I
Il y a deux façons de remplir une valise. Ou bien, plusieurs jours avant le départ on la tient ouverte et on y dépose au fur et à mesure les objets indispensables au voyage, éventuellement à laide dune liste. Ou bien, au tout dernier moment, il suffit de prendre ce qui vous tombe sous la main, quitte à oublier lessentiel.
De toutes façons, difficile dimaginer un voyage sans bagages, ou alors cest le dernier.
Les coffres des voitures suffisent amplement la plupart du temps surtout quand ensuite il faut prendre lavion où tout se pèse, où tout est calibré.
Lavion, lui-même nest rien dautre quune grande valise compartimentée avec des soutes, des casiers, des lieux de rangement, pour les passagers comme pour les objets. La quantification est ici la règle. Lobèse paie double place. Les colis sont mineurs de 25 kilogrammes.
Chaque chose a une place bien précise .Même les bagages à main sont retirés des mains lorsquon sengouffre dans lappareil. Lespace y est rare, tout ce qui est rare se partage avec parcimonie, la cabine est comme une matrice.
Le vol est une parenthèse entre un monde et un autre. Pour faire oublier ce vide, pour occuper lesprit, pour faire passer le temps qui sépare dun autre monde, le nouveau monde, on organise une distribution dobjets. Dabord les bonbons acidulés, sucer, cela rassure. Puis les serviettes chaudes ou les kleenex, comme à laccouchement, selon les compagnies, selon les classes, selon les latitudes. Viennent ensuite les journaux, les écouteurs, les boissons, les coussins, les couvertures, les caches vues. On distribue mais on reprendra plus tard.
Les objets, cest toujours comme ça, ils sont destinés à être confisqués, un jour ou lautre, dune manière ou dune autre, provisoirement mais le plus souvent définitivement.
Parmi les lieux publics, il ny a guère que dans le sanctuaire où lobjet nest pas déplacé, au moins pour une durée supérieure à une durée de vie humaine.
Ailleurs, seul le solitaire peut déposer, entasser, empiler, jeter là, sans quune femme de ménage, une femme, un homme, ne décide de ranger donc de déranger. Les mariages ressemblent à des batailles autour des objets : « où est passé ce livre, cette paire de chaussures, le tournevis cruciforme ? ».
Premier principe : on ne touche pas à lobjet personnel dun autre, à plus forte raison à lobjet auquel on tient fortement, valeureux objectivement ou subjectivement.
Deuxième principe : lobjet dappropriation collective est soumis à une règle dutilisation que nul nest sensé ignorer.
Si on touche à lobjet de lautre sans son accord, si on ne respecte pas strictement la bonne règle de lusage collectif, cest le conflit.
Donc, le mariage (mais aussi la vie en groupe) débouche sur une bataille dobjets. Bien sûr, on peut toujours user de stratagèmes, cacher le bien dans un endroit insolite ou inviolable, mais on perd le fil de sa pensée, ce nest pas le lieu naturel, et puis on se prive de son usage normal, on risque même de ne le plus trouver.
Pour se protéger de lintrusion, on enferme, on barreaude, on dispose des alarmes, simples puis plus perfectionnées, cest une fuite en avant, une guerre nucléaire peut découler, de fil en aiguille, dune bataille au lance-pierres. A quoi bon rester propriétaire de ce qui vous échappe, de ce qui séloigne !
Heureusement il ny a pas que le vol, lobjet est parfois lobjet dun cadeau. Les valises dans les soutes des avions en regorgent. Les cadeaux ne font pas daller-retour. A laller, ceux que lon va donner, au retour, ceux que lon a reçus. Même le don absolu de la mère pour son enfant nest pas totalement désintéressé.
De plus en plus on est obligé de substituer le don matériel au don de soi. Plus question de se donner corps et âme. Dailleurs, il ny a guère que le frère siamois qui peut être là tout le temps. Le rite du cadeau permet de se dédouaner vis à vis de lautre. Le cadeau va être présent plus longtemps que la personne. Ce nest pas par hasard si lon appelle çà un présent. Il est démembrement de la personne, il veut prouver le lien affectif et la générosité de lâme. Il permet parfois de se faire plaisir à soi-même, de se ressentir comme un bienfaiteur
Difficile pour le travailleur émigré de rentrer au pays quand originaire du sud il sexpatrie vers le nord. Cest souvent plus facile dans le sens contraire. LAfricain part avec un sac, revient usé en bout de course avec sa vieille 404 Peugeot bourrée dobjets propres à la revente là-bas, impropres pour la vie ici. Tout ça pour ça ?
LEuropéen de lhémisphère sud essaie de revenir le plus souvent possible. Il faut aller vérifier si les racines sont toujours bien à leur place. Il faut vérifier que le père, que le repère, sont toujours là, que les témoignages du temps passé, les témoins âgés du temps qui passe, au moins eux, ne bougent pas. Il faudrait vérifier tout le temps
La quête paisible de laltérité, de lexotisme, est à ce prix. Troquer, toujours, ce quon a, parfois seulement la vie, pour des aspirations, des désirs, un espoir, le troc où lenjeu est inégal, où le pari est parfois perdu davance...
II
Lavion a fini par atterrir. Me voici de nouveau sur la terre natale. Lémotion des premiers retours sest estompée. Létonnement provient maintenant du déphasage, des saisons inversées. Dans le TGV qui me ramène au point de départ, je traverse des longues plaines nues, balayées par le vent, coupées par quelques arbres maigres. Je frémis en imaginant la température extérieure.
La nature attend des jours meilleurs. Les hommes sont repliés dans les villes et les villages et ne regardent même pas les trains passer. Les vaches, si, et encore, quand elles sont tournées du bon côté. Il y a trop de choses à regarder, un autre train nomade passera, de toutes façons, plus tard.
Je vais à la rencontre dune vieille dame aux cheveux blancs qui vit dans son monde à elle où ce qui bouge est presque imperceptible pour létranger. Elle na pour ainsi dire jamais rien possédé pour elle-même, pas plus que son défunt mari. Si des objets se sont entassés notamment dans une grande salle qui ressemble à une salle des ventes, ce sont des biens acquis par ses parents, objets vénérés mais inutiles. Seuls restent à sa portée immédiate les objets très usuels.
A quoi bon consommer lorsque ce nest pas vital ?
La sobriété en tout comme vertu cardinale. Lapparence du dénuement par choix, pour limiter lencombrement, pour mieux vivre dans la spiritualité .La vraie simplicité des gens pas compliqués.
Si des éléments de modernité sont rentrés dans la maison ce nest quaprès de longues discussions avec les enfants. La machine à laver en premier et puis tardivement le réfrigérateur, puis le téléphone, puis, il y a peu les WC intérieurs.
La maison et les meubles ont été hérités de ses parents. La pièce où vivait et où est mort son père est restée en terre battue. Le lit na pas servi depuis. Dautres objets ont été déposés et restent là. Ce qui rentre, en principe ne sort plus sauf à la demande dun familier ou dune personne de passage. «- Cela vous fait plaisir, servez-vous ».
Seule condition de la réussite du communisme : le cas où cest le possédant qui donne de son plein gré en pensant que le donataire fera un meilleur usage que le donateur de lobjet. Cette maison est ainsi le dernier bastion du communisme.
Elle est toujours surprise et presque embarrassée quand elle reçoit un cadeau. Il va falloir lui trouver une place, sur une étagère dans une armoire, ou sur un buffet, mais lobjet rangé nexistera alors plus que par lui-même. Comment de plus recevoir sans avoir prévu un don en retour. « - Vous prendrez bien cette douzaine dufs, ces pommes ? » difficile, difficile quand on voyage.
La solution pour que la consommation soit effective, pour que lappropriation se fasse, consiste à lui rapporter des choses comestibles, de préférence des confiseries, mais oui, elle est gourmande, cétait son seul péché quand elle allait à confesse.
Et encore, même les chocolats sont parfois oubliés sous les piles de linge
On rentre toujours par larrière de la maison, il faut dabord pousser le portail métallique après avoir déplacé un nud de corde, il resterait toujours ouvert sil ny avait les poules et sil ny avait la route.
La cour de ferme nest pas entretenue. Dans les remises, sur le côté, des dizaines et des dizaines de stères de bois coupé, presque suffisants pour lespérance de vie et le besoin des cheminées de la génération suivante, rares souvenirs physiques du grand père. Ne pas avoir faim, ne pas avoir froid, cétait cela la vraie richesse pour lui, on ne vit pas cinq longues années hors du village, à plus forte raison comme prisonnier de guerre en Allemagne, sans avoir appris à aller à lessentiel.
Dans un coin de la cour deux voitures anciennes qui attendent un bricoleur ou un collectionneur.
Dans létable, des mangeoires déchues, des carcasses dappareils ménagers, des outils oubliés, des vélos qui ne roulent plus, qui rouillent encore.
Qui, à part moi, garde le souvenir des comices agricoles du canton qui, trois décennies plus tôt, avaient vu les dernières vaches résidantes rafler les médailles dor ?
La porte dentrée arrière à deux battants superposés, est fermée. La grand-mère doit être partie chez sa sur dans le haut du bourg. Avec un petit bout de bois, le loquet cède tout de suite. Pour arriver dans la pièce principale, il faut toujours baisser la tête. Avant, à la campagne, le travail était si dur, penché sur un sillon toute la journée, plié sur des tâches ingrates, accroupi sous le pie des vaches, que les gens ne sétiraient pas, se voûtaient et passaient donc aisément sous de petites portes.
Je frappe, personne ne réponds, la grande salle à manger, à séjourner, à réfléchir, est déserte. Le feu nest pas allumé dans la grande cheminée centrale. Je massois quand même sur le fauteuil en rotin qui se trouve à proximité. Il fait froid malgré mon manteau. La pièce me semble plus vide que dhabitude. Au bout de quelques minutes je réalise enfin que cette maison na plus dâme
Je passe dans la pièce qui sert à entreposer les objets vénérés .Elle est presque vide, ne restent que les choses innommables, inconsommables et je comprends enfin.
La vieille dame nhabite plus là et si elle nhabite plus là, ce ne peut-être que pour sa dernière demeure !
Les héritiers sont déjà passés et ont embarqué les objets marchandables. Les lois prévoient les modalités de transfert des biens, certains héritiers, tels des aigles sur leur proie, cherchent à retirer le maximum. Tout est organisé socialement pour que les objets circulent.
Il ny a personne sur la place de léglise, comme dhabitude, à cette saison, à cette heure. Le cimetière nest pas loin. Je nai pas de mal à trouver la tombe de famille en bordure de lallée centrale. Deux noms, curieusement sans date
(Souci déconomie des héritiers ?) sont fraîchement inscrits sur le granit de la dalle.
Maintenant il pleut, je suis vraiment transi de froid. Je pense à la caisse quon a du descendre au fond de la sépulture. Dernier objet daccompagnement, même pas pour léternité, il est putrescible comme toute chose. Elle na pas pu ne pas conserver son alliance, rare objet à valeur de symbole. Lalliance à sa famille proche ou lointaine, lattachement viscéral à sa famille définitive. Elle vivait très peu pour elle, vivait surtout pour se réjouir, loin deux, du bonheur des uns, pleurer, tout près deux, sur le malheur des autres, « - cest pas drôle tout ça » répétait- elle souvent sans raison immédiate, avant déclater de rire, presque aussitôt, très spontanément, pour peu quon prenne le ton de la dérision en compatissant avec elle.
Les personnes immatérielles montent très vite, très haut dans le ciel, comme un ballon quon lâche, il ny a pas de lest
A la sortie du cimetière, il y a un enclos pour les fleurs fanées en été, pour les chrysanthèmes en automne, pour les choses à jeter le reste du temps. J y dépose ma valise, remplie des objets cadeaux devenus sans objet. Il ny a plus rien à donner, plus rien à recevoir, léchange nest plus possible.
Je vais reprendre lavion, sans bagages, les mains légères, le cur lourd, mais en me retournant -comme dhabitude- combien de temps encore ?