
Jirai demain. Après tout, cela ne doit pas être si urgent. Il y a des années que les choses sont dans cet état. Elles peuvent bien le rester encore un peu, non ?
Je tourne et retourne entre mes doigts lenveloppe administrative. La lettre a été postée il y a deux jours. Loblitération, pour une fois, est bien nette et la date parfaitement lisible : Avranches, 15/10/99.
La lettre est là, sur le bureau, et je lai déjà lue et relue, je ne sais combien de fois :
"Monsieur,
Votre famille était titulaire dune concession de cinquante ans dans le cimetière de notre ville et selon les documents en notre possession, vous en êtes le dernier titulaire. Or cette concession est arrivée à son terme le 23 septembre dernier, et votre présence, ou celle dune personne dûment habilitée par vous, est nécessaire pour procéder au transfert et à la réinhumation des ossements de votre caveau dans lossuaire perpétuel du cimetière afin de réattribuer la concession, à moins que vous ne souhaitiez la proroger pour trente ans, seule durée de prorogation admise à présent, (décision du CM du 31.12.98) moyennant la somme de.......
La somme est coquette. Ils ny vont pas avec le dos de la cuillère ! Je ne savais pas que les morts coûtaient encore si cher, si longtemps après leur décès.
Le transfert des restes des concessions échues ou abandonnées de la section F, qui vous concerne, aura lieu toute la semaine du 10 au 17 octobre prochain, de 9 à 12 h et de 14 h à 18 h. Veuillez :
- vous présenter au gardien du cimetière, muni de la présente convocation, - mandater un tiers à cet effet en cas dimpossibilité de votre part,> - ou encore signer la procuration ci-jointe en faveur dun officier détat-civil de la Mairie.
Veuillez agréer, etc., etc...>
Quand on na pas entendu parler de sa famille depuis je ne sais combien dannées, cela fait quand même un choc de se trouver tout dun coup investi du pouvoir de les rayer définitivement de la mémoire des vivants.
Jai, comme tout le monde je suppose, entendu parler de ces rumeurs selon lesquelles des employés de cimetière sapproprient les alliances, bijoux et autres objets de valeur trouvés dans les tombes à loccasion de travaux de ce genre. Mais si personne de la famille nest présent, et que le personnel est honnête, quen fait-on ?
Je suppose que ce caveau contient les cercueils de mes grands-parents paternels, décédés à deux ans dintervalle dans les années 70, mais qui avaient pris leurs dispositions funéraires bien des années auparavant, en 1949, au décès brutal, en pleine guerre dIndochine, du frère de mon père, loncle Romain. Et puis cest là quont dû être enterrés aussi, vingt ans après, mes parents, lors de ce terrible accident dont jai réchappé, moi, par je ne sais quel miracle. Mais je nai pas assisté à linhumation : je navais que trois ans ! Ce caveau, il doit être plein comme un uf !
Sans parents ni grands-parents maternels (ma mère était orpheline), ni même un oncle pour me recueillir, jai été placé dans une famille daccueil, loin de là et je ne suis donc jamais allé sur cette tombe. Bien entendu, javais conscience quelle devait exister, mais dans mon esprit, mes "parents" sont toujours vivants, ce sont Pierre et Madeleine, qui mont élevé, et dailleurs, à trente ans passés, je les appelle encore "papa" et "maman".
Oh ! on ne ma pas caché la vérité, non, on a simplement décidé de ne pas men parler. Les cauchemars qui, les premières années, mont réveillé la nuit, ont été le sceau de ce passé si court et si lourd. Les gens de la D.D.A.S.S. et mes parents adoptifs ont cru bien faire. Et sans doute ont-ils eu raison puisque jai fini par oublier. Lhistoire familiale ne mest parvenue que longtemps après au travers des questions dhéritage dont jai eu à connaître à ma majorité, il y a douze ans de cela. Histoire aussitôt emmagasinée dans un coin de mémoire scellé dune dalle doubli.
Et voilà quune simple lettre ébranle tout lédifice de cette vie construite sur le sable.
Jai trois ans à nouveau, tout à coup, et je suis à larrière dune voiture, qui file à vive allure dans la nuit. La voix de ma mère et celle>de mon père se répondent de plus en plus vite et de plus en plus fort. Leur bruit couvre les mots de la conversation que jai avec Sam, mon ours en peluche qui maccompagne partout. A un moment donné, je me bouche même les oreilles pour ne plus les entendre. Cest alors quune lumière blanche maveugle, quun grand bruit me déchire les oreilles... puis plus rien.
Du 10 au 17. Et aujourdhui, on est le... 14. Il faut que jaille demain. Après, cest le week-end, et jai promis de le passer avec Christine. Je ne peux quand même pas lui faire cela. Depuis le temps que je dois lemmener voir la mer.
Pourquoi aussi ai-je pris ces quelques jours de congé ? Si javais été en mission, laffaire était réglée. Retour à lexpéditeur. Nhabite plus à ladresse indiquée. Mais maintenant, cest trop tard. Je ne peux pas faire comme si je ne savais pas. Si je le faisais, jaurais des remords, cest sûr et certain. Alors, autant y aller et régler le problème. Pour solde de tout compte, cette fois.
Je remets la lettre dans son enveloppe, que je glisse dans la poche intérieure de ma parka.
Oui, mais ce nest pas la porte à côté, là-bas. Jen ai bien pour quatre ou cinq heures de route depuis Villeparisis, sans lambiner. Il faudrait que je parte aux aurores. Et que je rentre de nuit. Je ferais mieux dy aller pour le week-end, cest certain, mais cela mennuie pour Christine. Et je ne sais pas si elle va comprendre que je préfère des ossements, même familiaux, à elle, qui aimerait bien en faire partie, justement, de ma famille. Il faut que je trouve quelque chose...
Je vais aller faire un tour, pour méclaircir les idées. Il doit bien y avoir une solution.
II
Le long du canal de lOurcq, les feuilles de châtaignier et dérable sycomore du chemin de halage collent aux semelles, aux endroits les plus mouillés. Je donne des coups de pied dans les bogues entrouvertes. Je goûte un fruit, plus beau que les autres, dans lespoir du goût sucré de mon enfance, mais cest lamertume dun marron dInde qui menvahit le palais, et je dois recracher le morceau avec dépit. Une péniche de plaisance passe (à cette époque de lannée, ce ne peut être que des Anglais) et son clapot résonne aux berges quelques instants, puis le silence retombe. Seul le bruit de mes pas dans la jonchée de feuilles trouble le calme de la matinée. Le jour est brumeux et le ciel ennuagé de gris.
Non, je ne peux pas faire cela à Christine. Notre relation est forcément épisodique, vu mon travail à MSF, mais je ressens davantage à chaque retour de mission le besoin dun port dattache affectif, pour panser les blessures du cur et de lâme (celles du corps, jen fais mon affaire, et jusquici jai eu de la chance).
Elle, comme un brave petit soldat, mattend, mouvrant sa porte, ses bras et son lit dès que je rentre, sans poser de questions. Mais elle sait bien que nul ne peut vivre le stress permanent des situations durgence sans soutien affectif et que le corps, même exténué par des journées harassantes, tantôt au soleil, tantôt dans le froid et la neige, a besoin de sabandonner de temps à autre.
Alors, puisque jai accepté cette semaine de congés avant de repartir en Ingouchie, je lui ai promis un week-end à Dinard, dont une exposition récente ma révélé larchitecture fin de siècle au charme désuet. Car bien entendu, à elle, il lui a été impossible dobtenir une semaine, comme cela, à limproviste. Ce week-end, cest le minimum sur lequel nous nous sommes mis daccord. Non. Je ne peux pas lui faire cela.
Tant pis, jenverrai la procuration. Et sil y avait quelque chose à récupérer, tant pis aussi. Et sinon, tant mieux. Mais je songe soudain que, dans quinze jours, cest la Toussaint, et moi qui ai vu creuser tant de cimetières de par le monde, mais nai jamais mis les pieds dans un seul de mon pays, je prends tout à coup conscience que tant que lon na pas une tombe devant laquelle se recueillir, on est de nulle part. Et la pensée de devoir passer cette journée de la Toussaint sans pouvoir lire le nom des miens et savoir que mes racines sont là, mest alors insupportable.
Cest clair maintenant. Ma décision est prise : je vais prolonger la concession. Et jirai là-bas pour la Toussaint. Tant pis, je repousserai mon départ pour le Caucase et rejoindrai mon équipe sur le terrain. Après tout, ils me doivent bien cela.
Je shoote dun pied ferme dans une châtaigne qui sen va faire des ronds dans leau du canal. La brume doctobre sentrouvre à un soleil pâle.
Il est temps de rentrer à lappartement.
III
La grand-messe de dix heures achève de sonner au clocher de Saint-Sulpice. Comme les autres retardataires, je monte à grandes enjambées les marches du parvis. Sous le narthex, un vieil homme tend la main. En contrepartie de laumône quil sollicite, il ouvre vers lui le battant gauche de la porte capitonnée, et je pousse le battant intérieur qui se referme avec ce bruit amorti caractéristique des portes à soufflet. Désolé, mon brave, je suis en retard et je nai pas de monnaie sous la main. Un mélange dencens, dencaustique, dhumidité, de parfums de fleurs, de vieille poussière compose une odeur complexe que mon odorat reconnaît. A ma droite, Une énorme coquille marine sert de bénitier. Je me rappelle alors que ma mère me prenait dans ses bras pour que je puisse y tremper la main avec laquelle elle me faisait faire ensuite le signe de croix. Je mavance vers le bas-côté droit. Le sacristain, en grande tenue, bicorne et hallebarde ou quelque chose du genre, est là qui mindique une place assise vacante au-delà du dernier confessionnal.
Saint-Sulpice est un vaste édifice néoclassique, froid et imposant, conçu pour abriter un Dieu dominateur et barbu, que lon prie à genoux, sans trop relever la tête. Aujourdhui, cest la Toussaint, et lévénement a battu le rappel des paroissiens fidèles et moins fidèles. Même certains prie-Dieu ont été retournés pour servir de sièges. Loffice suit son cours. Je tends loreille : cest lÉpître : Apocalypse de Saint-Jean, 7.2-12 : "En ces jours-là, moi, Jean, je vis un autre ange monter de lorient..."
Mon regard vagabonde sur les têtes qui mentourent, et mon esprit recherche des bribes de souvenirs de lannée de mes trois ans, la seule où je sois venu à léglise avec ma mère. Mon père ny venait quaux fêtes carillonnées comme celle-ci. A un moment ou un autre de la messe, il fallait que ma mère me prenne dans ses bras, et cest lodeur de son parfum que je retrouve soudain, comme par miracle.
Les clochettes tintent. A genoux donc. Et je me rends compte alors que ce parfum de chez Guerlain, dont on retrouva un petit flacon intact dans les tôles informes de laccident, monte du cou gracile de la jeune femme qui se tient devant moi et qui sagenouille avec un temps de retard.
Nous nous rasseyons. Je détaille cette élégante silhouette. Le profil que jentrevois de temps à autre ne mest pas inconnu...
La voix du prêtre se superpose à celle de mes pensées : "Mes bien chers frères, en signe de réconciliation, de fraternité et de pardon, donnons-nous le baiser de paix".
Et je vois mes voisins sembrasser, se saluer ou se donner laccolade à qui mieux mieux. Je serre des mains qui se tendent. Ma voisine de devant sest retournée et nous nous reconnaissons à linstant :
? - Jean !
? - Justine !
Dire que nous tombons dans les bras lun de lautre serait exagéré. Et puis nous ne sommes pas seuls. Mais nous nous embrassons et elle me glisse au creux de loreille :
- On sattend à la sortie ?
- Daccord.
Elle na pas changé. Juste embelli, la Justine de mes quinze ans, rencontrée en colonie de vacances sur la côte normande. Délurée, audacieuse, enjouée. Tous les garçons de la colo ou presque lui couraient après, mais cétait sur moi quelle avait jeté son dévolu pour abandonner son pucelage aux orties, je nai jamais su pourquoi. Jétais plutôt coincé à lépoque. Pas trop mal bâti, mais franchement il y avait mieux, plus entreprenant et plus expérimenté que moi.
IV
Nous étions dans un centre U.F.C.V. de Douvres-la-Délivrande, pas très loin de Ouistreham. Garçons et filles avaient leurs quartiers réservés, mais les activités étaient communes. Cela sétait passé durant un grand jeu de piste. Nous étions par équipes de six, - trois garçons, trois filles - plus un moniteur ou une monitrice. A un carrefour, nous dûmes nous séparer pour explorer plus rapidement des directions différentes, car une énigme nous résistait. Immédiatement, elle sétait portée volontaire pour venir avec moi. Nous débouchâmes bientôt face à un ensemble de blockhaus, à demi-enterrés dans le sable des dunes. Nous avions couru, il faisait chaud et quelques minutes de repos à lombre nétaient pas malvenues. Elle me prit par la main :
?- On va voir ?
- Tes folle ? Ils vont nous attendre.
- Et alors ? On nest pas aux pièces ! Allez, viens !
Je lavais suivie. Les grandes marées avaient déposé là une couche de sable et de goémon, et on voyait bien quon lavait écarté pour dégager une surface où visiblement des corps sétaient allongés. Nous nous sommes assis pour boire à ma gourde. Sa poitrine palpitait sous le caraco échancré et ses jambes bronzées de gazelle attirèrent ma main.
La suite, je lai revue des milliers de fois. Elle avait pris ma main dans la sienne et lavait posée sur son sein gauche, sous le caraco, tandis que nos bouches se cherchaient et quelle disait :
- Ten as mis du temps !
Justine ! Petite dévergondée, qui mordait la vie à pleines dents, avait déjà presque tout fait, et moffrit à moi la fleur de ses quinze ans, quelle avait décidé de perdre cet été-là. Je fus maladroit et précipité. Elle eut un cri bref, et nous nous rajustâmes en baissant les yeux. Fine mouche, elle apparut au groupe en boitillant pour justifier notre retard.
Cet été-là, nous eûmes deux autres étreintes, à mon initiative et dans la précipitation, une fois dans les douches et une autre fois dans un placard à balais. Bonjour la poésie ! Il ny eut pas de quatrième fois, parce que nous fûmes découverts avant et renvoyés dans nos foyers respectifs, pour lexemple.
Nous avons correspondu quelque temps, alimentant cette liaison de vacances de souvenirs brûlants et de rêves échevelés. Mais léloignement et le temps avaient fait leur insidieux travail de sape. Au bout de quelque temps, les lettres ne furent plus que des cartes postales dautres vacances, encore empreintes de nostalgie, puis vint le temps de loubli. Trois ans avaient passé et dautres amours nous accaparaient.
V
La foule emmitouflée ségaille sur le parvis, la place et les rues environnantes, tandis que les cloches sonnent à toute volée. Et nous restons là, sur les marches, de longs instants, à nous regarder, étrangers au monde, le cur rajeuni de quinze longues années, soudain envolées. Cest elle qui parle la première, comme jadis :
- Viens. Allons déjeuner.
- Où ?
- Je ne sais pas. Ah si ! Jai une idée. Aux Treize Assiettes. Ce nest plus ce que cétait, depuis que la route est déviée, mais nous serons tranquilles.
- Personne ne tattend ?
Elle sourit, me montre sa main sans alliance, où lon devine encore la trace dun lien récent :
- Si, un fils. Mais il est chez son père depuis quelques jours. Et toi ?
?Je mens :
- Non, personne. Avec mon boulot à MSF, ce nest pas vraiment possible, tu sais. Mais toi, quest-ce que tu fais ?
- Journaliste à la Manche Libre. Tout le monde ne peut pas être médecin, nest-ce pas ?
Elle a pris mon bras, sans se soucier du quen dira-t-on, et nous nous dirigeons vers ma voiture, garée dans une petite rue adjacente. Je lui ouvre la portière. Sa jupe remonte haut sur ses jambes gainées de noir lorsquelle sassied avec cet élégant mouvement que les femmes ont pour faire tourner les têtes. Je gagne la place du conducteur. Et jactionne le démarreur, oubliant dattacher ma ceinture. Jai la tête bien ailleurs !
Elle me guide en dehors de la petite ville, en direction du Mont-Saint-Michel. Je lobserve à la dérobée : elle est restée étonnamment jeune dallure ; seules quelques rides naissantes au coin des paupières marquent les ans passés, mais la bouche pulpeuse et moqueuse que jaimais tant est toujours là, le nez légèrement retroussé aussi, et les cheveux blonds, coupés au carré.
Elle a surpris mon regard. Sa main se pose sur mon genou. Sa chaleur traverse létoffe et une onde de plaisir retrouvé me fait frissonner. Elle dit :
- Jai limpression que cétait hier. Toi, non plus, tu nas pas changé.
Je ne réponds rien. Je sais que cest faux. Ce fichu métier laisse des traces indélébiles pour qui sait regarder. Mais elle me voit avec les yeux du cur, elle aussi.
?- Tu as de la famille ici ?
?- Non, plus maintenant.
Le silence se fait. Nous voici arrivés. A la réception de lauberge, on nous salue comme un couple. Je réserve une chambre pour la nuit, car jai prévu de ne repartir que tôt demain après-midi, pour éviter les encombrements. Justine veut se repoudrer avant le repas et maccompagne jusquà ma chambre. Dans lascenseur, nous ne nous touchons pas. Le garçon détage nous ouvre la porte et dépose mon mince bagage sur lemplacement prévu à cet effet.
Justine me devance et lui tend un billet plié en quatre.
- Bon séjour chez nous, Messieurs-dames.
La porte se referme avec un bruit mat, et je la verrouille. Mais Justine est déjà pendue à mon cou et mes mains glissent sous ses vêtements. Je reconnais tous les contours aimés. Elle non plus nest pas inactive. Dune secousse, je me débarrasse de mon pantalon, tombé sur mes chevilles. Nos vêtements volent aux quatre coins de la chambre et nos sous-vêtements sont arrachés. Mon sexe plonge en elle, alors que nous sommes encore debout, contre le battant de la porte refermée et quelle a replié ses jambes autour de mes hanches. Heureusement, jai appris à me contrôler, mais cest avec difficulté que jévite lexplosion. Il faut que je calme le jeu. Mais Justine ne lentend pas ainsi. Et ce que femme veut.... je le veux aussi !
?
VI
Longtemps plus tard, nous sommes étendus sur le lit, exténués, mais heureux. Justine dort encore, et nous navons pas mangé. Elle sommeille au creux de mon épaule, mais je nose pas bouger de peur de la réveiller. Les rideaux de la chambre laissent filtrer les derniers rayons du soleil de novembre. La bataille a été rude et nos draps froissés, nos vêtements épars en témoignent. Ses seins aux aréoles maintenant assagies se soulèvent au rythme régulier dune respiration apaisée. Ainsi abandonnée, elle a encore davantage lair dune toute jeune fille. Mais le souvenir de nos ébats me rappelle que cest avec une femme experte que jai fait lamour. Justine ! Dans combien de bras mas-tu oublié pour apprendre ainsi tous les tours et détours du plaisir ?
Les lueurs du couchant caressent son front. Et je sais tout à coup que cest auprès delle que jaurais dû être durant toutes ces années. Jai cherché à loublier ou peut-être à la retrouver en Somalie, au Tchad, au Soudan, en Bosnie, en Croatie, au Kosovo. En vain. Je dépose un baiser sur ses paupières et elle séveille en souriant.
- Jai dormi ? Quelle heure est-il ?
?- Cinq heures et demie.
?- Oh, la vache !
Elle membrasse, ébouriffe mes cheveux, court sous la douche et me crie :
- Je dois reprendre mon fils à six heures. Son père part en voyage pour une semaine. Cest pas de chance !
Ce nest pas de chance en effet. Ou trop de chance, comme on voudra. Car je sens bien que nous sommes à un carrefour du destin et que celui-ci moffre une porte de sortie inattendue. Si je la laisse partir maintenant, sans rien dire, le rideau de cet entracte sécarte et ma vie reprend son cours comme avant. Avec quelques souvenirs en plus.
Mais est-ce vraiment ce que je veux ? Et que veut-elle, elle, mon petit soldat de lamour, toujours prête à toutes les batailles ?
- Il a quel âge ?
- Qui ça ?
?- Ton fils !
?- Adrien ? Six ans. Tu verras, il est trop !
Je ne retiens que le "tu verras". Je ne suis donc pas exclus de son futur proche. Et cette bonne nouvelle me met en joie. Si ça continue comme ça, je suis bon pour la corde au cou. Et je mimagine soudain, en complet-veston, accompagnant Justine et son fils, à loffice du dimanche, tandis que les bourgeois du crû me saluent : "Bonjour, Docteur. Belle journée, nest-ce-pas ?"
Tout ce dont jai toujours eu horreur. Une vie rangée, étriquée, dans le coton et la naphtaline dune petite ville de province confite en dévotions. Merci bien. Cette partie-là du tableau est moins réjouissante !
Voilà Justine douchée, rhabillée, recoiffée. Efficace. Elle chausse ses escarpins, tout en se remaquillant devant la glace. Jimagine quelle aussi prépare sa sortie. Si elle me dit : "On se revoit quand ?" simple invite à une nouvelle partie de jambes en lair, je lui réponds quoi ?
-"Non, désolé, cétait très bien, mais dans quelques jours, je pars pour trois mois en Ingouchie ; ma vie nest pas faite pour la tienne. Il vaut mieux quon se sépare ici. Nous avons écrit le chapitre qui manquait à notre histoire. Il ny manque plus que le mot FIN".
Cynique et froid à souhait. Tout à fait moi. Sauf que je nai pas du tout envie de dire ça. Tout faux. Ca, cétait bon avec les autres, les Lili, Mara, Natacha.... Non, je ne peux pas dire ça à Justine, je ne veux pas le lui dire, je ne le dirai pas ! Mais si cest elle qui me dit tout ça ? Il faut que je prenne les devants, que je lui dise...
?- Jean ?
?- Oui.
Nous sommes debout, face à face, elle sur le départ, moi, enveloppé dans un drap de lit, à la manière dune toge romaine. Je dois être ridicule.
- Jean, il faut que jy aille. Appelle-moi, ce soir, mais pas avant vingt heures. Il faut que je prenne des dispositions, tu comprends...
?
Elle me tend un bristol, sur lequel elle vient dimprimer un baiser. Elle est déjà sur le seuil. La voilà partie.
- Justine... je taime !
?
Elle se retourne et dépose dans la paume de sa main ouverte un baiser quelle souffle dans ma direction. Mais que dois-je comprendre à ce message ambigu à souhait : "Adieu beau merle !" ou "Moi, aussi !" ? La langue des signes a des imprécisions fâcheuses.
VII
Lundi de la Toussaint. Jour des morts. Il crachine sur la baie du Mont Saint-Michel et je quitte mon hôtel, après une nuit de repos solitaire. La nouvelle rocade me conduit jusquau cimetière de la ville, établi à mi-pente, pas très loin de lhôpital (drôle de voisinage !). Un minuscule parking, aménagé à lentrée des jardins ouvriers qui séparent ces deux institutions, permet de couper la pente abrupte de lentrée principale. Au téléphone, le gardien ma dit : "Devant le caveau provisoire qui est au bas de lallée centrale, vous prenez à gauche, puis troisième travée sur votre droite".
Cest bien là. Section F La quatrième tombe. Un caveau triple, couvert de trois dalles de granit rouge poli. Avec sur la dalle centrale, une inscription en lettres de bronze :
Romain Nouvel (1928-1949)
Mort pour la France
EN INDOCHINE
Je découvre quà gauche, reposent mes grands-parents : Adèle Lecoeur et Joseph Nouvel, respectivement décédés en 1970 et 1972, à lâge de soixante-dix-huit et quatre-vingts ans. Cest gravé dans le granit de la dalle et rehaussé de peinture noire.
A droite, ce sont mes parents. "Pierre Nouvel et Sylvie Gaumont, décédés dans un tragique accident le 24 septembre 1969, à lâge de trente ans. Requiescant in pace." Je ne sais qui a fait mettre cette inscription sur leur tombe. Et jignorais que mon père et ma mère étaient de la même année. 1939 ! Mais comme leurs dates de naissance ne sont pas indiquées, je ne saurai pas si cétaient des enfants de la guerre ou de la paix !
Sous linscription de gauche, sur une plaque de marbre blanc, deux portraits de jeunes mariés, en buste : mes grands-parents à vingt ans : moustache fière et col dur pour mon grand-père, taille de guêpe, manches gigot, chignon apprêté et ruban autour du cou pour ma grand-mère.
Sous linscription de droite, il ny a rien, et dans mon esprit limage de mon père a disparu. Il nest plus quune voix qui gronde, senfle et crie. Même limage de ma mère est devenue floue. Il doit bien y avoir des photos quelque part, dans une valise chez Pierre et Madeleine, mais je ne lai jamais demandée et jamais ouverte.
Je dépose les deux premiers chrysanthèmes à petites fleurs que jai achetés sur la place ce matin. Il faut que je retourne chercher le dernier à ma voiture et que je prenne un outil pour enterrer à demi les pots afin que le vent ne les emporte pas.
Lun a des fleurs mordorées, le second dun mauve profond, et le dernier dun rouge tirant sur le grenat. Je les trouve bien plus beaux que les spécimens à grosses fleurs qui ont encore la faveur des anciens. Ils sont garnis de boutons non éclos et devraient tenir assez longtemps, si les gelées ne sont pas trop précoces. Le gardien ma dit quils procédaient à leur enlèvement, après le défleurissement complet.
Voilà. Jai enterré les trois pots côte à côte, pour former une gerbe multicolore devant les trois tombes. Je trace un signe de croix pour une prière dagnostique : "Seigneur, si tu existes, fais que je sois fidèle au souvenir de ceux qui mont aimé et ne sont plus. Amen !". A présent, je me sens tranquille, apaisé, avec le sentiment du devoir accompli.
Il crachine toujours sur Avranches. Je relève le col de mon imperméable et me dirige vers la sortie du cimetière après mêtre lavé les mains au robinet le plus proche. Il faut que jaille vers lentrée principale, car jai un mot à dire au gardien.
Deux silhouettes conversent avec lui sur le pas de la loge. Un enfant que sa maman tient par la main. Je ne peux pas courir, parce cest trop abrupt. Mais je presse le pas pour me rapprocher. Oui, cest bien elle. Justine !
Le gardien ma vu. Je lève la main. Tenez, doit-il dire, vous avez de la chance, voici justement Monsieur Nouvel qui remonte. Justine a lâché la main de son fils. Elle court vers moi et nous manquons tomber à la renverse en nous retrouvant dans les bras lun de lautre :
- Jai eu si peur que tu sois parti !
?- Moi aussi.
- Pourquoi tu nas pas appelé ?
- Javais aussi certaines choses à régler avant.
- Je sais maintenant. Je suis allée au Journal. Jai regardé les archives. Tu ne mavais jamais rien dit.
- Javais oublié. Enfin, je croyais. Comme je croyais tavoir oubliée, toi. Mais une petite braise couvait encore et il a suffi de souffler dessus pour le feu reprenne.
Un enfant de six ans, cheveux en brosse et regard déluré, nous a rejoints. Il lève vers moi ses yeux bleu ciel et dit :
- Alors, cest toi le nouveau Monsieur de maman ?
?Je regarde Justine, blottie contre moi.
- Oui, définitivement oui.
Justine sourit. Le bonheur, ce doit être ça. Simple comme ce baiser de la Toussaint.
© P.-A. G., décembre 1999.
Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 28/05/2000. Merci.