Le dernier grain
de Anthony Saudrais

(Faux et à la fois vrai)
Prologue

La créature est morte. Où peut-être ne l’est-elle pas. Mais qu’importe finalement, car le but de cette histoire n’est pas de dévoiler mes sentiments. Elle est de vous faire partager entre autres le moment le plus fastidieux de toute ma vie. Celui qui n’a jamais vu le jour mais qui a pourtant bel et bien existé. Intéressant donc, le but de cette histoire est principalement de vous ennuyer, et pire encore. Mais je me dois tout d’abord de me présenter. Je suis un des personnages de ce récit, long et sans intérêt. Et j’en suis aussi le narrateur, simple question de moyen. Et alors que l’encre du temps me manque désespérément, j’en viens à l’essentiel. En vous souhaitant tout simplement une belle et (mal)heureuse « il était une fois »…


…Où je me trouvais à l’Église face à ce monstre et cette créature. Elle avait agonisé ses tripes avec souffrances et hémoglobine. Et finissant ses dernières heures avec douleurs et scrupules, elle avait fini par crever dans le tunnel blanc dans lequel elle était apparue. Certes, cela était absurde. Mais nous lui devions toute la grâce et le respect qui lui était dus. Et il faisait sombre ce jour-là. Je me réveille.

I La cérémonie

J’étais dans les premiers rangs, face à l’opacité qui cachait l‘être désespérément égaré de ma vue. Me laissant un sentiment amer qui m’était peu convenu. Celui d’imaginer l’essence du néant dans un état impossible, dénué de toute vie et de tout avenir. Et je me réveille.
La cérémonie venait de commencer. Les premières chansons venaient de débuter. « Asseyez-vous », disait le curé. Il pria, ils prièrent. « Levez-vous », disait-il deux minutes plus tard après avoir terminé son sermon.
Le commencement était en fin de compte à ce moment-là, au tout début de cette mise en scène pitoyable. J’avais un mal épouvantable. Non pas que je souffrais de ce spectacle fastidieux, ou bien encore de ces sentiments quelque peu mièvres. Non. Le problème était plus grave. Il provenait de la préparation de la cérémonie. Et avec ma mère et ma soeur, nous étions épuisés. Nous avions tout préparé. Il en résultait une fatigue physique. Et comme je n’avais pas beaucoup mangé, j’avais un mal de ventre atroce qui me dévorait les boyaux. D’ailleurs, pendant que ces pauvres organes criaient famine, d’autres hurlaient avec leurs cordes vocales. Ils chantaient des alléluias à tout va. C’était plaisant dans la forme, mais insoutenable dans le fond. Et je mourais de ces chants abominables, qui me faisaient regretter de ne pas avoir emmené mon portable. Je voulais écouter de la musique. Mais j’avais froid. Par la suite, ma douleur était passée. Elle me laissait libre cours de penser à autre chose qu’à ce spectacle qui n‘avait rien de distrayant. Malheureusement, je m’ennuyais. Et vous aussi. Mais je devais rester assis sur cette chaise inconfortable, face à des gens qui donnaient l’impression d’avoir bien plus de peine que moi. « Je suis un monstre, ils sont monstrueux », me disais-je. Qu’importe, je les déteste. Les minutes passaient lentement et la froideur de l’édifice me pétrifiait. J’étais avec ma mère et ma sœur. Elles aussi regardaient le sol glacé sur lequel nous avions posé nos pieds. Elles me lançaient des regards profondément désespérés.
Devant ces discours pompeux et cette humilité pathétique, me donnant l’envie d’aller dormir un peu, je ne pouvais rien faire, si ce n’est que pleurer un peu. Et encore plus que les autres. Mais je n‘en avais plus envie. « Alléluia ! », qu’ils disaient encore tous ensemble, dans cette chaleur humaine d‘une humanité certaine. Mais soudainement, face à ce spectacle répugnant, je pensais à papa. Je regrettais qu’il ne m’ait pas prévenu de son départ. Et je lui en voulais. Mais je ne pouvais pas. Et je n‘en avais pas le droit. Mais je savais que son voyage était sans retour. Et l’envie de me prendre un billet pour aller le rejoindre me démangeait. « Quel salaud ! » me disais-je dans mes pensées pleines de souvenirs.
Mais brusquement, une parole venue d’outre-tombe venait tout à coup percuter les vitraux. Elle rebondissait telle une balle en caoutchouc. Elle produisait un son inaudible qui sonnait avec douleur dans mes tympans usés. C’était un discours d’une de mes tantes. C’était le bruit de la mer provenant des vacances passées avec papa qui venait avec bonheur détruire ces paroles misérables. Puis, on entendit soudainement ces mots hilarants : « L’homme est inférieur à Dieu ». Ils étaient dits avec grâce et volupté. Et le prêtre déguisé en fantôme d’Halloween me faisait de plus en plus sourire. Et quel costume c‘était ! À ce moment précis, j‘ai ri dans le silence. Donc je n’ai pas ri. Seul peut-être, mais tant pis. Je pensais à mon père. C’est qu’il détestait ce genre de discours. Mais le moment n’était pas le bon, puisque je me trouvais devant tous ces gens que je connaissais, mais que je ne reconnaissais plus. Je me devais d‘avoir un comportement à plaindre, dont la pitié devait être le seul sentiment que l’on devait éprouver à mon égard. Alors j’ai inventé un jeu. Je devais faire pitié et attirer la tristesse des gens. C’était finalement assez amusant et le résultat avait été plutôt convaincant. Certaines personnes que je n’avais jamais vues de ma vie pleuraient à en mourir, jetant les mouchoirs à terre comme ils jettent un chewing-gum moisi. Et moi, j’en riais intérieurement, jouant mon rôle avec beaucoup de talent. La règle était très simple, celui qui pleurait le plus était celui qui connaissait au mieux le défunt. Et dans les pronostics de cette course palpitante, je me devais de gagner le trophée. Et même moi qui était son propre et unique fils, je n’arrivais pas à gagner la partie. « Quelle merde », me disais-je avec une fureur intérieure. Non seulement je perdais la partie face à des gens qui versaient encore plus de larmes qu’une mousson du sud-ouest de l’Afrique, mais ce monstre de père ne pouvait même pas participer au concours. Ma victoire était vaine. Mais l’espérance de gagner était grande.
Évidemment, j’étais triste. Mais pas trop. Enfin, pas du tout. Mais quand même un peu. Mais face aux rôles tragiques voisins, mon personnage n‘était que figurant. Je perdais ma médaille en étant tout de même le favori. Mon malheur était finalement comme celui de ma sœur et de ma mère. Notre vie s‘était arrêtée en un instant et nous n’avions toujours pas réalisé. Voire tout simplement accepté. Nous étions comme nous étions auparavant, c’est-à-dire nous, et rien que nous. Ma mère depuis ce jour ne portait plus de montre. Je pense que la notion du temps, que ce soit pour moi et ma sœur, s’était évaporé de nos esprits. Nous avions tout perdu. La vie, le temps, l’espoir. Nous étions cachés solidement derrière un masque de fer. Nous étions en train de jouer des rôles de toutes sortes, et cela nous amusait fortement. Mais ils nous détruisaient. Et nous jouions avec notre propre perte. « À quoi joue-t-on aujourd’hui ? », proposais-je souvent à ma sœur et à ma mère. « Et pourquoi pas aux rôles de ceux qui ont tout oublié ! », proposait souvent ma mère avec beaucoup d’extase. Mais malheureusement, elle avait perdu la partie. Elle était tombée dans cette fausse humanité. Celle qui attire la pitié des autres sur soi. Mais qui nous détruit avec délicatesse, de ce jeu malsain dénué de toute finesse. « Quelle importance ? » me disais-je dans cette église qui gelait mon âme pétrifiée par le froid de ces discours pompeux qui n’en finissaient pas. Curieusement, je sentais un sommeil nouveau m’envahir de plus en plus. « Levez-vous s’il vous plaît », disait encore le curé pour la énième fois. Le pauvre vieux marchait avec douleur, s’appuyant sur de vieilles béquilles en bois. Et le micro était posé dans les petits creux de sa main. C’était souvent drôle, mais à la fin répétitif. Ce que je préférais, c’était quand il commençait à chanter. Et ne pouvant s’empêcher de tousser, il crachait sa salive verdâtre avec une telle violence dans son mouchoir, qu’il donnait l‘impression qu‘il allait bientôt mourir. Lui aussi tenait un rôle sur mesure, original et travaillé. Mais son baratin m’exaspérait. Et ses chansons à deux sous m’agaçaient. Néanmoins, son don pour le comique faisait souvent mouche. « Quel phénomène ! », me disais-je à propos de ce tas de ferraille.
Pendant la récolte des sous à la fin du spectacle, je repensais au monstre de ma vie et aux meilleurs moments que nous avions passés ensemble aux spectacles. Un peu comme ici.
La moisson était enfin passée. La récolte était plutôt bonne. Quand je l’ai revu pour la dernière fois avant de partir de la salle, je me disais intérieurement et avec fierté que celui-là était véritablement le meilleur de tous. Incontestablement, c’était le plus drôle. Il me disait à chaque fois que toute chose dans la vie avait quelque chose de drôle, d’insolite et d’absurde. Et en riant, je lui rendais hommage. J’étais peut-être le seul à le faire avec ma mère et ma sœur, mais le geste était là.
Moi, je changeais. Mon rôle était terminé. Les discours étaient enfin finis. Et la cérémonie l’était tout aussi. « Quel bonheur », me disais-je à voix basse quand nous étions sortis du théâtre. Je n’avais même pas embrassé ou posé des fleurs sur son cercueil de verre qui se trouvait au chœur de la scène. Ma pensée valait bien plus.
Le plus dur était fait. Pour moi, pour ma sœur et ma mère. Et à la sortie de la salle, tous les gens nous attendaient dehors. Pourtant, le spectacle était fini. Alors je suis parti en courant, évitant avec joie le regard des gens. J’avais rejoint la voiture que ma sœur conduisait. Mais un autre défi nous attendait. C’était l’acte deux de la pièce. L’incinération.

On nous emmena donc à la ville de Mont sur Mont du Mont, où devait se dérouler la suite de notre histoire. Dans la voiture, j’ai dormi. Maman était à ma gauche, et ma sœur à ma droite. Et en me réveillant, le décor avait changé. Et je ne reconnaissais plus rien. Je me réveille.

II Le voyageur du temps

Quand je suis sorti de la voiture, le paysage et l’environnement ne me disaient rien. Je pensais m’être rendu au four crématoire, mais je n’y étais pas. « Où je suis ? », me disais-je avec étonnement et embarras. J’étais finalement dehors, alors que je n‘avais même pas quitté la voiture. Je ne voyais presque rien et le brouillard me recouvrait les mains. Ne sachant que faire ni où aller, il me décida à marcher tout droit devant moi. Il y avait un chemin, ou plutôt un sentier étroit. Je partis subitement, comme si mon corps avait pris position sur mon âme. Le pantin marchait lentement, j’étais fatigué. Mais je marchais, où plutôt je me laissais guider. Puis, je vis ma mère qui me disait au loin « Vite, dépêche-toi, dépêche-toi ! ». Elle criait avec une telle force que je croyais qu‘elle crachait ses poumons par la haine ou par la douleur. Je continuais à marcher. Je suffoquais. Le sentier prenait fin, et je me trouvais devant une colline aux millions de coquelicots. Inconsciemment, je les ai écrasés sur mon passage, voulant à tout prix retrouver ma mère. La vitesse et le souffle me manquaient, et je ne vis pas maman. Je courais de toutes mes forces, criant contre la vie de me donner tant de défis. Arrivé au sommet, j’étais seul et je vis la mer. Pas celle que je cherchais, mais je l’avais quand même trouvée. Elle était calme et douce. Les vagues perforaient la brise qui s’était tranquillement installée. Le couloir du temps m’avait finalement conduit face à la mer, celle où nous avions passé nos vacances en famille dans notre petite maison secondaire. Les pieds dans le sable, j’étais seul sur la plage. La brise disparue sans que je m’en aperçoive. La chaleur commençait à s’installer lentement. Je transpirais sur les grains de sable fin. Les rayons du soleil flashaient le sable blanc et me les renvoyaient violemment dans les yeux. Je ne voyais plus rien. Je plaquais avec force les paumes de mes mains sur mon visage, ruisselant de sueur et de larmes. Je fondais dans cette lumière, où mon corps tout entier commençait à s’ensevelir dans le sable. Et je n’y pouvais rien. Quand tout à coup, le soleil disparut. Il n’y avait plus de ciel, plus de sable, plus d‘écume. Je n’étais plus sur la plage.
J’étais dans une salle recouverte de miroirs, se trouvant face à un sablier plus grand que moi. Je m’approchais lentement vers lui. Et plus j’avançais, et plus sa taille me paraissait incroyable, voire inimaginable. Il était vide. Il n’y avait même pas la présence de quelque grain à l‘intérieur. Machinalement, je regardai ma montre. Mais l’aiguille avait disparu, peut-être avait-elle fondu au soleil. J’étais perdu dans un monde qui n’existait pas, où la notion du temps ne se connaissait pas. Je m’assis donc à terre, où plutôt sur un miroir. Il me glaçait le sang. « Suis-je mort ? », me disais-je en pleurant. Mais tout à coup, un bruit sourd retentit. Un son de métronome régulier, dont le « tic tac » ne cessait plus à partir de ce moment. Le son m’était désagréable. Le bruit m’était insupportable. Puis le « tic tac » se fit encore plus rapide, encore plus fort, encore plus puissant. Brusquement, le sablier se mit en marche. Il tourna sur lui-même, et se remplit de sable. Les grains tombaient avec vitesse et précipitation. La lumière était revenue. Le sablier avait disparu. J’étais allongé sur les grains de sable blanc. Et j’entendis un bruit…

III La réalité

J’étais allongé sur la banquette arrière de la voiture où je m’étais peut-être endormi, ou peut-être pas. En tous les cas, il m’a fallu peu de temps pour constater que nous étions enfin arrivés à destination. Nous avions traversé une petite ville pour nous rendre à l’endroit où nous devions incinérer papa. J’avais hâte. Hâte, que tout cela soit terminé. Hâte que tout ce spectacle s’achève avec brio. Et il en fut ainsi.
Tout commença par la réception, où les quelques élus ne dépassaient guère la vingtaine de personnes. C’étaient les intimes, les gens avec qui maman, moi et ma sœur avions le plus besoin. Ils avaient la lourde tâche de nous soutenir. Ce fut pour ma part la partie du spectacle la moins pénible. Le premier acte m’était douloureux et ennuyeux. Mais celui-là avait la chaleur humaine qui me manquait, elle était mon humanité. Nous commençâmes par nous asseoir sur des bancs comme dans une Église dans une salle joliment décorée, empreinte d’une douce poésie. Le décor était magnifique. Il y avait de beaux cadres sur la mer, où le Mont-Saint-Michel brillait de lueurs dignes d’un des plus beaux couchers de soleil. Le bruit de la mer qui provenait d’une chaîne stéréo m’enivrait de plaisir, pensant aux vacances passées en famille sur la plage et sur les rochers. C’était une ambiance plaisante et reposante.
Il était maintenant devant moi. Puis, un homme élégamment habillé nous demanda après un bref discours si nous voulions assister à l’incinération de l’individu. Je m’y refusai.
Je m’approchai de lui une dernière fois, le regardant droit dans les yeux. Je n’éprouvai aucune pitié, regardant le résultat tel qu’il était, sachant tout simplement que le retour en arrière était impossible. Soudainement, une envie me donna l’idée d’arrêter le temps. Ma montre se brisa aussitôt de mon poignet et tomba sur le sol. Elle avait disparu.
Je l’embrassai pour la dernière fois, séchant la pluie qui tombait de mes yeux fatigués. Brusquement, je sentis une chaleur m’envahir le corps. Et je revenais à moi.

IV Le début et la fin

La salle était vide et d’un blanc écarlate. J’étais seul. Enfin, pas tout à fait. Il y avait un homme, cet homme. Il me sourit, et moi aussi. Il s’approcha tranquillement vers moi, me tendant avec délicatesse ses bras. Quand il ouvrit sa main droite, et que je découvris quelques grains de sable qui s‘écoulaient de sa paume moite, je compris que ce symbole voulait me dire quelque chose. De l’autre main, il tenait un sablier qu’il serrait avec une force démentielle. Il le fit exploser devant moi, m’adressant de son tendre visage un sourire plutôt narquois. J‘avais compris. Les grains tombèrent précipitamment sur le sol blanc. Et la main de l‘homme tomba de son corps sans vie, puisque le sable qu’il tenait de sa main était parti. Quand il fut devant moi et qu’il me prit brusquement dans ses bras, j’ai tout de suite deviné qui était cette personne. Il me pressait avec une telle force que nous ne faisions qu’un. Et comme lui, je perdis brusquement ma main droite, sans surprise et sans douleur. Son corps était le mien, et le mien le sien. Puis, le sablier réapparut derrière nous, vide et sans grain. Quand je le vis avec horreur, je regardai ma main qui se perforait de petits trous blancs. Mon corps se diluait progressivement. Mes cheveux disparurent lentement. Mes bras commencèrent à s’évaporer tel le brouillard d‘une fin de matinée ensoleillée, commençants du bout de mes doigts à mes épaules cabossées. Je disparaissais dans la blancheur et le vide. Ce fut ensuite au tour de mes pieds, de mes chevilles et de mes jambes. Il ne restait quasiment plus rien, hormis ce cœur qui battait avec solitude, tachant de rougeur la pureté de la salle. Il battait avec vitalité. Mais le sable qui avait été propulsé de ce sablier ne cessait de couler. Il versait peu à peu les grains qui avaient brisé l’existence. Et si le cœur ne battait plus par la suite, c’est parce qu’ils avaient emporté la vie.


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