(Faux et à la fois vrai)
Prologue
La créature est morte. Où peut-être ne lest-elle pas. Mais quimporte finalement, car le but de cette histoire nest pas de dévoiler mes sentiments. Elle est de vous faire partager entre autres le moment le plus fastidieux de toute ma vie. Celui qui na jamais vu le jour mais qui a pourtant bel et bien existé. Intéressant donc, le but de cette histoire est principalement de vous ennuyer, et pire encore. Mais je me dois tout dabord de me présenter. Je suis un des personnages de ce récit, long et sans intérêt. Et jen suis aussi le narrateur, simple question de moyen. Et alors que lencre du temps me manque désespérément, jen viens à lessentiel. En vous souhaitant tout simplement une belle et (mal)heureuse « il était une fois »
Où je me trouvais à lÉglise face à ce monstre et cette créature. Elle avait agonisé ses tripes avec souffrances et hémoglobine. Et finissant ses dernières heures avec douleurs et scrupules, elle avait fini par crever dans le tunnel blanc dans lequel elle était apparue. Certes, cela était absurde. Mais nous lui devions toute la grâce et le respect qui lui était dus. Et il faisait sombre ce jour-là. Je me réveille.
I La cérémonie
Jétais dans les premiers rangs, face à lopacité qui cachait lêtre désespérément égaré de ma vue. Me laissant un sentiment amer qui métait peu convenu. Celui dimaginer lessence du néant dans un état impossible, dénué de toute vie et de tout avenir. Et je me réveille.
La cérémonie venait de commencer. Les premières chansons venaient de débuter. « Asseyez-vous », disait le curé. Il pria, ils prièrent. « Levez-vous », disait-il deux minutes plus tard après avoir terminé son sermon.
Le commencement était en fin de compte à ce moment-là, au tout début de cette mise en scène pitoyable. Javais un mal épouvantable. Non pas que je souffrais de ce spectacle fastidieux, ou bien encore de ces sentiments quelque peu mièvres. Non. Le problème était plus grave. Il provenait de la préparation de la cérémonie. Et avec ma mère et ma soeur, nous étions épuisés. Nous avions tout préparé. Il en résultait une fatigue physique. Et comme je navais pas beaucoup mangé, javais un mal de ventre atroce qui me dévorait les boyaux. Dailleurs, pendant que ces pauvres organes criaient famine, dautres hurlaient avec leurs cordes vocales. Ils chantaient des alléluias à tout va. Cétait plaisant dans la forme, mais insoutenable dans le fond. Et je mourais de ces chants abominables, qui me faisaient regretter de ne pas avoir emmené mon portable. Je voulais écouter de la musique. Mais javais froid. Par la suite, ma douleur était passée. Elle me laissait libre cours de penser à autre chose quà ce spectacle qui navait rien de distrayant. Malheureusement, je mennuyais. Et vous aussi. Mais je devais rester assis sur cette chaise inconfortable, face à des gens qui donnaient limpression davoir bien plus de peine que moi. « Je suis un monstre, ils sont monstrueux », me disais-je. Quimporte, je les déteste. Les minutes passaient lentement et la froideur de lédifice me pétrifiait. Jétais avec ma mère et ma sur. Elles aussi regardaient le sol glacé sur lequel nous avions posé nos pieds. Elles me lançaient des regards profondément désespérés.
Devant ces discours pompeux et cette humilité pathétique, me donnant lenvie daller dormir un peu, je ne pouvais rien faire, si ce nest que pleurer un peu. Et encore plus que les autres. Mais je nen avais plus envie. « Alléluia ! », quils disaient encore tous ensemble, dans cette chaleur humaine dune humanité certaine. Mais soudainement, face à ce spectacle répugnant, je pensais à papa. Je regrettais quil ne mait pas prévenu de son départ. Et je lui en voulais. Mais je ne pouvais pas. Et je nen avais pas le droit. Mais je savais que son voyage était sans retour. Et lenvie de me prendre un billet pour aller le rejoindre me démangeait. « Quel salaud ! » me disais-je dans mes pensées pleines de souvenirs.
Mais brusquement, une parole venue doutre-tombe venait tout à coup percuter les vitraux. Elle rebondissait telle une balle en caoutchouc. Elle produisait un son inaudible qui sonnait avec douleur dans mes tympans usés. Cétait un discours dune de mes tantes. Cétait le bruit de la mer provenant des vacances passées avec papa qui venait avec bonheur détruire ces paroles misérables. Puis, on entendit soudainement ces mots hilarants : « Lhomme est inférieur à Dieu ». Ils étaient dits avec grâce et volupté. Et le prêtre déguisé en fantôme dHalloween me faisait de plus en plus sourire. Et quel costume cétait ! À ce moment précis, jai ri dans le silence. Donc je nai pas ri. Seul peut-être, mais tant pis. Je pensais à mon père. Cest quil détestait ce genre de discours. Mais le moment nétait pas le bon, puisque je me trouvais devant tous ces gens que je connaissais, mais que je ne reconnaissais plus. Je me devais davoir un comportement à plaindre, dont la pitié devait être le seul sentiment que lon devait éprouver à mon égard. Alors jai inventé un jeu. Je devais faire pitié et attirer la tristesse des gens. Cétait finalement assez amusant et le résultat avait été plutôt convaincant. Certaines personnes que je navais jamais vues de ma vie pleuraient à en mourir, jetant les mouchoirs à terre comme ils jettent un chewing-gum moisi. Et moi, jen riais intérieurement, jouant mon rôle avec beaucoup de talent. La règle était très simple, celui qui pleurait le plus était celui qui connaissait au mieux le défunt. Et dans les pronostics de cette course palpitante, je me devais de gagner le trophée. Et même moi qui était son propre et unique fils, je narrivais pas à gagner la partie. « Quelle merde », me disais-je avec une fureur intérieure. Non seulement je perdais la partie face à des gens qui versaient encore plus de larmes quune mousson du sud-ouest de lAfrique, mais ce monstre de père ne pouvait même pas participer au concours. Ma victoire était vaine. Mais lespérance de gagner était grande.
Évidemment, jétais triste. Mais pas trop. Enfin, pas du tout. Mais quand même un peu. Mais face aux rôles tragiques voisins, mon personnage nétait que figurant. Je perdais ma médaille en étant tout de même le favori. Mon malheur était finalement comme celui de ma sur et de ma mère. Notre vie sétait arrêtée en un instant et nous navions toujours pas réalisé. Voire tout simplement accepté. Nous étions comme nous étions auparavant, cest-à-dire nous, et rien que nous. Ma mère depuis ce jour ne portait plus de montre. Je pense que la notion du temps, que ce soit pour moi et ma sur, sétait évaporé de nos esprits. Nous avions tout perdu. La vie, le temps, lespoir. Nous étions cachés solidement derrière un masque de fer. Nous étions en train de jouer des rôles de toutes sortes, et cela nous amusait fortement. Mais ils nous détruisaient. Et nous jouions avec notre propre perte. « À quoi joue-t-on aujourdhui ? », proposais-je souvent à ma sur et à ma mère. « Et pourquoi pas aux rôles de ceux qui ont tout oublié ! », proposait souvent ma mère avec beaucoup dextase. Mais malheureusement, elle avait perdu la partie. Elle était tombée dans cette fausse humanité. Celle qui attire la pitié des autres sur soi. Mais qui nous détruit avec délicatesse, de ce jeu malsain dénué de toute finesse. « Quelle importance ? » me disais-je dans cette église qui gelait mon âme pétrifiée par le froid de ces discours pompeux qui nen finissaient pas. Curieusement, je sentais un sommeil nouveau menvahir de plus en plus. « Levez-vous sil vous plaît », disait encore le curé pour la énième fois. Le pauvre vieux marchait avec douleur, sappuyant sur de vieilles béquilles en bois. Et le micro était posé dans les petits creux de sa main. Cétait souvent drôle, mais à la fin répétitif. Ce que je préférais, cétait quand il commençait à chanter. Et ne pouvant sempêcher de tousser, il crachait sa salive verdâtre avec une telle violence dans son mouchoir, quil donnait limpression quil allait bientôt mourir. Lui aussi tenait un rôle sur mesure, original et travaillé. Mais son baratin mexaspérait. Et ses chansons à deux sous magaçaient. Néanmoins, son don pour le comique faisait souvent mouche. « Quel phénomène ! », me disais-je à propos de ce tas de ferraille.
Pendant la récolte des sous à la fin du spectacle, je repensais au monstre de ma vie et aux meilleurs moments que nous avions passés ensemble aux spectacles. Un peu comme ici.
La moisson était enfin passée. La récolte était plutôt bonne. Quand je lai revu pour la dernière fois avant de partir de la salle, je me disais intérieurement et avec fierté que celui-là était véritablement le meilleur de tous. Incontestablement, cétait le plus drôle. Il me disait à chaque fois que toute chose dans la vie avait quelque chose de drôle, dinsolite et dabsurde. Et en riant, je lui rendais hommage. Jétais peut-être le seul à le faire avec ma mère et ma sur, mais le geste était là.
Moi, je changeais. Mon rôle était terminé. Les discours étaient enfin finis. Et la cérémonie létait tout aussi. « Quel bonheur », me disais-je à voix basse quand nous étions sortis du théâtre. Je navais même pas embrassé ou posé des fleurs sur son cercueil de verre qui se trouvait au chur de la scène. Ma pensée valait bien plus.
Le plus dur était fait. Pour moi, pour ma sur et ma mère. Et à la sortie de la salle, tous les gens nous attendaient dehors. Pourtant, le spectacle était fini. Alors je suis parti en courant, évitant avec joie le regard des gens. Javais rejoint la voiture que ma sur conduisait. Mais un autre défi nous attendait. Cétait lacte deux de la pièce. Lincinération.
On nous emmena donc à la ville de Mont sur Mont du Mont, où devait se dérouler la suite de notre histoire. Dans la voiture, jai dormi. Maman était à ma gauche, et ma sur à ma droite. Et en me réveillant, le décor avait changé. Et je ne reconnaissais plus rien. Je me réveille.
II Le voyageur du temps
Quand je suis sorti de la voiture, le paysage et lenvironnement ne me disaient rien. Je pensais mêtre rendu au four crématoire, mais je ny étais pas. « Où je suis ? », me disais-je avec étonnement et embarras. Jétais finalement dehors, alors que je navais même pas quitté la voiture. Je ne voyais presque rien et le brouillard me recouvrait les mains. Ne sachant que faire ni où aller, il me décida à marcher tout droit devant moi. Il y avait un chemin, ou plutôt un sentier étroit. Je partis subitement, comme si mon corps avait pris position sur mon âme. Le pantin marchait lentement, jétais fatigué. Mais je marchais, où plutôt je me laissais guider. Puis, je vis ma mère qui me disait au loin « Vite, dépêche-toi, dépêche-toi ! ». Elle criait avec une telle force que je croyais quelle crachait ses poumons par la haine ou par la douleur. Je continuais à marcher. Je suffoquais. Le sentier prenait fin, et je me trouvais devant une colline aux millions de coquelicots. Inconsciemment, je les ai écrasés sur mon passage, voulant à tout prix retrouver ma mère. La vitesse et le souffle me manquaient, et je ne vis pas maman. Je courais de toutes mes forces, criant contre la vie de me donner tant de défis. Arrivé au sommet, jétais seul et je vis la mer. Pas celle que je cherchais, mais je lavais quand même trouvée. Elle était calme et douce. Les vagues perforaient la brise qui sétait tranquillement installée. Le couloir du temps mavait finalement conduit face à la mer, celle où nous avions passé nos vacances en famille dans notre petite maison secondaire. Les pieds dans le sable, jétais seul sur la plage. La brise disparue sans que je men aperçoive. La chaleur commençait à sinstaller lentement. Je transpirais sur les grains de sable fin. Les rayons du soleil flashaient le sable blanc et me les renvoyaient violemment dans les yeux. Je ne voyais plus rien. Je plaquais avec force les paumes de mes mains sur mon visage, ruisselant de sueur et de larmes. Je fondais dans cette lumière, où mon corps tout entier commençait à sensevelir dans le sable. Et je ny pouvais rien. Quand tout à coup, le soleil disparut. Il ny avait plus de ciel, plus de sable, plus décume. Je nétais plus sur la plage.
Jétais dans une salle recouverte de miroirs, se trouvant face à un sablier plus grand que moi. Je mapprochais lentement vers lui. Et plus javançais, et plus sa taille me paraissait incroyable, voire inimaginable. Il était vide. Il ny avait même pas la présence de quelque grain à lintérieur. Machinalement, je regardai ma montre. Mais laiguille avait disparu, peut-être avait-elle fondu au soleil. Jétais perdu dans un monde qui nexistait pas, où la notion du temps ne se connaissait pas. Je massis donc à terre, où plutôt sur un miroir. Il me glaçait le sang. « Suis-je mort ? », me disais-je en pleurant. Mais tout à coup, un bruit sourd retentit. Un son de métronome régulier, dont le « tic tac » ne cessait plus à partir de ce moment. Le son métait désagréable. Le bruit métait insupportable. Puis le « tic tac » se fit encore plus rapide, encore plus fort, encore plus puissant. Brusquement, le sablier se mit en marche. Il tourna sur lui-même, et se remplit de sable. Les grains tombaient avec vitesse et précipitation. La lumière était revenue. Le sablier avait disparu. Jétais allongé sur les grains de sable blanc. Et jentendis un bruit
III La réalité
Jétais allongé sur la banquette arrière de la voiture où je métais peut-être endormi, ou peut-être pas. En tous les cas, il ma fallu peu de temps pour constater que nous étions enfin arrivés à destination. Nous avions traversé une petite ville pour nous rendre à lendroit où nous devions incinérer papa. Javais hâte. Hâte, que tout cela soit terminé. Hâte que tout ce spectacle sachève avec brio. Et il en fut ainsi.
Tout commença par la réception, où les quelques élus ne dépassaient guère la vingtaine de personnes. Cétaient les intimes, les gens avec qui maman, moi et ma sur avions le plus besoin. Ils avaient la lourde tâche de nous soutenir. Ce fut pour ma part la partie du spectacle la moins pénible. Le premier acte métait douloureux et ennuyeux. Mais celui-là avait la chaleur humaine qui me manquait, elle était mon humanité. Nous commençâmes par nous asseoir sur des bancs comme dans une Église dans une salle joliment décorée, empreinte dune douce poésie. Le décor était magnifique. Il y avait de beaux cadres sur la mer, où le Mont-Saint-Michel brillait de lueurs dignes dun des plus beaux couchers de soleil. Le bruit de la mer qui provenait dune chaîne stéréo menivrait de plaisir, pensant aux vacances passées en famille sur la plage et sur les rochers. Cétait une ambiance plaisante et reposante.
Il était maintenant devant moi. Puis, un homme élégamment habillé nous demanda après un bref discours si nous voulions assister à lincinération de lindividu. Je my refusai.
Je mapprochai de lui une dernière fois, le regardant droit dans les yeux. Je néprouvai aucune pitié, regardant le résultat tel quil était, sachant tout simplement que le retour en arrière était impossible. Soudainement, une envie me donna lidée darrêter le temps. Ma montre se brisa aussitôt de mon poignet et tomba sur le sol. Elle avait disparu.
Je lembrassai pour la dernière fois, séchant la pluie qui tombait de mes yeux fatigués. Brusquement, je sentis une chaleur menvahir le corps. Et je revenais à moi.
IV Le début et la fin
La salle était vide et dun blanc écarlate. Jétais seul. Enfin, pas tout à fait. Il y avait un homme, cet homme. Il me sourit, et moi aussi. Il sapprocha tranquillement vers moi, me tendant avec délicatesse ses bras. Quand il ouvrit sa main droite, et que je découvris quelques grains de sable qui sécoulaient de sa paume moite, je compris que ce symbole voulait me dire quelque chose. De lautre main, il tenait un sablier quil serrait avec une force démentielle. Il le fit exploser devant moi, madressant de son tendre visage un sourire plutôt narquois. Javais compris. Les grains tombèrent précipitamment sur le sol blanc. Et la main de lhomme tomba de son corps sans vie, puisque le sable quil tenait de sa main était parti. Quand il fut devant moi et quil me prit brusquement dans ses bras, jai tout de suite deviné qui était cette personne. Il me pressait avec une telle force que nous ne faisions quun. Et comme lui, je perdis brusquement ma main droite, sans surprise et sans douleur. Son corps était le mien, et le mien le sien. Puis, le sablier réapparut derrière nous, vide et sans grain. Quand je le vis avec horreur, je regardai ma main qui se perforait de petits trous blancs. Mon corps se diluait progressivement. Mes cheveux disparurent lentement. Mes bras commencèrent à sévaporer tel le brouillard dune fin de matinée ensoleillée, commençants du bout de mes doigts à mes épaules cabossées. Je disparaissais dans la blancheur et le vide. Ce fut ensuite au tour de mes pieds, de mes chevilles et de mes jambes. Il ne restait quasiment plus rien, hormis ce cur qui battait avec solitude, tachant de rougeur la pureté de la salle. Il battait avec vitalité. Mais le sable qui avait été propulsé de ce sablier ne cessait de couler. Il versait peu à peu les grains qui avaient brisé lexistence. Et si le cur ne battait plus par la suite, cest parce quils avaient emporté la vie.