Décor
Un café dans un quartier bourgeois. Au fond de la scène se trouve un mur décoré dobjets superficiels, éclairés par des projecteurs lui donnant un ton assurément lumineux, pour ne pas dire artificiel. Au fond, à gauche et à droite du plateau, se trouve deux portes se reliant lune de lautre. Des tables rondes sont posés de part et dautre sur la scène. Les chaises y sont disposés à linverse de ce que lon appelle logique, leurs dos touchant visiblement le coin de chaque tables. La décoration globale du plateau sera dun luxe aussi désuet quinefficace, dont leffet produit chez le spectateur sera une sensation de toc omniprésente. Au fur et à mesure que notre narrateur contera son histoire, la lumière devra se faire de plus en plus faible. Les décors eux devront seffacer progressivement du plateau. A la fin, il ne devra rester que le narrateur et sa chaise, jusquà ce que les projecteurs les noient dune obscurité plaçant le public et la scène dans un néant éphémère.
Scène I
Le plateau est vide et la lumière léclaire progressivement, lentement. Le café ouvre ses portes. On entend brusquement sonner une cloche. Le cri dun homme ou dune femme se fait subitement entendre. Arrive lIndividu.
Le narrateur
Bonjour tout le monde ! Ah, quelle joie de tous vous retrouver en cet endroit chaque matins accompagnés de vos journaux et de vos croissants baignant chacun dans votre tasse de café, en attendant en beauté larrivé des passants dans la rue !
Le narrateur regarde les alentours comme sil venait pour la première fois et finit par sasseoir.
Ma place favorite ! Ah, je vous remercie de me lavoir gardé. Cela me va droit au cur. Cécile, un café je vous prit ! Ah, et noubliez pas avec cela mon croissant préféré posé à droite de ma soucoupe enveloppé dune serviette de soie orangé ! Puisquici tout le monde prend la même chose, je me dois de le faire de même. Cest logique, indiscutable même.
On entend pendant un bref moment des bruits de couverts.
Il faut dire que je suis quelquun de commun dans la vie et que je ne cherche pas à me faire remarquer. A quoi bon ? La vie nen vaut pas la peine. Je suis quelquun de sobre et de respectable au yeux de la société. Cest indéniable. Et à vrai dire, jai beaucoup damis dans la vie, nest-ce pas ?
Assit sur sa chaise, notre narrateur tourne la tête à la prononciation de cette phrase et regarde de partout, comme sil attendait réponse de ses interlocuteurs.
Silence
Evidemment, jai eu beaucoup de soucis avec eux dernièrement. Et même si nous ne nous comprenons pas forcément, nous dînons souvent ensemble les samedi. Cest-à-dire que tous les samedi, nous dînons ensemble. Oui, ensemble. Ensemble, tout est logique. Ne pas être ensemble nest pas logique, puisque la logique veut que nous soyons rassemblés. Cest un fait. Mais ce nest pas toujours facile.
Dailleurs, je dois vous raconter ce qui mest arrivé hier ou le jour de ma mort. Nous étions samedi et nous dînions tous ensemble. Cest logique. Mais un évènement est venu perturbé notre vie à tous. Si, si ! Evidemment, vous ne me croyez pas. Cest normal.
Notre narrateur se met à rire. Puis, celui-ci ayant terminé, on entend dautres éclats de voix venant de part et dautre de la scène.
Ah, vous riez trop ! Mais pourtant, cela na rien de drôle. Néanmoins, il mest permis de rire de moi-même. Dailleurs, en ce moment, je léprouve avec tristesse. Mais vous autres, je ne vous en donne en aucun cas le droit. Je vous en détruirais lenvie et le désir. Je connais vos injures, je vous connais tout court, et vous me connaissez de même. Mais cela ne vous regarde pas. Mais pourtant, je vous conte avec joie tout cela.
Notre narrateur hausse le ton.
Comment ? Mais non, non, non, je ne suis pas daccord avec vous Jacques ! Vous, vous navez pas le sens de lamitié. Vous êtes un homme seul, comme votre ami Rémi Legrand avec lequel vous déjeuner encore ce matin. La voilà, la preuve !
Le narrateur sénerve, en oublie la maîtrise de son corps, et de son esprit.
Voulez-vous que je vous dise, vous avez tort mon bon monsieur ! Moi, je sais ce que je dis. Vous, vous ne savez pas. Dailleurs, vous ne savez jamais rien ! Pourtant, je suis comme vous, sauf que nous sommes tout deux différents. Mais, ce nest plus logique
Nous nous entendions si bien auparavant
Jacques ! Pourquoi me faire cela ? Pourquoi partir avec les chiens ? Pourquoi nous quitter déjà alors que nous ne nous sommes jamais connus ? Que dis-tu Jacques ? Que dîtes-vous ? Je ne sais pas ! Cest à vous que cela arrive et non à moi ! Ou peut-être linverse
Mais peu importe ! Je suis perdu
LIndividu tombe sur sa chaise, déchiré, bouleversé.
Seul ?
Oui, je suis seul.
RIDEAU
Scène II
Les décors ont pâlis. La lumière s'affaiblit. Désormais, la scène éprouve une sensation de rétrécissement. Une confusion scénique et esthétique sinstalle, portant progressivement les marques dune nouvelle ambiance visuelle et plastique, proche dun ton surréaliste.
Le narrateur
Je ne comprend pas ce qui marrive, je ne maîtrise plus les évènements. Pourtant, mon instinct me fait croire que je suis encore maître de moi-même. Le mensonge ! Lerreur ! Oh, lingénu !
Cependant, je sens mon esprit dominé mon corps. Comme mon corps se fait dominé par mon esprit. Cest logique. Dailleurs, ces questions me semblent évidentes. Et elles le sont, cest évident ! Je suis donc, par déduction typiquement scientifico-crétinologie, une espèce intelligente. Et qui de plus est, en voie de disparition. Cela mest extraordinaire. Je me sens unique. Et cette sensation mest fascinante.
Une lumière scénique devra représenter allégoriquement cette sensation, qui daprès le narrateur, est unique.
Cet organe mappartient. Il est ancré dans mon âme. Il est greffé de mon esprit. Il est né de mon imagination. Oui, je le sens. Oui, je le vois ! Oui, je tentend !
Cest quil me parle, linsolent !
Oui, je vais venir. Oui, nous pourrons parler. Oui, nous pourrons nous comprendre. Tu mentends ? Oui, cest bien. Je vais te faire sortir, je vais te mettre au monde. Je vais de faire découvrir la vie. Et je te la ferait subir.
Tu es lintelligence tant recherché. Celle qui me comprenne avec qui le dialogue ne sera plus contrainte et contradiction. Nos idées seront les mêmes, nos actions le serons aussi. Je te désire. Tu es mon dernier espoir.
Comprendre, je ne demande quà me comprendre
Tu es celui que je nai jamais pu rencontré. Et tu es le symbole de ma relation utopique avec lêtre humain. Enfin ! Si je ne comprends pas les autres et que les autres ne me comprennent pas, penses-tu que nous nous comprendrons ensemble et pour toujours ? Tu ne le crois pas ? Cela viendrait-il de moi ?
On entend des bruits étranges mêlés de voix inhumaines et de cris danimaux. La lumière centrée sur notre narrateur devra peu à peu lencerclé tel un diaphragme emprisonnant sa proie.
Si tu ne veux pas venir à moi, je viendrais te chercher. Si tu ne veux pas de moi, tu sera obligé de maccepter. Si nous ne nous entendions pas, tu sera forcé de mapprécier. Si tu décides de mourir, tu sera forcé de La subir. Et quand je ne serai plus de ce monde, car je serai partis faire des courses ou jouer au tiercé, tu sera déçu de revoir à chaque fois ton dominateur pour te faire dominer.
Tu nexistes pas encore. Mais prépare-toi au pire. Jai tout le temps devant moi, tu nen a plus pour très longtemps.
éternel ! Je suis éternel ! Je me crois lêtre ainsi, alors que je suis immortel. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois. Je crois !
Silence
Tu viens de mon corps. Oui, tu naît bel et bien de ma chair. Et tu es la matière dont le touché me paraîtra réel.
Mais tu ne viens pas ?
Peux-tu me voir ?
Peux-tu me sentir ?
Peux-tu mentendre respirer ?
Peux-tu encore exister ?
Silence
Tu ne cherches pas à me connaître et tu ne veux même pas que lon se parle. Nous avons déjà du mal à nous voir. Nous avons beaucoup de mal à dialoguer. Tu étais lami de ma pensée. Mais de la réalité tu nexiste plus. Et tu ne las jamais été.
Abandonné ?
Oui, tu mas abandonné.
LIndividu fut et disparu, tel le dernier souffle dune vie aussi éphémère que ne lest la difficulté de comprendre, dentendre et de parler.
RIDEAU