Envole-toi
de Anthony Saudrais



1

Il n’était ni riche, ni pauvre. Il vivait avec ses deux parents dans un grand appartement, avait de nombreux amis, suivait un rythme scolaire convenable et n’avait guère de soucis, qu’ils soient sociaux ou familiaux. Habitant dans la banlieue Est de Paris, Alain Sartre de nom, avait de quoi se construire une enfance calme et paisible pour un adolescent de tout juste quatorze ans. Pourtant, alors que toutes les apparences étaient de bonnes factures pour permettre de voir un jeune homme normal, Alain souffrait d’un mal enfoui au plus profond de lui, qui le rendait invisible aux yeux d’autrui. Ce mal ou plutôt l’essence même de sa vie, n’était qu’en fait, un mal-être existentiel. C’est alors que la vie d’Alain ne devint qu’une existence malheureuse, secouée par diverses dépressions et autres mélancolies de la vie. Car si ce sentiment de l’existence représentait à lui seul l’âme de ce personnage, c’est parce qu’elle incarnait au plus profond de lui, son unique souffrance. C’était en quelque sorte une souffrance maternelle dont Alain ne cessait de supporter le poids. Mais il fallait savoir qu’elle n’était guère apparue à cause de problèmes sentimentaux, sociaux, mentaux ou quoi que ce soit d’autre. Non, il vivait avec ce mal-être depuis toujours. Car au final, la vision de la vie pour Alain ne lui symbolisait que l’ennui, l’exaspération de soi-même et l’abolition injustifiée de sa vie rêvée. C’est-à-dire de son idéologie de la vie. En gros, sa vie, il ne l’aimait pas. Et s’il détestait autant sa vie ou plutôt l’existence humaine en elle-même, c’est parce qu’il savait que comme tout être humain, un jour, il cesserait de vivre. Et ce fut à partir de cette idée que sa vie ne devint qu’une existence mélancoliquement ennuyeuse. Car à quoi bon vivre, se disait-il, si un jour je n’existe plus ?

2

Mais pour ne pas montrer aux gens cette vision si funeste de la vie, il n’essayait jamais d’exhiber ses idées au détriment d’autrui. D’ailleurs, comment un adulte ou quiconque dans la vie, accepterait-il d’entendre d’un adolescent, que la vie n’a finalement rien d’intéressant ? Et qu’il n’en n’éprouve que le simple fait de la quitter ? Évidemment, il serait envoyé chez un psychologue, ou serait pris pour un suicidaire et serait exclu de la vie sociale pour ses idées et sa personnalité dangereuse aux yeux de la société. Mais Alain ne le voulait pas. Alors pour éviter cela, Alain s’appropria une identité superficielle l’irradiant d’une personnalité anodine et inoffensive. En outre, il paraissait normal à vue d’œil, quoique justement trop insignifiant pour attirer l’attention sur les autres. Mais c’est ce qu’il voulait. Il se résumait donc à faire le strict minimum demandé par ses professeurs, par ses parents, par sa famille et par ses amis. Il n’avait finalement aucun caractère et c’était dans le fond, son unique problème d’apparence. Et même s’il ne parlait pas beaucoup, il disait tout juste ce qu’il fallait pour attirer ne serait-ce qu’une petite attention sur lui, l’histoire d’éviter l’exclusion par autrui. Et par conséquent, il s’était correctement intégré dans cette société dont, finalement, il n’éprouvait que répugnance et dégoût. Car si Alain la haïssait autant, c’était parce qu’il se détestait d’abord.

3

Et ce fut en une belle journée d’automne qu’Alain devait se rendre comme tous les jours à l’école. Mais quand l’appel fut donné en classe, le nom d’Alain Sartre était désigné absent. Ce qui d’ailleurs était très surprenant car Alain était toujours présent en cours même quand son état physique était maladif. Mais en ce jour, Alain ne voulait pas aller en cours et décida tout simplement de rester chez lui. De plus, cette journée était une grande aubaine pour lui car ses parents travaillaient tous les deux ce jour-là. Alors il fit la grasse matinée quand brusquement, il fut réveillé par un coup de téléphone de la part des surveillants de son collège pour demander un justificatif de la part de ses parents pour justifier son absence. Mais comme il savait que c’étaient eux car ne décrochant pas, un message fut laissé sur le répondeur, il décida de l’effacer pour ne laisser aucune trace de cette journée buissonnière même s’il savait bien qu’ils rappelleraient plus tard. Alain était en troisième année de collège, n’avait jamais redoublé ni d’ailleurs passé une classe. Il continuait en quelque sorte, son petit bonhomme de chemin sans attirer la moindre attention sur lui. Ce qui le rendait, en quelque sorte, fantomatique aux yeux de ses professeurs et donc tout simplement inintéressant. Et même si ses résultats tournaient souvent autour de onze sur vingt, il se positionnait cependant dans une moyenne de classe assez correcte. Mais en ce jour, Alain avait décidé de ne plus jamais retourner étudier.

4

Il était assis sur une chaise de jardin sur la grande terrasse de son appartement. Il contemplait admirablement le ciel qui pour la première fois depuis le début de la saison, était ravissant de luminosité. Son regard était fixe et ses paupières ne bougeaient pas d’un millimètre. Un léger vent éraflait son visage dont sa tête, pointant le ciel, donnait l’illusion de voir cette vision de l’enfant innocent, ébahi devant un feu d’artifice ou autre féérie. Ces quelques instants de bonheur pour Alain ne durèrent que quelque temps quand il décida de quitter la terrasse pour aller regarder la télévision. Il était treize heures et le journal était présent sur toutes les grandes chaînes de télévision. Comme d’habitude, l’honneur pour ouvrir le journal était attribué avant tout aux désastres et divers malheurs. Ou pire encore, la description d’un petit marché de village où l’on disserte sur quel légume ou quel fruit acheter aujourd’hui. Alain, dérouté par ces informations, changea de chaîne et tomba sur une autre émission où le sujet était : « Le divorce est-il traumatisant pour les enfants ? ». Alain regarda l’émission, l’histoire de rire un peu. Ah, quelle est belle la télé ! Se disait-il. Puis lassé de ces programmes ridicules, il éteignit la télé pour rejoindre sa chambre. Il se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit soudainement et pencha la tête vers l’extérieur. L’air battait son visage et sa peau s’étirait par le souffle du vent. Il prit un tabouret, monta dessus et enjamba la fenêtre. Se retrouvant à quelques centimètres du vide, il n’éprouvait pourtant aucune palpitation ni aucune émotion. Alors que celui-ci se trouvait à plus d’une vingtaine de mètres.

5

Et alors qu’il était face au vide, face à lui, face à sa destinée, Alain commença à déployer lentement ses ailes, levant les yeux au ciel. Ils étaient vitreux et inexpressifs. Son visage, raide, ressemblait à un Harfang prêt à décoller pour chasser sa proie. Ses griffes noirâtres, camouflées par des plumes blanchâtres, commencèrent à faire décoller progressivement le rapace du tabouret sur lequel il était posé. Quand brusquement, il se mit à battre des ailes. Elles étaient tellement grandes et puissantes que leur envergure de plus d’un mètre et demi inondèrent la chambre de plumes blanches, telles les premiers flocons de neige de la saison propulsés par la vitesse du vent. Et quand son bec s’ouvrit avec grâce et volupté, c’était qu’enfin, il donnait signe qu’il allait décoller. Et quand il s’envola de son tabouret pour rejoindre le monde d’où il venait, il ne resta plus rien, si ce n’est qu’une plume qui ne resta que quelque temps, dont une brève masse d’air ne fit qu’un bref coup de vent.


juillet 2007

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