Metallah paraissait toucher la cime des arbres de la colline. Sur son plus petit satellite, « Beausoleil 2 », dans la constellation des Triangles, la courbure de lhorizon restait bien visible.
Jonas habitait une maison trop grande pour une seule personne. Au milieu dun champ couvert toute lannée dherbe vert foncé, égayée par quelques arbustes et entretenue par des micro-organismes spécialement étudiés pour « Beausoleil 2 », elle disposait de tous les agréments pour rendre la vie dun homme acceptable.
Il y vivait seul comme un ermite depuis cinq ans ! Sa femme lavait quitté brusquement après seulement six mois de vie commune. Elle ne supportait pas leur isolement. Ses souvenirs denfance de la Terre doù elle venait et labsence de sa famille, hâtèrent son départ. Pourtant, la traversée de 61 années-lumière entre le système de Metallah et celui de la Terre coûtait cher, car il fallait énormément dénergie pour le transfert.
Jonas nétait que locataire sur « Beausoleil 2 » et pas millionnaire. Ses revenus ne lui permettaient quun seul voyage tous les cinq ans ! Lattente se révéla insupportable pour sa femme. Elle partit un jour avec son accord en lui vidant son compte en banque. Elle retourna chez elle sur la Terre.
Il ne souffrait pas trop de la solitude. Son travail de prospecteur loccupait tellement, quà son retour, à six heures du soir, il rentrait terrassé par la fatigue.
Parfois, il se reposait quelques heures dans la salle des communications doù il pouvait contacter lunivers tout entier, discuter avec dautres prospecteurs éparpillés dans les différents systèmes, ou regarder les émissions de quelques centaines de milliers de programmes majeurs, en provenance de cent mille planètes !
Pour lui faire plaisir, Moebius 36, le cerveau central de « Beausoleil 2, » récupérait des événements historiques ! En collaboration avec les innombrables Moebius qui géraient les planètes et avec le concours des capteurs éparpillés dans la Galaxie, il interceptait les émissions de radio et de télévision de lépoque héroïque. De lépoque où lhumanité vivait enfermée sur une petite planète.
A la longue, survoler les étendues infinies en surveillant les détecteurs lassait Jonas. Grâce à lappareil qui lui signalait de vive voix le survol dun filon, il regardait à loisir défiler les paysages variés de Beausoleil 2. Après quelques heures, ses yeux salourdissaient et il devait lutter contre une envie folle de les garder fermés.
Dehors il faisait chaud, mais, à lintérieur de la maison, la température restait constante grâce à Moebius. En arrivant, il se servit coup sur coup deux verres de whisky allongés deau avant de se sentir suffisamment réhydraté.
« Six heures quinze, chanta sa montre »
Cest lheure des nouvelles, murmura Jonas. Depuis quelque temps, il parlait souvent tout seul. Entendre sa voix lui donnait limpression de dialoguer avec quelquun.
Il entra dans la salle des communications, une grande pièce au milieu de la maison. Une pièce sans fenêtres. Sur les murs aveugles il pouvait choisir, selon ses désirs, un coucher de soleil sur un océan, une matinée enchantée au milieu dun parc avec des oiseaux, des montagnes avec leurs têtes enneigées, ou encore la place bucolique dun village terrien et ses gens endimanchés. Les images se superposaient comme un kaléidoscope, selon son humeur et ses idées vagabondes. Elles se projetaient sur les murs et égayaient ses états dâme tout en lui donnant lillusion de regarder par une fenêtre.
La porte de la salle se referma silencieusement et, tout à coup, il vit une colonne de lumière en suspens, juste au centre de la pièce. Bleuâtre, transparente.
Pendant quil lobservait, des volutes limpides de fumée naquirent à lintérieur en sétirant et en tournoyant et il entendit la voix de Moebius 36.
Joyeux anniversaire, Monsieur !
Anniversaire ? Il lui fallut quelques instants pour se rappeler quaujourdhui, cétait réellement son anniversaire. Quarante cinq ans.
Il ne pensait à rien. Debout, la bouche ouverte et les bras ballants, il regardait la fumée se condenser, prendre la forme dun être humain. Diaphane tout dabord, elle devenait de plus en plus consistante. Surpris, il assista à la naissance dune magnifique jeune femme, entièrement nue.
Dans la pénombre, il chercha son fauteuil. Celui-ci glissa silencieusement dans son dos. Jonas sassit, les yeux exorbités.
Quest-ce que cest ?
Mon cadeau danniversaire, Monsieur. La réponse de Moebius 36 résonna dans sa tête. Vous êtes trop seul, jai pensé quun robot virtuel serait une compagne bienvenue.
Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules jusquau creux de ses reins. Sa poitrine donnait limpression dêtre dure comme du granit. Ses hanches, ses cuisses aux lignes pures, le ventre délicatement bombé avec lombre de son pubis formaient une harmonie et une beauté inouïes. Il navait pas vu de femme depuis cinq ans.
Qui êtes-vous ?
Elle tourna lentement sur elle-même sans changer de place, les bras au-dessus de sa tête. Lexpression de ses yeux reflétait un égarement aussitôt disparu lorsquelle laperçut. Un sourire indéfinissable se dessina sur ses lèvres charnues pendant que ses bras se baissaient lentement. Elle adopta la pose dune jeune femme surprise en essayant de cacher sa nudité avec ses mains.
Je mappelle Alma. Le temps ma paru long sans toi.
Ne reste pas nue, couvre-toi !
Elle le regarda avec surprise.
Nous avons pensé que cela te ferait plaisir, expliqua-t-elle.
Oui
non
bégaya-t-il. Je préfère que tu sois vêtue.
Il nen croyait pas ses yeux. Elle fit un mouvement lent comme une caresse qui commença par lépaule et sinclina jusquà la pointe des pieds et elle se couvrit dune sorte de collant rouge. La perfection de son corps devenait encore plus troublante habillée.
Cela te convient-il ? Elle secoua sa tête et ses cheveux retombèrent en cascade sur ses épaules.
As-tu conscience du temps, Alma ? Il sinclina pour mieux la distinguer au cur de la colonne de lumière. Son fauteuil se rapprocha imperceptiblement, selon son désir.
Cest quoi le temps ? Cest à toi de me lapprendre, répondit-elle candide.
Pris au dépourvu, il cherchait une explication. Le temps, cest ce qui se passe entre deux instants !
Alors, tu parles de léternité ?
Il hésita. Je ne pense pas.
Pour moi il y a une éternité entre linstant de ma naissance et celui de notre rencontre. Tu es le seul être humain que je connaisse. Sa voix très douce lui donnait des frissons. Il navait jamais entendu une voix pareille et, depuis cinq ans, personne ne lui parlait, à part Moebius et les différentes émissions absorbées sans retenue. Il revint à la réalité en écoutant Alma.
Et toi, comment tappelles-tu ?
Excuse-moi, je suis impardonnable ! Jonas. Je suis Jonas.
Et que fais-tu Jonas ?
Tu ne le sais pas ?
Non ! Je ne sais rien ! Je viens tout juste de naître, ne loublie pas ! Tu mas appris quil ne fallait pas que je reste nue, que cela te déplaisait ! Alors, pour te faire plaisir, je changerai de vêtements tous les jours. Je ne connaissais pas ton nom et je ne sais pas ce que tu fais ! Je ne sais rien ! Quand tu ne voudras plus de moi, tu nauras quà y penser et je disparaîtrai instantanément ! La colonne de lumière disparut soudain en laissant la pièce dans le noir le plus absolu, avant de se rallumer.
Non, non, ne pars pas ! Javais peur que tu ne maies abandonné.
Ce nest pas possible, Jonas. Je suis là pour toi ! Je suis ton robot virtuel.
Ils parlèrent longuement ce soir-là, avant de se séparer. Il vit limage dAlma rapetisser avant de disparaître définitivement quand la colonne de lumière séteignit.
Il dormit mal cette nuit-la. Dans ses rêves, elle devenait vivante ! Il voyait son corps et son visage.
La journée du lendemain lui parut très longue. Metallah ne bougeait apparemment plus sous un ciel dépourvu de nuages. Il survola de lointaines contrées, mais ses occupations de routine étaient insuffisantes pour lui faire oublier Alma.
Son impatience fut récompensée le soir même. La colonne de lumière bleutée lattendait dans la salle des communications avec une Alma resplendissante. Elle portait des vêtements de terrienne. Une jupe très courte, et un chemisier transparent et très échancré qui laissait entrevoir ses seins.
Le temps ma paru long sans toi, Jonas.
A moi aussi, mais je pense que cest différent, répondit-il.
Pourquoi ?
Parce que pour moi, durant les heures passées seul, je suis conscient du temps qui sécoule.
Je te comprends peut-être. Mais moi, quand je ne suis pas avec toi, je dors, plus rien nexiste.
Tu ne rêves pas ?
Rêver ? Cest quoi ?
Vivre en dormant. Une autre vie. Il éprouvait quelques difficultés à sexprimer. Personne ne lui avait jamais posé de pareilles questions. Des questions apparemment enfantines, pourtant essentielles.
Je nai pas dautre vie que toi ! Tattendre. Elle sétira comme le font les chats et il avait limpression que sa poitrine allait faire éclater les boutons de son chemisier.
Tu as rêvé de moi ? Elle avait lair ingénue.
Oui, avoua-t-il honteux.
Alors, jai vécu avec toi dans une autre vie ?
Si lon peut dire.
Jai envie de te toucher Jonas. Elle avança une main. De lautre côté de la colonne de lumière, la moitié de son bras disparut. Cétait terrible à voir.
Je ne peux pas ! Elle grimaça en regardant ses mains réapparaître dans la lumière bleutée.
Jen ai envie moi aussi. À son tour, il tendit le bras vers Alma. Ses doigts bougeaient dans la lumière, mais il ne sentait rien. Il voyait sa main frôler son corsage avant de traverser son corps. Il se retira brusquement.
Cest impossible, Alma !
Elle nest faite que de lumière, Monsieur, intervint Moebius 36. Elle na pas plus de consistance que moi. Je ne suis quune pensée, elle nest que de la lumière. Nous sommes des rayonnements sous différents aspects. Vous aussi, dailleurs.
Je te plais ? Elle changea de registre et redevint gaie. Elle se tourna et sa jupe courte laissa entrevoir une petite culotte.
Oui, tu me plais, répondit Jonas.
Chaque nuit, il rêvait delle. Quelques jours plus tard, il lui demanda.
Tu veux bien enlever ta robe ?
Il y a longtemps que jattends cet instant, répondit Alma et ses mains glissèrent sur sa robe laissant apparaître sa nudité.
Comme la première fois, dit-elle dune voix altérée. Je te plais ?
Elle se tourna encore en se montrant sans pudeur. Jonas approcha son visage près de la colonne de lumière pour la regarder de plus près. Il discernait la texture de sa peau et imaginait son parfum. Il ferma les yeux.
Il savait bien que rien nétait réel, quaucune parfum némanait de son corps au milieu de la lumière, mais cétait si bon à imaginer !
Elle aussi approcha son visage en frôlant presque les limites du rayonnement. Face à face, seuls, quelques centimètres les séparaient. Une distance infranchissable.
Je taime Alma, murmura Jonas.
Je taime, murmura la femme et ils se regardaient.
Il faut que je me rhabille ! Elle rompit lenchantement.
Pourquoi ? Tu nas pas froid, salarma lhomme.
Elle répondit en riant.
Cest quoi avoir froid ? Elle redevint sérieuse. Il ne faut pas que tu me contemples ainsi. Ce nest pas bon et avec son geste glissant sur son corps, elle se rhabilla.
Ils vivaient un amour platonique. Ils se connaissaient par les yeux et par la parole. Par ces deux sens uniquement. Les deux autres essentiels pourtant, le toucher et lodorat étaient bannis de leur existence.
Nous ne pouvons pas traverser la barrière de la lumière, conclut Jonas un soir. Comme les fois précédentes, ils se rapprochèrent chacun de leur côté et leurs lèvres frôlèrent les limites de la colonne luisante. Cétait leur échange de baisers. Ils pouvaient traverser ces frontières, mais de lautre côté il ny avait rien.
Alma restait toujours la même. Quand il venait dans la salle des communications, elle lui disait inlassablement : « Le temps ma paru long sans toi. »
Il désirait ladmirer toute la journée. Partir avec elle pour ses prospections et lui montrer le monde, la garder près de lui. Il voulait flâner avec elle dans le jardin, la voir partout, mais cétait impossible.
Il devenait de plus en plus triste et lincapacité de toucher sa peau apparemment si soyeuse le rendait littéralement fou. Ses visites sespacèrent.
Un matin, quelques minutes avant son réveil, à six heures, encore à moitié endormi, il perçut une présence dans sa chambre. Elle se concrétisa quand un poids léger senfonça dans le matelas. Quelque chose effleura son front. Une touche aussi légère quun courant dair.
Jonas bougea sa main dun geste instinctif et rencontra une autre main.
Il sassit dun mouvement brusque et ouvrit les yeux. Dans la pénombre de sa chambre une silhouette, assise au bord du lit, se penchait vers lui. Le sommeil senfuit instantanément. Il serra un bras de femme et faillit avoir une syncope quand elle parla.
Le temps ma paru long sans toi, Jonas.
Alma ?!
Cest moi.
Je rêve
Non, tu ne rêves pas !
Jai une explication à vous donner, Monsieur ! La voix de Moebius 36 sinsinua entre eux.
Votre relation avec Alma avait pris une tournure imprévue. Vous êtes tombé amoureux de votre robot virtuel. Un sentiment partagé, car son rôle de miroir loblige à refléter ce que les humains ressentent. Votre comportement me faisait craindre le pire. Sur une planète dAchird, chez Moebius 13610, on fabrique des androïdes uniques dans la Galaxie. Ils mont fait parvenir Alma aujourdhui.
Un androïde ?
Oui Monsieur. Elle est vivante.
Ce nest pas
?
Non, Monsieur. Ce nest pas un robot à lapparence humaine comme ceux que lon fabrique partout.
Et ces produits miraculeux nont pas encore envahi la Galaxie ?
Ils sont partout, Monsieur.
Attends, Moebius. Je ny comprends rien. Tout est arrivé si brusquement. Sils sont partout comme tu le dis, le monde des hommes sera sous leur coupe puisque les robots sont immortels !
Je vous le répète, Monsieur. Elle est vivante donc mortelle ! Personne sur lAchird, na réussi à résoudre ce problème. Les androïdes qui sortent de chez eux ont tous un vice de fabrication. Moebius 13610 ne sait pas pourquoi. Ces androïdes meurent un jour. Leur corps nest pas seulement vulnérable aux accidents, aux blessures ou à la maladie, il y a aussi une altération inexplicable de leur gène de base. Le résultat, cest quils meurent relativement jeunes.
Donc, Alma
?
Oui, monsieur. Vous avez retrouvé votre amour, mais je ne peux pas vous le garantir pour la vie !
Leur conversation silencieuse ne dura que quelques secondes. La jeune femme assise au bord du lit, intercepta la tension de Jonas. Elle dégagea doucement son bras pour se pencher vers lui.
Une bouffée de parfum les enveloppa. Lodeur quil avait cherchée vainement depuis des semaines. Dans la colonne de lumière, il ny avait que sa beauté, maintenant, il trouvait son parfum et la chaleur de son corps.
Tu maimes encore, Jonas ?
Je te retrouve vivante
!.
Comme toi !
Pas un robot !
Ni un être virtuel...
Sous ses doigts, il sentait sa peau soyeuse. Comme il lavait imaginée dans la salle des communications quand elle nétait quune femme virtuelle.
Tu ne veux pas me voir nue ? Et sans attendre, elle se mit debout. Elle ne toucha que deux boutons sur les épaules d'une robe courte qui tomba à ses pieds. Jonas devenait le témoin de linauguration dune sculpture, mais au lieu dun drap, cétait un vêtement qui tombait pour révéler un chef duvre.
Je te plais ?
Viens, répondit-il.
Ils étaient amoureux fous et vivaient comme tous les amoureux du monde, comme il lavait rêvé pendant lépoque si lointaine de la colonne de lumière. Ils se promenaient dans leur jardin sous la lumière froide de trois lunes, enveloppés à leur insu par une barrière infranchissable. Moebius 36 veillait sur eux. Lui savait que la nuit recèle des dangers, même sur une planète inhabitée.
Alma laccompagnait pendant ses prospections et laidait à surveiller les appareils. Ils admiraient ensemble le coucher de Metallah sur une montagne, ou regardaient des émissions provenant des quatre coins de lunivers, en se tenant par la main.
Le soir, ils saimaient. Elle se donnait avec fougue et le matin, au moment du réveil, elle lui disait invariablement : « Le temps ma paru long sans toi
»
Un jour, il lui demanda si elle avait à présent la perception du temps.
Elle devint songeuse. Depuis que je suis ici, je sens le temps passer. Je comprends maintenant de quoi tu parles. Jonas surprit sur son visage une tristesse infinie.
Quand je dors, tu nes pas avec moi, tu es ailleurs. Et je suis ailleurs ! Je suis consciente de notre vulnérabilité. Japerçois les altérations. Dans la colonne de lumière, je ne sentais rien. Pourtant, tes absences diurnes me semblaient bien longues.
Depuis ton arrivée, je suis toujours là ! Nous sommes toujours ensemble ! Je ne te quitte pour ainsi dire jamais !
Ce que tu dis est vrai ! Mais, nous changeons ! Je ne suis plus la même quil y a six mois, au moment de mon arrivée. Toi non plus ! Il y a des dégradations. Comment te dire ? Elle regarda Jonas et il comprit quelle cherchait désespérément un mot.
Je ne suis plus la même. Il y a des changements
De tes sentiments ? Ses angoisses cachées se réveillèrent.
Qui parle de sentiments ? Elle rit nerveusement. Tu ne comprends donc pas ? Mon amour pour toi reste immuable. Comme dans la colonne de lumière
Cest mon corps
Cest ma chair, exactement comme la tienne. Cest là où se cache le temps. Le temps devient réellement long, de plus en plus long sans toi.
Tu as peur de vieillir ?
Je ne sais pas. Elle était si belle, le regard perdu. Il voyait quelle était très loin.
Jai un corps comme le tien, avec une mémoire virtuelle. Je sais, je me souviens de mon état antérieur. Avant mon arrivée chez toi.
Le silence les enveloppait.
Je suis fatiguée de porter en moi la double appartenance. La virtuelle et la réelle.
Cette nuit-là, quand elle sendormit dans ses bras, Jonas parla à Moebius 36.
Tu crois quelle est malade ?
Je pense quelle a trouvé la cause de la mortalité, Monsieur. Je lai déjà signalé à Moebius 13610.
Tu ne me réponds pas ?
Jai répondu, Monsieur. Soyez prêts et profitez tous les deux du temps quil vous reste.
Ils vécurent un an ensemble. Leur amour restait aussi intense quau premier jour. Jonas trouvait Alma aussi jeune et aussi belle quà lépoque du tube de lumière.
Puis Alma cessa de dire à leur réveil : « Le temps ma paru long sans toi ».
Ils abandonnèrent leurs discussions au sujet du temps. Cétait une sorte de conspiration du silence. Comme ils étaient toujours ensemble, Jonas surveillait à la dérobée le comportement et le corps dAlma. Il ne voyait aucun changement. Toujours jeune comme au premier jour, dune beauté en apparence indestructible. Lunique altération visible, cétait la fatigue. Épuisée dès le matin, elle se plaignait souvent après leur retour de prospection, après une journée harassante.
Jonas avait peur et Moebius 36 le savait, mais il ne disait rien.
Un matin Alma ne se réveilla pas. Son corps était froid, elle paraissait profondément endormie.
Alma ? Il lappela tout en sachant bien quelle nétait plus là.
Sa vie sécoulait comme avant. La prospection pendant le jour, deux verres le soir, mais il ne franchissait plus la porte de la salle des communications. Après le coucher de Metallah, il restait assis dans le jardin à regarder les fleurs sépanouir sous la lumière froide des lunes.
Un jour, quand il eut vidé ses verres, Moebius 36 linterpella.
Permettez-moi une remarque Monsieur ! et il continua, sans lui laisser le temps de répondre.
Vous avez vécu un grand amour. À vrai dire, un étrange amour. Vous gardez des souvenirs, Alma a ses souvenirs. Chacun de vous garde celui dune réalité inoubliable ! Pour survivre, il est grand temps de renouer le contact. Venez Monsieur ! Nous vous attendons.
La porte de la salle des communications glissa silencieusement, lui ouvrant le passage. Il franchit le seuil. Dans le noir, les fenêtres de limagination ne silluminaient pas. En voyant sallumer au centre une colonne de lumière bleutée, il retint sa respiration. À lintérieur, comme la fumée dune cigarette, des volutes tourbillonnaient, sétiraient et se condensaient en prenant forme lentement. Une silhouette apparut en virevoltant. Le cur de Jonas battait de plus en plus fort. Les bras levés, nue, Alma ouvrit les yeux. Un sourire indéfinissable se dessinait sur ses lèvres pendant que ses bras descendaient pour cacher sa nudité. Et il entendit sa voix.
Le temps ma paru long sans toi.