L'écume des nuits
de Augustin Bloch-Lainé




Quelle étrange sensation que d'être fier, quelle étrange sentiment que de se sentir accompli le temps d'un instant, ou tout s'évanoui, ou même nos plus impérissables échecs ne sont plus que l'ombre d'un triste souvenir qui hante nos pensées. Un succès trop improbable pour n'avoir jamais oser le réaliser, peut-être même l'imaginer, si ce n'est dans des songes inavouables. Le succès, c'est avant tout l'oubli du danger, l'oubli des conséquences, la naissance de passions dont on ne soupçonnait pas l'existence, c'est l'aboutissement d'un but propre à soi-même, et cette finalité, aussi inexacte qu'elle puisse être, je l'ai atteinte dans le plus grand des hasards.

C'était la fin d'une saison, l'ambiance orangée et nostalgique de l'automne commencait déjà à guetter le seuil de nos portes, c'était le temps des adieux, mais nous, nous prolongions ce moment jusqu'à ce que le dernier croissant de soleil ne s'eteigne dans la mer. Nous étions là, tout les deux, assis au somment d'une digue face à l'océan, désertée par la foule, proche de la côte et pourtant si loin dans nos têtes, et le bruit de la houle contre ses parois, devenait avec le temps aussi apaisant que la douce mélodie d'une vieille comptine, qu'autrefois nos grands parents nous chantonnaient. Des paroles qu'on entendait sans vraiment écouter, mais où l'harmonie des sons dessinait trop bien nos pensées pour avoir besoin de les exprimer. Je voyais autant de souvenirs dans ses yeux, que d'espoirs dans ce paysage, un paysage où nos histoires, où nos souvenirs s'étaient fusionner au point de ne former qu'une seule et unique personne dans toute sa vérité, et où le passé semblait soudainement si proche et le futur si accessible.
Au fil du temps les dernières vagues de chaleur semblaient vouloir quitter le port, l'écume de celles-ci plongait chaque instant un peu plus la côte dans une épaisse nappe de brouillard, et la premiere nuit d'automne peu à peu s'intallait dans le ciel étoilé qui couvrait nos têtes. Nous nous imaginions à bord d'une vieille barque, fuyant vers des horizons lointaines, et nous nous mettions à rêver d'une civilisation différente, pas forcement meilleure, mais juste... différente.
Elle était comme subjuguée par le décor qui à présent s'offrait à nous, comme si nous nous étions fondu, un court moment, dans une de ces cartes postales trop belles pour y croire, ou bien dans un de ces tableaux dont seul Monet avait le secret, couleur vanille, l'impressionnisme et la nature dans leur pure créativité, et nous en toute simplicité émerveiller par la beauté d'un spectacle trop rare. Parfois elle pleurait, "de joie" me disait-elle, mais aussi joyeuses que pouvaient être ces larmes, elles n'en étaient pas moins le résultat d'une triste vie, d'une mélancolie trop longtemps cachée, d'un sourire pas assez dévoilé. Et pourtant, elle disait vrai, c'était bien de la joie, c'était bien un sentiment de plénitude qu'elle ressentait, son sourire au coin des lèvres, et son regard d'enfant pouvaient en témoigner, peut-être étais-ce le plaisir de ressentir enfin de l'émotion, le plaisir de se sentir bien, d'avoir trouver le contexte dans lequel elle pouvait s'épanouir.
Les dernières lueurs du soleil qu'éclairaient son visage, laissaient entrevoir les quelques larmes couler sur ces joues, et donnaient à la digue une couleur rosâtre, quant à l'ombre de nos silhouettes, elle s'étendait à présent sur une majeure partie de la côte, derrière nous. Enfin elle se tourna vers moi pendant un instant, sans glisser le moindre mot, sans esquisser le moindre geste, puis se replongea dans ses pensées face à la mer. Elle me disait merci.

C'est un moment important de ma vie, mais aussi un exemple, pour tout ce qu'il comporte, et pour tout ce qu'il représente, aussi simple soit-il, parce qu'il m'a permis de me sentir unique, à part, et en complète harmonie avec la nature, et surtout libre dans ma tête. Je suis fier aussi d'avoir partager ce moment avec cet personne, parce que si il a été important pour moi, il l'a été encore plus pour elle. Cet ombre qui s'étend peu à peu sur le paysage, c'est un peu aussi son désir de vivre qui grandit et qui aujourd'hui l'a permit de devenir ce qu'elle est. Je ne considère pas cet instant comme faisant partie de ma vie, mais plutôt comme un instant à part qui m' a permis d'évoluer, et qui est aussi source d'inspiration pour moi, il guide mes pensées, ma façon de voir les choses dans un monde qui ne ressemble pas toujours à une carte postale.

Augustin Bloch-Lainé
" pour tous ces gens qui croient encore en la simplicité des choses, en la petitesse de l'être. mais surtout en l'aboutissement de nos rêves..."


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