Quel jour sommes-nous ?
de Aricia Menestrot (16 ans)



-« Quel jour sommes-nous? La seule chose qui nous échappe, c’est le temps. Mais peut-on vraiment y échapper? Ça fait trois ans que je suis là et toi? »
-…
-« T’es pas bien causant, hein?Tu sais vu le temps qu’on va passer ensemble il faudrait peut-être créer des liens, discuter… »
-…
-« Et ben c’est pas grave. Si tu n’veux pas me parler, tu peux toujours m’écouter. Je m’appelle Elliot, Mac Miller Elliot. Avant de me retrouver
au trou, j’étais dans l’immobilier à Brooklyn.
Et puis l’histoire classique j’étais pas toujours à la maison, y avait les réunions tard le soir ou les matchs de football américain en week-end. Elle a pris un amant, un jeune avocat de trente ans. J’ai acheté un flingue et je l’ai buté. Trois balles dans la poitrine, j’l’ai pas loupé cet enfoiré. J’ai pris dix ans pour meurtre avec préméditation. A mon procès, elle m’a dit qu’il l’avait fait rêver, qu’il avait été attentionné, qu’il avait joué mon rôle. Elle ne voulait plus jamais me revoir , mais elle me laissait voir notre fille,ma fille.
Elle s’appelle Melody, je la vois tous les mois. Elle semble être de plus en plus grande à chaque visite. Je l’ai vue il y a deux semaines. Elle portait sa robe verte celle que je lui avais offerte pour son anniversaire. Elle m’avait encore apporté un dessin, elle m’ en apporte tous les mois. Cette fois elle avait dessiné un gros arbre avec mille couleurs du jaune, de l’orange, du vert, du rouge, du rose…Ha les couleurs, les couleurs c’est ce qui nous manque ici. Les murs sont gris, les hommes noirs et blancs…
Tu sais ma fille, elle a sept ans maintenant. Elle fait un mètre vingt-cinq, elle a de longs cheveux blonds attachés en couettes et elle a des jolis yeux bleus, bleus comme les profondeurs de l’océan. À chaque fois que je la vois les larmes me montent aux yeux.
Elle est encore si petite, si innocente. Sa mère ne lui a pas vraiment expliqué pourquoi j’étais là.Suis-je un animal ou un homme désemparé? Mais quand elle le saura est-ce qu’elle me prendra pour un monstre? Est-ce qu’elle aura peur de moi? Et si elle ne venait plus me voir et si je la perdais? Quand je ressortirai de prison est-ce qu’ elle sera là à m’attendre, à me dire que je suis son papa adoré. J’ai purgé un tiers de ma peine, lorsque je sortirai, elle aura quatorze ans, elle aura compris ma faute, peut être me reniera t’elle.
Je regrette pas de l’avoir tué, mais je regrette d’être loin de mon enfant.
Ça fait longtemps que je n’ai pas senti la chaleur du soleil caresser ma peau, respiré le parfum des fleurs…l’attente est trop longue, trop douloureuse.
Alors quel jour sommes-nous ça n’a plus d’importance puisqu’à présent c’est une souffrance quotidienne de vivre dans cette prison. J’ai tout gâché.


J'ai faim


La douleur est intenable,j’ai faim.
J’ouvre les yeux,je rabats la couverture et m’assieds sur mon lit.Je pose mes pieds sur la moquette moelleuse.J’écoute le silence,espérant que tout le monde dort.J’entends juste mon ventre qui gargouille,on dirait un bruit de tambour.
Je n’allume pas la lumière et j’avance à tâtons jusqu’à la cuisine.Je me cogne contre le coin de la table et laisse échapper un petit cri de douleur qui n’est rien comparé à la fanfare que fait mon ventre.Je m’approche du frigo quand soudain,j’entends la voix de ma mère.Je me cache derrière la table.
-« Qu’est-ce que tu fais dans la cuisine.?»
Maman m’a entendu,la lumière est aveuglante.Je sors de ma cachette.
-« Alors qu’est ce que tu fais dans la cuisine à cette heure-là ? »
-« J’ai faim.»
-« Faim,mais tu as englouti mon rôti ce soir.»
Seul mon ventre lui réponds,je rougis.
-« Bien,mais je veux te voir au lit dans dix minutes .»
Elle sort.Je tourne la tête vers le frigo un peu honteuse.
Alors je sors les yaourts,les biscuits,les bonbons,les chips,le chocolat,j’engloutis tous. Je me goinfre,je dévore,je vide les placards.

J’ai un problème,je n’ ose pas en parlé,je suis boulimique et je souffre.Personne n’est au courant.
C’est tellement bon de manger,les palpitations sur les papilles,le goût sucré au fond de la gorge ou encore la chaleur dans le ventre ;mais aussi toute cette graisse qui s’accumule sur mon corps.Je la vois,elle est partout ,elle déborde sur les côtés ,elle pèse sur mon ventre et fait de mes jambes deux troncs d’arbre.Je ne supporte plus mon corps. Je me détruis un peu plus chaque jour.Je bouffe comme un ogre et puis je me fais vomir.

Ça y est,j’ai tout fini.Pourvu que personne ne découvre mon secret.Alors après avoir jeté tous les sachets vides à la poubelle,je me dirige comme tous les soirs et pour la troisième fois aujourd’hui vers les toilettes pour vomir.Oui vomir ma rage, ma honte et ma détresse.


L'insomnie


À peine 3 heures,la neige commence à tomber.Maman est rentrée tôt ce soir.Et comme tous les soirs, elle a attrapé une bouteille de Whisky et elle s’est encore saoulée .Quand elle est bourrée, elle ne se maîtrise plus .Elle m’insulte, elle devient violente et me roue de coups.J’ai des bleus partout sur le corps, que j’essaie de cacher sous des gros pulls .Elle me frappe et hurle des phrases incompréhensibles.Alors je me recroqueville, je ferme les yeux et j’essaye de ne plus rien n’entendre, de ne plus rien sentir, ni les coups , ni les insultes, juste ma petite voix qui me dit que dans quelques minutes ce sera finie. Elle m’a toujours dit que je lui avais gâché la vie.Mon père la quitter quand elle était enceinte de moi.Elle m’en veut et boit pour oublier.Quand elle boit, elle n’a plus rien d’une mère.

J’attrape ma veste, je me dirige vers la place, m’assieds sur un banc et allume une cigarette.La neige tombe, il est 3 heures, je suis seul dans le froid éclairé par un lampadaire.Tout est allé tellement vite, l’alcool, son parfum, son sourire.J’ai trompé ma femme et je n’arrive plus à dormir.C’était une erreur je le reconnais.Cette histoire me tourmente.J’ai comme une boule dans la gorge, un sentiment de culpabilité qui me ronge.J’ai trompé celle que j’aime, celle que j’ai épousé, celle à qui j’ai juré fidélité.Comment j’ai pu faire ça?C’est à me dégoûté de moi.Je n’arrive plus à la regarder dans les yeux, j’ai tellement peur qu’elle l’apprenne et qu’elle me quitte.J’ai peur parce que je l’aime, même si je l’ai trahi.Si je lui disais,est-ce que je me sentirais soulagé ou est-ce que j’aurais honte?Comment je vais m’en sortir ?

Sur la place,un homme marche.Il s’assied et allume sa cigarette.Apparemment je ne suis pas le seul à être encore éveillé.Ça fait une semaine, une semaine que je suis licencié.Je fais partie des dix pour cent de ce foutu chômage qui ne cesse d’augmenter.Je vis dans trente mètres carrés, ma paye me permettait tout juste de boucler les fins de mois.Avec le SMIC,je n’arriverais jamais à joindre les deux bouts.France de misère !J’ai quitté l’école à quinze ans pour devenir charpentier.Mes parents sont morts pendant la guerre et ne m’ ont laissé pour héritage qu’une ferme miteuse.Après l’avoir remise en état, je vends la ferme et m’installe à Evry,j’ai alors dix-sept ans.À ma majorité,je quitte la charpenterie pour aller me jeter dans les tranchés.Ordre de la république,je vais combattre pour la France.La guerre prend fin j’ai vingt ans.Trois en plus tard je me marie avec la boulangère et devient boulanger.Nous n’auront jamais d’enfants.À sa mort,je monte à Paris et reprends mon métier d’origine,dans une entreprise de meubles en chêne et de pins.Après dix ans de bons et loyaux services dans cette entreprise,on me licencie.France de misère.Que vais-je devenir ?


Là réside ma force


Aujourd’hui c’est notre 35 ème anniversaire de mariage,mais tu n’es pas là pour le fêter,non.Ça fait maintenant 3 ans;3 ans,4 mois et 2 jours que le cancer t’a emporté.
Lorsque je venais te voir à l’hôpital,j’avais toujours l’espoir que ton état se serait amélioré.En vain.Toi, tu savais déjà que rien ne s’arrangerait,mais moi,je ne voulais pas m’y résoudre.Pendant 5 longues années,je t’ai vu malade et fatiguée,échouée sur ton lit d’hôpital comme un poisson sur une plage,qui essaye de regagner la mer alors qu’ elle est trop loin et dont on devine la fin de l’histoire.Je revois ton visage creusé et ton teint livide.Ton corps amaigrit et ton crâne rasé.Mais surtout toutes ces perfusions qui te transperçaient et meurtrissaient ton corps.J’ai laissé le cancer te ronger,t’emporter loin de moi,j’étais impuissant,je m’en veux tellement.Je t’ai regardé mourir sans pouvoir rien n’y faire.Je te voyais partir mais je ne pouvais pas me faire à l’idée de te perdre.Je croyais naïvement que tu sortirais de cet hôpital et que nous serions réunis jusqu’à la fin.Mais c’était trop beau,c’était trop tard.
Lorsque les étoiles s’allument je te vois.Ton doux visage,ton tendre sourire.Bientôt je serais de nouveau à tes côtés là haut dans les étoiles.Je sais que je vais te revoir,c’est là que réside ma force.Nous serons bientôt réunis et cette fois pour toujours.

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