Si le vide existe, il se lira sur chaque molécule de ma chair. Si le miroir reflète limage exacte, lAutre pourra se reconnaître à travers mes traits.
Si chaque émotion a un visage, je montrerai une multitude de faces.
Ce que lAutre ressent, il le verra inscrit dans mes prunelles.
Si la transparence a un corps, ce sera le mien.
Si lAutre me regarde, il ne me verra pas. Il se verra, lui.
Si le Néant est opaque, cest bien quil sagit de linconscient.
Gary Brooks a sept ans, tandis quil réfléchit à cela. Evidemment, ce ne sont pas des phrases qui défilent dans sa tête et ce nest pas non plus lordre exact dans lequel elles se lient dans son esprit.. Dans le cerveau de Gary, il ny a pas dordre, ni de formulation littérale. Mais une entité inconsciente qui opère et soude des rêves entre eux pour en fabriquer une réalité concrète. Gary ne sintéresse à rien, sinon aux Autres. Il a sept ans, mais il comprend déjà que ce quil est objectivement ( et non ce que lui croit être ) est démontré par chaque attitude, chaque expression dun de ses autres camarades. Ceux-ci ne renvoient pas « limage « de ce quil est intérieurement, mais travestissent sa propre vision de ce quil croit quest sa vie intérieure.
Les Autres sont nombreux et, en les observant, il apprend autant de bien que de mal sur lui. Gary nessaie rien, ne tente rien- et ce manque total dinitiative le conduit au stress et au malaise-, car il a peur de voir un reflet majoritairement désapprobateur de chacun de ses faits et gestes sur tous ces miroirs de chair. Alors Gary reste prostré et il ne peut sortir de ses retranchements, car, tant quil y reste il ne peut subir de critiques, mais dés quil en sort, il est aussitôt jugé. Lorsquil est en classe, Gary ne lève jamais la main pour poser une question. Lorsquil fait du sport, Gary ne tire jamais les équipes. Lorsquil est interrogé, cela ne pose aucun problème car il a appris par cur tout ce qui concerne le sujet de linterrogation. Il ne déguise jamais la réalité de ce que contiennent les matières ( celles quil apprend en classe ) par une parodie involontairement infantile. Tout du moins, il fait en sorte que cela ne se produise pas : un miroir de chair mieux informé que lui pourrait lui renvoyé un sarcasme de mépris. Le plus grave est encore de mentir. Car le mensonge, sil est décelé, a une forme tout à fait reconnaissable sur les miroirs de chair.
Gary a maintenant douze ans. Il sort des retranchements illusoires crées pas sa phobie. Il a lesprit dinitiative. Il essaie dignorer les désagréables reflets des miroirs de chair. Et pour cela, il essaie quil ny ait aucun reflet désagréable sur ces miroirs. Il y travaille. Il agit de façon à être apprécié par les Autres ; il agit de la manière dont il pense que les Autres veulent quil agisse. Il ne connaît pourtant pas la fierté. Il tente de simmiscer au moment précis où les Autres ne remarquent pas cette venue et il se coule dans la conversation de manière tellement naturelle quon ne lui jette aucun regard ; il agit dans la continuité, ne crée par dobstacle à lobjet de la conversation en manipulant cet objet pour le détourner. Il ne pose jamais de question, car la réponse pourrait faire dévier le sujet vers un aspect que personne na envie daborder : il ne veut ennuyer personne.
Gary a quatorze ans. Il ne se préoccupe pas de son avenir : il a bien assez à réfléchir à la suite immédiate du moment présent. Lexpression « vivre au jour le jour « se traduirait sous cette forme dans le cas de Gary : « Vivre à la seconde la seconde « . Il commence à sentraîner à une méthode extrêmement délicate mais infaillible si jamais il parvient à la maîtriser. Lexpression « prendre une longueur davance « sapplique tout à fait à ce à quoi Gary veut parvenir. Chaque pensée exprimée oralement doit obligatoirement avoir une suite rationnelle dans son esprit. En termes plus simples, il doit, tandis quil parle, préparer la prochaine phrase, de manière à ce quil ne se ne se retrouve pas bloqué une fois cette première phrase dite. Cette méthode implique bien entendu un entraînement intellectuel permanent. Gary lit beaucoup. Dés quil lit nimporte quelle phrase à nimporte quelle page dans nimporte quel livre, il essaie toujours dimaginer la seconde partie de cette phrase en fonction de la première. Si cest à peu près en adéquation avec ce qua écrit lauteur, il est satisfait. Ou encore sil considère que ce quil a imaginé est tout à fait correct et possible selon le contexte. Bien sûr, lors de cet exercice, Gary prononce chaque phrase à haute voix.
Gary a quinze ans. Il se pense dérangé mentalement. Parfois- souvent, même- il a envie dappeler un camarade de son lycée « Kägi Fret « , un autre « côtelette de veau « , un professeur « twicky snicks « et parfois encore il a très envie denvoyer un poing dans la figure à un camarade endormi pour le réveiller. Il aimerait aussi hurler « alerte à la bombe « lorsque la classe somnole, ou bien lorsque le prof de maths traîne dans la résolution dun problème. Il ressent également un intense besoin de se libérer. De se libérer de quoi, il ne le sait pas au juste. Il a envie de donner des coups de pieds dans les tables, de renverser des chaises, de danser la gigue sur le rebord du balcon. A la récréation, pour attirer lattention des quelque six cent personnes, il crierait volontiers, hurlerait même. Mais tout cela était contraire à sa stratégie, alors il refoulait toutes ces envies. Non, ces besoins. La pression montait crescendo, lincitant à passer à lacte. Il avait besoin de se défouler ; il avait un punching-ball à la maison ; après les cours, il tapait de toutes ses forces, il évacuait la pression.
Et là, parfois il criait à sa chambre vide : Salut Kägi Fret, comment tu vas ? Tas besoin de te jeter à poil dans le gazon ? Moi aussi ça marrive dy penser ! Hé, Twicky twicks boum boum, comment va ta sur ?
Une fois, Gary navait pu sarrêter de rire pendant un cours danglais. Tous ce quil percevait tandis quil avait les larmes aux yeux, aussi commun que cela soit, se muait en une figure exacerbée, irrésistiblement poilante. Cest dans ces moments là quintervient limagination. Limagination crée, oui, mais elle transforme aussi.
Si Gary marchait au bord dun précipice, il ne se donnerait pas comme mission de ne faire aucun faux-pas. Il imaginerait sa chute sous mille angles différents et cela pourrait linfluencer au point de se jeter dans labîme- et chasser cette peur poignante ! Dans les moments de « bien « , limagination est un vrai bonheur , dans les moments de « mal « elle vous fait échafauder toutes les pires hypothèses et vous rend halluciné.
Ce que contiennent les parenthèses de limagination est dordre commun ; ce qui en dépasse est ce qui fait loriginalité de chacun.
Gary a seize ans. Il mobilise temporairement la suite de tel ou tel raisonnement pour réfléchir davantage à sa volonté initiale. Il repense aux phrases qui lont fait rêver, à sept ans. Il se rend compte quil a trahi cette volonté. Il ne montre pas aux autres ce quils sont, cest eux qui lui montrent comme il doit être. Oups. Gary réfléchit à un moyen de se conformer à ce quil désire toujours : renvoyer limage que lui transmettent les miroirs de chair.
Et Gary, à seize ans, presque par hasard, comprend ce quest la véritable profondeur de lêtre. Il pense à deux miroirs identiques qui se font face. Lun renvoie limage de lautre, lautre renvoie limage de lun et ainsi de suite. Les images sont indéfiniment multipliées. En clair, cela signifie : si lon connaît la profondeur desprit de lAutre, on est tout autant renseigné sur notre propre profondeur.
Gary a dix-sept ans, comme il peut en avoir vingt, trente ou septante-cinq. Il comprend que le rapport entre les êtres nest pas quun simple jeu de renvoi dimage. Ses pensées se figent. Il vieillit. Mal. A regarder toujours au loin, on rentre dans un poteau : la révélation est dure et cruelle. Gary sest volontairement isolé, mais il ne sait pas comment il sy est pris et ne comprend pas pourquoi on la laissé seul dans son embarcation voguant dans les méandres de lesprit. Gary en vient à se demander sil existe. Physiquement, bien sûr. Mais existe-t-il consciemment ?
Gary ne voit plus limage que reflètent les miroirs de chair, mais ce qui se cache derrière ces miroirs : une peau dun blanc-rose, distendue par lexcessive fatuité de ces êtres. Les sourires sarquent, la chair est polie, les visages sont ronds et appréciateurs. Derrière ces miroirs, on ne retient aucune parole, on nest jamais affecté par ce que lon a dit ; même si le propos savère être une monumentale ineptie. Même le vide peut se créer un arceau protecteur de savoir factice. Et la manière ( unilatérale ) dont ces faux-savoirs sont mis en valeur et semblent être appréciés de lorateur lui-même, si lon est un tant soit peu distrait, on les accepte sans y réfléchir, guidé par le ton sûr et léloquence dune vérité fallacieuse. Seul Gary- ou du moins le croit-il- se sent apte à déceler le vrai de lesbroufe, de déparer laction de son déguisement attractif. Le ton important, les gestes- de façon horripilante-démonstratifs de tous ces être- qui se cachent derrière ces miroirs adipeux ! Et à lintérieur, la bêtise prend des dimensions gargantuesques. Dailleurs ni dit-on pas que la bêtise, cest le vide ? Si ces histrions sont si gonflés, cest quils abritent un vide qui peut être caché mais qui, pour Gary, espace et rend lacunaires des propos qui ont lair de tenir du savoir et de la rigueur. Alors les visages se vident de leur chair, les sourires vermeils deviennent blancs et exsangues, le ventre se flétrit comme un ballon de baudruche piqué par une épingle. Une auréole enténébrée vomit du pétrole sur tous ces corps nus et livides et le monde se met à chanter, car la supercherie est découverte. Le vernis sestompe, la chair est montrée à nu. Gary ny croit plus. Gary nest pas comme eux, non pas comme tous ces miroirs de chair, esclaves de leur propre ignorance !
Plusieurs conclusions : Gary se suicide, Gary déprime, Gary demande du réconfort, Gary raconte lévolution de ses pensées à une personne inconnue ( peut-être dans un confessionnal ), Gary reprend tout à zéro et suit un fil plus accessible, très loin de lultime compréhension
mais cela ne vaut-il pas mieux ?
Fin