
A tous les réfugiés
albanokosovars,
auxquels cette réalité-fiction
veut rendre hommage...
Depuis quelques kilomètres, et le dernier village franchi, ils nont rencontré ni militaires, ni miliciens ni soldats de lUCK. De toute manière, ses deux fils sont trop jeunes encore pour intéresser la guérilla : Vasili na que douze ans et Zef treize. Sa principale crainte, cétait de retomber à nouveau sur les tigres dArkan, auxquels ils avaient réussi à échapper par miracle, lors de larrivée dun commando, il y a quatre jours, en pleine nuit, là-bas à Milosevo.
Renseignés par Slobo, un serbe du village - qui sait si volontairement ou sous une menace quelconque - ces nationalistes sanguinaires avaient, au lance-flammes ou à la grenade explosive, mis le feu sans sommations à toutes les maisons quon leur avait désignées comme étant habitées par des kosovars : on lui avait dit ensuite, sur la route, que le brasier se voyait à quinze kilomètres. Les habitants, surpris dans leur sommeil, étaient sortis dans les rues, en chemise ou à demi-vêtus, pieds-nus, leurs enfants en bas âge dans les bras. Et là, dans le crépitement des flammes, et les hurlements de peur ou de douleur de ceux que lincendie avait rattrapé, les attendaient les rafales de kalashnikov des tigres du commando. Par raffinement de cruauté, ils ne cherchèrent pas à abréger les souffrances de ceux et celles, petits ou grands, jeunes ou vieux, qui sétaient transformés en torches vivantes et se roulaient dans la poussière comme des damnés pour tenter par un dernier instinct de survie déteindre le feu qui les embrasait. Non, ceux-là, on les laissa se débattre en vain et se calciner dans la puanteur de lair alourdi. Quelques hommes équipés de lance-flammes se chargèrent même den finir avec ceux qui auraient pu survivre à leurs blessures. Mais, les fusils-mitrailleurs cueillirent dabord, comme à la parade, tous ceux que le brasier initial avait épargné, sans distinction de sexe ni dâge. Ils tombaient, les yeux hagards et les bras ouverts, dans un dernier cri de douleur, dhorreur et dimpuissance mêlées. Et ils tombèrent presque tous, mais aux dix derniers on réserva un sort pire encore que les flammes ou les balles : ceux-là durent charrier les cadavres, et ouvrir le charnier où ils furent jetés, avant dêtre abattus à leur tour sur le bord de la fosse quun tracto-pelle referma sur eux.
Tout cela Ibrahim lavait vu, de ses yeux vu, par létroit soupirail de la cave dune maison serbe, où la nuit précédente, sachant les occupants partis chez leurs enfants à Belgrade, il sétait introduit avec les siens, pressentant le drame.
Comme il lavait espéré, la maison, désignée comme serbe par Slobo, le mouchard de service, avait été épargnée par les lance-flammes. Terrés derrière le fragile rempart de la réserve de pommes de terre des propriétaires, femmes et enfants avaient prié tout le temps quavait duré le massacre, mais pas lui : cramponné aux barreaux du soupirail, comme hypnotisé, fasciné par linsoutenable spectacle, il était resté là, incapable du moindre geste, laissant sa famille à la merci dun regard, dun hasard, dun retard. Quand les clameurs et les fusils sétaient tus, quand la colonie albanokosovare navait plus été quun tas de cendres et de ruines calcinées, quand les colonnes de fumée empuantie sétaient dissipées, Màra, sa femme, avait dû déprendre lun après lautre les doigts de ses deux mains des barreaux quil avait serrés à les faire pénétrer dans sa chair.
Au petit matin, lorsque la dernière Jeep des commandos eut quitté Milosevo, dans les fumerolles des incendies quune pluie dense avait presque éteints, lui et les siens étaient sortis, mais Màra et Zize, sa mère, avaient bandé les yeux des enfants pour quils ne voient pas le spectacle de désolation que les miliciens avaient laissé derrière eux : leur maison calcinée, leurs meubles en cendres, leurs voisins disparus, le minaret de la mosquée, décapité et noirci, dominant la place et les rues ensanglantées. Ils les avaient guidés ainsi, en les tenant par la main, jusquau tracteur quil avait caché quarante-huit heures plus tôt, chargé de quelques vivres et réservoir plein, à la sortie du village, dans une remise à labandon.
Et depuis trois jours quils avaient pris le chemin de lexil, dans les rares moments de calme et de repos quils avaient eus, il ne parvenait pas à ôter de devant ses yeux le spectacle dhorreur de cette nuit-là ! Il avait même, à plusieurs reprises, stoppé brutalement le tracteur, croyant avoir vu se dresser devant lui des miliciens en tenue léopard dans un déluge de feu et de flammes. Mais ce nétait quune hallucination, Dieu merci !
Ibrahim interroge lhorizon : les serbes vont-ils les laisser passer ou les refouler comme dautres quils ont vu rebrousser chemin, les jours précédents ? La frontière souvre et se ferme, au gré des humeurs don ne sait qui, du despote de Belgrade, du général de la IIIe Armée, comme du dernier petit chef de poste. Mais personne nattend, ce matin devant les barrières des douaniers, renforcés depuis plusieurs mois par des militaires : cest plutôt bon signe, cela veut dire que tous ceux qui voulaient partir hier, ont pu le faire, mais quen sera-t-il ce matin ? Derrière lui, dautres candidats à lexil, forcé ou volontaire, venus des quatre coins de la Drenica, commençent à arriver et forment une file de tracteurs, de charrettes, de voitures particulières, de piétons, sac au dos, valise à la main, traits tirés et yeux hagards. On soutient les vieillards, on porte les enfants les plus jeunes. On parle peu. Les estomacs sont vides et les ventres, noués par les peurs accumulées depuis des jours et des nuits, auxquelles sajoute celle dêtre refoulés au dernier moment, se lâchent de manière aussi soudaine que brutale et lon voit des silhouettes courir pour saccroupir dans les fossés...
Si on les laisse partir, une autre humiliation les attend, il le sait. On le lui a dit : nul ne sort du Kosovo avec ses papiers didentité ni son argent, à moins de passer par la montagne à travers la frontière ou déchapper à la fouille. Mais il na pu se résoudre à abandonner son seul bien matériel, son vieux tracteur. Au moins, le poste frontière de Vronica est-il tenu par des militaires réguliers et sa proximité avec lAlbanie rend-elle les exactions majeures un peu plus improbables. Il peut éteindre ses phares à présent. Soudain, des fusils le mettent en joue et huit hommes, au pas de course, viennent encercler son véhicule.
- Arrêtez le moteur et descendez de là-dedans - gueule une voix - et plus vite que ça.
Ils sexécutent, la peur au ventre. Rina et Zana, ses deux petites filles, saccrochent à la jupe de leur mère.
- Mettez-vous là que lon vous fouille et présentez vos papiers, tous vos papiers, en vitesse !
Pendant ce temps, avec un marteau et un burin, deux hommes font sauter les plaques dimmatriculation du tracteur et de la remorque, pendant quun autre fouille en vain lintérieur de celle-ci. Dans la valise, il ny a que des vêtements usagés, et le panier à provisions est vide à présent. Quant à largent, on leur a déjà tout pris aux différents postes de contrôle serbe quils ont dû franchir. Largent quil avait caché dans ses chaussures, comme celui que sa femme avait cousu dans la doublure des vêtements des enfants. Une seule de ses cachettes na pas encore été trouvée : le tube métallique quil a plongé au fond du réservoir de gazole de son tracteur !
On les fouille à corps, sans ménagements. Ibrahim présente ses papiers et ceux du véhicule au lieutenant qui commande le poste :
- Mes papiers sont en règle, lieutenant, laissez-les-moi, sil vous plaît.
- Pas question ! Déjà beau quon te laisse partir, espèce de racaille albanaise. Allez donc vous entasser dans les camps ou chez vos parents albanais et quon ne vous revoie pas. Ici, désormais cest la Serbie et vous navez plus rien à y faire !
- Allez ouste, remontez et foutez le camp avant quon vous tire dessus.
Une rafale tirée en lair vient ponctuer ce discours sans ambiguïté. Sa famille sentasse, en hâte et pêle-mêle, dans la remorque et Ibrahim tire sur le démarreur, avec le sombre pressentiment quil va refuser son office et que leur exode va sachever là, aux portes de la liberté. Mais non, son bon vieux tracteur ne labandonne pas encore ; le tube déchappement dressé en lair crache une fumée noire, puis blanche et Ibrahim embraye brusquement, projetant tout le monde en arrière.
Dans quelques centaines de mètres, une fois traversé le no mans land, ce sera le poste frontière de Morina et là on va les accueillir, différemment, il en est sûr.
Dès quils entrent dans le no mans land, Ibrahim ordonne à tout le monde de se coucher au fond de la remorque métallique et se tasse sur son volant : il sait que les serbes parfois se sont ravisés, soudain convaincus davoir été bernés, vidant un chargeur vengeur sur le véhicule qui séloignait déjà. Mais cest sans encombre quils atteignent la douane albanaise qui les accueille dans leur langue et sans injures. Là, les formalités sont réduites au maximum : on leur demande où ils souhaitent se rendre, sils ont de la famille en Albanie - ascendants ou descendants - qui puisse les accueillir et dans ce cas on délivre au chef de famille un sauf-conduit mentionnant les noms des membres de celle-ci et son lieu de destination. Mais Ibrahim na plus en Albanie de parents proches. Sa mère est avec lui et les frères et soeurs de celle-ci sont morts depuis longtemps. Quant à leurs enfants, ses cousins, ils se sont perdus de vue et il ne sait même pas sils habitent toujours leur village dorigine. Non, Ibrahim sait quil doit se résoudre à aller jusquaux camps de Kukès que lUNHCR a mis en place dans lurgence pour prendre le relais du premier village sauvage de bâches plastique qui sest monté près de là, aux tous premiers jours de lexode. Cela, ils lont entendu sur le transistor, quand les piles marchaient encore.
Dans la pauvre remorque cabossée qui prend la route de Kukès, sous la fragile tente plastique qui les protège dune pluie qui les indiffère à présent, six corps serrés pleurent à chaudes larmes, dans les bras les uns des autres, se libérant de la tension qui les habitait depuis des jours et les a conduits jusquici. Ils pleurent le Kosovo abandonné, ils pleurent les vies perdues, ils pleurent de joie et de chagrin mêlés. Ils pleurent et leau de leurs larmes, ruisselant le long de leurs joues creusées, rejoint la pluie insistante qui se joue de leur pauvre bâche déchirée.
Ibrahim aussi pleure, bien malgré lui, des larmes de rage et de désespoir ; ses yeux battus et mouillés, ont du mal à suivre le ruban dasphalte de la route de Kukès. Il sessuie dun revers de manche, et, tout en appuyant sur laccélérateur, laisse échapper dans un soupir amer : Reverrons-nous jamais la Drenica ?
© P.-A. G., mai 1999.
Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 28/05/2000. Merci.