L'aparté
Drame comique en un acte et deux scènes
de Anthony Saudrais



Décor

Un café dans un quartier bourgeois. Au fond de la scène se trouve un mur décoré d’objets superficiels, éclairés par des projecteurs lui donnant un ton assurément lumineux, pour ne pas dire artificiel. Au fond, à gauche et à droite du plateau, se trouve deux portes se reliant l’une de l’autre. Des tables rondes sont posés de part et d’autre sur la scène. Les chaises y sont disposés à l’inverse de ce que l’on appelle logique, leurs dos touchant visiblement le coin de chaque tables. La décoration globale du plateau sera d’un luxe aussi désuet qu‘inefficace, dont l’effet produit chez le spectateur sera une sensation de toc omniprésente. Au fur et à mesure que notre narrateur contera son histoire, la lumière devra se faire de plus en plus faible. Les décors eux devront s’effacer progressivement du plateau. A la fin, il ne devra rester que le narrateur et sa chaise, jusqu’à ce que les projecteurs les noient d’une obscurité plaçant le public et la scène dans un néant éphémère.


Scène I

Le plateau est vide et la lumière l’éclaire progressivement, lentement. Le café ouvre ses portes. On entend brusquement sonner une cloche. Le cri d’un homme ou d’une femme se fait subitement entendre. Arrive l’Individu.

Le narrateur

Bonjour tout le monde ! Ah, quelle joie de tous vous retrouver en cet endroit chaque matins accompagnés de vos journaux et de vos croissants baignant chacun dans votre tasse de café, en attendant en beauté l’arrivé des passants dans la rue !

Le narrateur regarde les alentours comme s’il venait pour la première fois et finit par s’asseoir.

Ma place favorite ! Ah, je vous remercie de me l’avoir gardé. Cela me va droit au cœur. Cécile, un café je vous prit ! Ah, et n’oubliez pas avec cela mon croissant préféré posé à droite de ma soucoupe enveloppé d’une serviette de soie orangé ! Puisqu’ici tout le monde prend la même chose, je me dois de le faire de même. C’est logique, indiscutable même.

On entend pendant un bref moment des bruits de couverts.

Il faut dire que je suis quelqu’un de commun dans la vie et que je ne cherche pas à me faire remarquer. A quoi bon ? La vie n’en vaut pas la peine. Je suis quelqu’un de sobre et de respectable au yeux de la société. C’est indéniable. Et à vrai dire, j’ai beaucoup d’amis dans la vie, n’est-ce pas ?

Assit sur sa chaise, notre narrateur tourne la tête à la prononciation de cette phrase et regarde de partout, comme s’il attendait réponse de ses interlocuteurs.

Silence

Evidemment, j’ai eu beaucoup de soucis avec eux dernièrement. Et même si nous ne nous comprenons pas forcément, nous dînons souvent ensemble les samedi. C’est-à-dire que tous les samedi, nous dînons ensemble. Oui, ensemble. Ensemble, tout est logique. Ne pas être ensemble n’est pas logique, puisque la logique veut que nous soyons rassemblés. C’est un fait. Mais ce n’est pas toujours facile.

D’ailleurs, je dois vous raconter ce qui m’est arrivé hier ou le jour de ma mort. Nous étions samedi et nous dînions tous ensemble. C’est logique. Mais un évènement est venu perturbé notre vie à tous. Si, si ! Evidemment, vous ne me croyez pas. C’est normal.

Notre narrateur se met à rire. Puis, celui-ci ayant terminé, on entend d’autres éclats de voix venant de part et d’autre de la scène.

Ah, vous riez trop ! Mais pourtant, cela n’a rien de drôle. Néanmoins, il m’est permis de rire de moi-même. D’ailleurs, en ce moment, je l‘éprouve avec tristesse. Mais vous autres, je ne vous en donne en aucun cas le droit. Je vous en détruirais l’envie et le désir. Je connais vos injures, je vous connais tout court, et vous me connaissez de même. Mais cela ne vous regarde pas. Mais pourtant, je vous conte avec joie tout cela.

Notre narrateur hausse le ton.

Comment ? Mais non, non, non, je ne suis pas d’accord avec vous Jacques ! Vous, vous n’avez pas le sens de l’amitié. Vous êtes un homme seul, comme votre ami Rémi Legrand avec lequel vous déjeuner encore ce matin. La voilà, la preuve !

Le narrateur s’énerve, en oublie la maîtrise de son corps, et de son esprit.

Voulez-vous que je vous dise, vous avez tort mon bon monsieur ! Moi, je sais ce que je dis. Vous, vous ne savez pas. D’ailleurs, vous ne savez jamais rien ! Pourtant, je suis comme vous, sauf que nous sommes tout deux différents. Mais, ce n’est plus logique… Nous nous entendions si bien auparavant… Jacques ! Pourquoi me faire cela ? Pourquoi partir avec les chiens ? Pourquoi nous quitter déjà alors que nous ne nous sommes jamais connus ? Que dis-tu Jacques ? Que dîtes-vous ? Je ne sais pas ! C’est à vous que cela arrive et non à moi ! Ou peut-être l’inverse… Mais peu importe ! Je suis perdu…

L’Individu tombe sur sa chaise, déchiré, bouleversé.

Seul ?

Oui, je suis seul.

RIDEAU



Scène II

Les décors ont pâlis. La lumière s'affaiblit. Désormais, la scène éprouve une sensation de rétrécissement. Une confusion scénique et esthétique s’installe, portant progressivement les marques d’une nouvelle ambiance visuelle et plastique, proche d’un ton surréaliste.

Le narrateur

Je ne comprend pas ce qui m’arrive, je ne maîtrise plus les évènements. Pourtant, mon instinct me fait croire que je suis encore maître de moi-même. Le mensonge ! L’erreur ! Oh, l’ingénu !
Cependant, je sens mon esprit dominé mon corps. Comme mon corps se fait dominé par mon esprit. C’est logique. D’ailleurs, ces questions me semblent évidentes. Et elles le sont, c’est évident ! Je suis donc, par déduction typiquement scientifico-crétinologie, une espèce intelligente. Et qui de plus est, en voie de disparition. Cela m’est extraordinaire. Je me sens unique. Et cette sensation m’est fascinante.
Une lumière scénique devra représenter allégoriquement cette sensation, qui d’après le narrateur, est unique.
Cet organe m’appartient. Il est ancré dans mon âme. Il est greffé de mon esprit. Il est né de mon imagination. Oui, je le sens. Oui, je le vois ! Oui, je t’entend !
C’est qu’il me parle, l’insolent !
Oui, je vais venir. Oui, nous pourrons parler. Oui, nous pourrons nous comprendre. Tu m’entends ? Oui, c’est bien. Je vais te faire sortir, je vais te mettre au monde. Je vais de faire découvrir la vie. Et je te la ferait subir.
Tu es l’intelligence tant recherché. Celle qui me comprenne avec qui le dialogue ne sera plus contrainte et contradiction. Nos idées seront les mêmes, nos actions le serons aussi. Je te désire. Tu es mon dernier espoir.
Comprendre, je ne demande qu’à me comprendre…
Tu es celui que je n’ai jamais pu rencontré. Et tu es le symbole de ma relation utopique avec l‘être humain. Enfin ! Si je ne comprends pas les autres et que les autres ne me comprennent pas, penses-tu que nous nous comprendrons ensemble et pour toujours ? Tu ne le crois pas ? Cela viendrait-il de moi ?
On entend des bruits étranges mêlés de voix inhumaines et de cris d’animaux. La lumière centrée sur notre narrateur devra peu à peu l’encerclé tel un diaphragme emprisonnant sa proie.
Si tu ne veux pas venir à moi, je viendrais te chercher. Si tu ne veux pas de moi, tu sera obligé de m’accepter. Si nous ne nous entendions pas, tu sera forcé de m’apprécier. Si tu décides de mourir, tu sera forcé de La subir. Et quand je ne serai plus de ce monde, car je serai partis faire des courses ou jouer au tiercé, tu sera déçu de revoir à chaque fois ton dominateur pour te faire dominer.
Tu n’existes pas encore. Mais prépare-toi au pire. J’ai tout le temps devant moi, tu n’en a plus pour très longtemps.
éternel ! Je suis éternel ! Je me crois l’être ainsi, alors que je suis immortel. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois !
Silence
Tu viens de mon corps. Oui, tu naît bel et bien de ma chair. Et tu es la matière dont le touché me paraîtra réel.
Mais tu ne viens pas ?
Peux-tu me voir ?
Peux-tu me sentir ?
Peux-tu m’entendre respirer ?
Peux-tu encore exister ?
Silence
Tu ne cherches pas à me connaître et tu ne veux même pas que l’on se parle. Nous avons déjà du mal à nous voir. Nous avons beaucoup de mal à dialoguer. Tu étais l’ami de ma pensée. Mais de la réalité tu n‘existe plus. Et tu ne l’as jamais été.
Abandonné ?
Oui, tu m’as abandonné.

L’Individu fut et disparu, tel le dernier souffle d’une vie aussi éphémère que ne l’est la difficulté de comprendre, d’entendre et de parler.

RIDEAU


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