de discussion je trouvais des adversaires à ma mesure. Tout cela dans lanonymat à distance et dun simple clic. Un moment, pour échapper à lattrait du réseau, jai tenté de renouer avec mes anciennes relations, avant de laisser tomber.
Je me suis rendu compte que mes vieilles connaissances avaient quasi toutes la vie décalée et la personnalité disons, à part. Il y avait Pierre-Arnaud, un végétalien pur et dur, un écologiste convaincu qui avait passé des années à étudier les rapaces dans le monde, et qui travaillait, maintenant chez Bayer, dans les matières plastiques. Et puis, Vincent, un directeur dagence de pub, cocaïnomane, le genre : " jarrête quand je veux ". Il avait une bite énorme. Hors norme. Personne ne pouvait lignorer. Et puis Perla, une tragédienne de Charleroi, qui faisait de la figuration au cinéma. Elle avait failli réussir son suicide après avoir été pour la seule et unique fois, lactrice principale dun film art et essai. En fait, du cul, des gros plans tournés caméra sur lépaule, genre Dogma, et qui avait failli passer sur Canal+. Il y avait aussi Eliseo, qui avait un look de corbeau gothique. Il jouait de la harpe dans un groupe médiéval. Il mangeait énormément doignons crus, il adorait ça. Un jour il ma donné rendez-vous dans un salon de thé chic du centre ville, un endroit fréquenté par des vieilles chocolatomane et des clientes de couturier. Eliseo avait pété à table, tout le monde sest tourné vers nous, javais honte. Enfin, vous voyez, je côtoyais des personnes comme ça. Bref, je me suis aperçu que je recherchais des gens un peu spéciaux. Peut-être pour vivre moi-même des trucs par procuration. Ça me rassurait aussi sur ma normalité, moi lingénieur bien comme il faut. Peut-être que ce genre de retrouvailles avec ces copinages " transgenres " correspondaient à des étapes éphémères, mais équilibrantes, de mon passé.
Contrairement à la télé, Internet me semblait beaucoup plus actif. Il fallait chercher, se débrouiller, partir en chasse dans les moteurs de recherche. Sans me rendre compte que cette liaison téléphonique était aussi une ligne de défense ; avec ce côté factice où lautre est tenu à distance, dans une intimité ambiguë.
Jestimais que le réseau ne générait pas daccoutumance chimique ni de dépendance organique. Néanmoins, je me rendais bien compte que mes connexions étaient des compensations. Tout ça remplaçait un manque, une dimension que je narrivais pas à assumer.
Cette dimension cétait probablement cette crainte de mengager sentimentalement, cette peur dêtre encore face à un nouvel échec amoureux.
Cétait une vraie phobie de labandon.
Je le savais, mais je ne bougeais pas sur mes positions. Avec Internet, javais limpression de remettre à plus tard tous mes problèmes avec les femmes. Je me disais que le temps allait travailler pour moi. Cette lucidité grandissante était de plus en plus douloureuse et me plongeait dans linsomnie.
Cette cyber-traversée avait duré 18 mois.
Un jour, jai tout arrêté dun coup.
Ce qui ne fallait pas faire. Tout stopper brutalement ça nétait pas très futé. Tout le monde sait ça. Mais il ne suffit pas de le savoir. Cétait en décembre pendant les fêtes de fin dannée. Bruxelles agitait son popotin dans une valse quasi indécente de cartes de crédits et de chants de Noël. Jamais cette fête mavait semblé aussi préfabriquée que cette année-là. Javais perdu la plupart de mes copains non connectés. Le soir, chez moi, lordinateur restait fermé. Sous la couette, cétait le monde interlope de la nuit. Chaque nuit un collier serrait progressivement ma gorge.
Pourtant jétais seul. Il ny avait que moi.
Alors, je me disais, pas de panique. Rien de paranormal. Il est fort probable que tangoisse, mon vieux. Tout simplement. Je revivais tout. Je rembobinais la journée. Les chocs assourdis des bénéfices de la firme. La frime autour. Le moindre feulement de bas résille. Les sautes de vent dans les cyprès du manque. Les implacables combats daraignées dans le cerveau des nombreux hypocrites quil faut fréquenter chaque jour.
Sans parler des chauve-souris de la mémoire, avec leurs vols compliqués quon ne voient pas venir, mais qui rôdent, les vicieuses. Et je commençais à avoir peur. Comme un gosse je rechignais à éteindre la lumière au dedans de moi-même. Le sommeil foutait le camp. Je commençais à avaler des calmants. Dabord de temps en temps. Ensuite tous les jours. On a beau être prévenu cest lengrenage.
Pour compenser le vide laissé par le Net, jécoutais le blues de John Lee Hooker, en boucle
Ensuite, jai commencé par fumer quelques joints. Jachetais mes rations gare centrale, auprès dune revendeuse en tailleur chic que javais rencontrée sur le réseau. Je nexagérais pas dans les doses, mais cétait quand même la première fois que je fumais aussi régulièrement.
Jétais à côté de moi-même. Jerrais dans un brouillard de contradictions. Jétais ni bien ni pas encore mal. Les écouteurs du baladeur dans les oreilles, je me sentais le King du Blues, je navais peur de personne.
Lors du réveillon de la Noël, jerrais à pied et dans cet état de grâce vers le centre ville. Javais traversé au rouge et hors passage piéton le boulevard de LEmpereur. Et bang ! Jai rien vu ni entendu venir.
Jai été tamponné par une ambulance pourtant hurlante et jai perdu connaissance dans le bleu du gyrophare.
Je me suis réveillé dans un lit dhôpital. Javais cette vision dun diable à cornes de farces et attrapes bondissant hors de sa boîte dans un rire dautomate. Je men suis sorti avec une fracture de lépaule gauche et une collection dhématomes du meilleur goût.
Dans le service de traumatologie, jai sympathisé avec une infirmière. Quand elle est arrivée dans ma chambre, il émanait delle une sensation paisible comme un fleuve. Une tendresse alluvionnaire. Un rapport avec leau, je ne sais pas lexpliquer.
Jéprouvais quelque chose de maternel. Cétait dun classicisme accablant. Cétait comme le résultat dun calme ensablement qui remontait à mon enfance.
Lon imagine pas la force des images qui traverse la tête dun convalescent encore tout jeune
Par la pensée je foulais une lingerie fine sur la peau mouchetée dune rousse authentique. Laura nétait pas seulement mignonne, elle me paraissait inenvisageable.
Jessayais de montrer de lindifférence pour son jeu discret de hanches. Elle exagérait des petits riens charmants. Ma vieille angoisse de léchec battait son plein quand elle ma parlé de ses futures vacances. Nous étions au fumoir. Je ne fumais pas et elle non plus. Que faisions-nous là alors ? La salle était vide. On parlait à labri des regards. Elle se trouvait curieusement bien en ma présence, sans quelle sache pourquoi. Inutile de creuser la question, lui dis-je et lui révèle que moi aussi je me trouvais bien auprès delle sans savoir pourquoi non plus. Et quil fallait laisser là ce joli mystère.
Je tentais dêtre drôle et je létais. Son rire devenait chemin. Chaque jour, on se parlait et dévoilait un peu plus lun et lautre. Laura venait de divorcer. Avant son mariage elle faisait partie dun club de randonneurs. Elle adorait la marche aussi.
Mais ces derniers temps javais eu tendance à loublier, lui avais-je expliqué. Juste avant mon départ de la clinique, jétais retapé, et elle mavait raconté son histoire.
Une histoire de divorce très moche.
" Avant même de consulter un avocat, je métais réfugiée un soir chez une amie, une infirmière aussi. Régis, mon mari, mhumiliait verbalement, et par divers stratégies, mais ce jour-là il ma frappée sous les yeux de Justine, ma fille de 4 ans.
Je me suis donc enfuie chez mon amie infirmière. Et jy suis restée le temps de retrouver un nouveau chez moi avec Justine. Régis était technico-commercial et voyageait beaucoup. Jamais jaurais imaginé quil aurait demanderait la garde de Justine !
Mais Régis cest comporté en salaud. Il ma coincée.
Il a retourné lévénement et à fait constater un abandon du domicile conjugal. Il a vu un avocat. Un très bon avocat. Régis gagnait bien sa vie. En plus il avait un physique dange blond et un abord tout à fait sympathique. Et de lhumour quand il le fallait. Régis a réussi à mettre tout le monde dans sa poche. Le juge et même mes parents. Il a finalement gagné sur toutes la ligne en jonglant avec les faits, et en manipulant les arguments dune manière diabolique. Et en retrouvant une veille histoire où javais craqué une seule fois en vacances. En Corse. Javais eu une aventure, une seule, un soir avec un ami denfance que javais miraculeusement retrouvé sur la plage. Cette fois-là mise à part je navais jamais trompé Régis. Et javais un peu réagi par vengeance, car Régis mavait trompé avec une collègue de travail, et ça avait duré six mois.
Ensuite il sest calmé, mais lors dune crise il ma avoué que ce nétait pas la première fois quil me trompait. Cet ami denfance retrouvé en Corse était marié lui aussi. Il avait fait une fête chez lui. On était une trentaine de convives. Il habitait une villa assez luxueuse et toute blanche, en bord de mer, au sud de lîle de beauté, du côté de Bonifacio.
Régis était un malade du camescope. Le jour de la fête, il était un peu ivre. Comme dhabitude il se baladait partout dans la fête avec son appareil numérique. Il filmait tout le monde. Les femmes en particulier. Un peu après minuit tout le monde dansait et samusait, certains allaient se baigner, dautres continuaient à boire. Régis nous a surpris mon ami denfance et moi, dans une chambre à létage et il nous a filmé quelques secondes avant quon sen rende compte. Cétait immonde. Il navait pas fait de scandales. Au petit matin nous sommes partis sans rien nous dire. Il avait enterré cette histoire et on nen avait plus reparlé. Cétait comme un match nul entre lui et moi. On avait arrêté le combat. Et notre couple semblait aller mieux. Et puis les humiliations, lagressivité et le rôle dominateur de Régis, tout est revenu à la surface, et pire quavant.
Au tribunal il a sorti ces images-là, celles filmées en Corse. Ma mère ma finalement traitée de putain.
Jai limpression quelle avait toujours attendu ce moment. On ne se parlait presque plus. Mon père aussi, il na rien dit, mais lui il ne disait jamais rien. Il a toujours été une carpette et le restera toute sa vie. Là il aurait dû réagir et il na rien fait. Je ne lui pardonne pas. Cétait un fois de trop. Madame le juge a décidé que je verrai ma fille un week-end sur deux. Cétait affreux. Je quittais un luxueux appartement du quartier européen de Bruxelles. Et me suis retrouvé dans un appartement minuscule avec une plomberie à refaire.
Même la directrice de lécole où allait Justine a commencé à me prendre en grippe. Un jour je suis venue chercher Justine. Je lui avais expliqué que cétait lanniversaire de ma fille. Je voulais lui faire une surprise. Mais la directrice ne voulait rien entendre. Je me suis énervée. Je me suis emportée et je lai insultée.
La directrice avait appelé lagent de quartier, un policier complètement borné qui ressemblait à Elton John. Javais envie de rire à chaque fois quil me parlait. Décidément je navais pas de chance, la machination de Régis était trop élaborée pour moi. Ce jour-là, je nai pas pu voir Justine le jour de son anniversaire. Le pire est arrivé quelques semaines plus tard...
Quand je suis parvenu à découvrir que mon mari avait une baby-sitter pour Justine. Il avait installée chez lui. En fait cétait sa petite copine
".
Après mon hospitalisation, jai eu la chance de trouver le travail que je convoitais depuis longtemps. Je me suis retrouvé en Grèce dans le secteur du tourisme. À Lesbos, une petite île du Dodécanèse au large des côtes turques. Jétais bien. Dès que jai pu, jai acheté une vieille maison de pêcheur et je lai retapée amoureusement. Une maison qui ne manquait de rien. Elle était petite, mais confortable. Elle était en L. Elle était bleue et blanche avec une jolie pergola qui souvrait sur la mer et une belle crique encore sauvage.
Chaque jour jécrivais un email à Laura qui me répondait toujours. Nos amours étaient dabord presque littéraires. Sa situation familiale sétait am-éliorée grâce à lappui de son père. Qui avait découvert la machination de son ex gendre. Régis nétait plus le pauvre délaissé quil voulait paraître. La baby-sitter venait de quitter Régis qui convolait déjà avec une autre femme. Le père de Laura avait revu la baby-sitter par hasard. Cétait en décembre. Au moment de la Saint-Nicolas. Cette baby-sitter travaillait dans un magasin de jouets et Justine y était allée avec son grand-père. La baby-sitter avait tout raconté au père de Laura.
Depuis ce jour, bravant sa femme acariâtre, le vieux sétait occupé de sa fille comme jamais. Il voulait rattraper le temps perdu. Il avait surtout aidé Laura à surmonter un nouveau périple judiciaire avec les combats davocats en tunique. Laura au bout dune pénible procédure avait récupéré Justine. Et la plupart de ses droits notamment sur la vente de lex appartement conjugal.
Chaque jour elle mécrivait. Jétais sur mon île grecque et je lui disais que la maison était prête pour elle et pour Justine. Mais plus le temps passait, plus le courriel de Laura sespaçait. Un hiver est passé comme ça. Dans le flou et loubli. Laura me suggérait de réfléchir, de vivre ma vie, de ne pas rater les occasions qui se présentait à moi. Des choses comme ça.
Jécrivais, jinsistais, je mobstinais, je laimais, je lattendais.
Ce printemps-là, jallais souvent me balader dans la grande oliveraie. Elle régnait en maître sur la colline. Dans la vallée poussaient ça et là les bulbes ocres des dômes. Ceux des monastères orthodoxes. Dont la sérénité semblait dun autre âge. Lolivier nest pas seulement un arbre biblique. Cest un arbre vraiment fabuleux. Si beau à regarder pour son jeu de lumière. Si bon à toucher pour ses troncs noueux et filandreux qui semblaient morts, mais qui renouaient de sève et de chair à chaque épou-sailles avec le soleil.
Un troupeau de brebis venait de mencercler. Je me sentais bien. Il dévalait doucement la pente douce vers la mer. Je me laissais suivre. Le chien tirait la langue et cavalait dans tous les sens. Un vrai pro. Javais limpression que ce troupeau mincitait aussi à rentrer, à courir vers la mer.
Ce jour-là, dès mon retour à la maison, Laura mattendait sous la pergola. Elle débarquait avec deux valises et toute sa rousseur. Je me souviendrai toute ma vie de cette image. La petite maison, la mer, la pergola et ses stries de lumière, et puis Laura. La petite Justine allait nous rejoindre plus tard.
Vite je me suis aperçu que Laura avait quelque chose de pas banal qui la différenciait de beaucoup dautres. Elle avait une extraordinaire force de persuasion. Et cette force cétait le baiser. Elle avait une façon de vous embrasser hors du commun. Cétait gourmet, épicurien. Cela commençait par des petits bisous, puis par ça partait dans une douceur infinie. Son baiser cétait un prélude de Bach passé en boucle. Le baiser de Laura, cétait une suite de débuts toujours recommencés. Longtemps, lentement, tout prenait forme. Odeur, épice, chaleur. Cétait une invitation au calme. La vie est trop éphémère pour quon puisse avoir le temps dêtre pressés, ça disait à peu près ça ce baiser. Après ce nétait plus rien, on se heurtait corps contre corps, mais cétait déjà la fin.