Il avance, seul, silhouette improbable, massive. Son corps se voûte légèrement, dérobant un visage opaque, impénétrable.
La besace est vide, dune légèreté oppressante ; le fusil à lépaule, linconnu songe à la journée qui vient de sécouler.
Maudite.
Le silence de la colline fond sur lui. Aucun bruissement, aucun murmure.
Rien.
Maudite.
Le ciel est noir, lourd. Lhomme chemine dun pas mécanique. Quelques gouttes crépitent sur le sol, finissent par le marteler impitoyablement. Linconnu accélère mais il peine : le vent le malmène.
Maudite.
Il recule sous la brutalité de lattaque mais il ne cède pas et repart de plus belle.
La nuit maintenant est tout à fait tombée. Elle sest emparée de lhomme, de la plaine. Aucune lumière ne brille, aucune lumière ne la défie. Seul lhomme résiste, rivé à son désir du foyer. Il ne pense plus, il avance inexorablement, distingue enfin une masse sombre, imposante au Carrefour des Béatitudes. Il se précipite et reconnaît la maison de lAncêtre, abandonnée, battue par les vents et la pluie. Elle est inoccupée depuis des lustres et sa présence branlante relève du miracle.
Linconnu pénètre dans la masure, heureux déchapper au tumulte de la tempête et à ses lacérations acharnées. Tout y respire la désolation ; la poussière a pris possession des lieux, une poussière lourde, collante, véritable seconde peau. Lhomme épuisé seffondre sur une chaise, meurtri par les intempéries. Au-dehors, le vent redouble de violence et la maison grince de toute part. Le chasseur marri se lève et, de bouts de bois qui jonchent le sol, allume un feu dans lâtre noirci, inutilisé depuis la mort de lAncêtre. Une clarté incertaine se répand dans la pièce.
Lhomme se défait de sa veste et de son pull trempés et se réchauffe auprès du foyer. Il consulte sa montre : il est bien tard. Il na pas peur, linconnu. Il ne redoute pas la visite de lAncêtre.
Les minutes ségrènent, lentes.
Lhomme éreinté sendort, la tête sur la table.
Les heures passent, que rythme le souffle régulier de linconnu assoupi.
Le vent et la pluie ont cessé. Le calme est revenu mais le silence demeure. Un silence abyssal quinterrompt le crépitement du foyer et qui finit par réveiller le chasseur. Celui-ci redresse la tête, certain dune présence. LAncêtre est là, qui lobserve, un sourire bienveillant aux lèvres.
_ « Bonsoir, Pierre, murmure lAncêtre.
_ Bonsoir lAncêtre.
_ Quas-tu ? Tu es exténué.
_ Jai passé une journée exécrable. Je nai pu tirer aucun gibier et cette tempête na fait quachever la déroute.
_ La terre est maudite, ici. Ne le savais-tu pas ?
_ Je suis obstiné.
_ A quoi bon ? interrogea lAncêtre. Lingratitude de cette plaine ma tué, a décimé ma famille. Elle détruira le village et toi aussi, si tu ny prends garde.
_ Mais où aller ? Je suis vieux, ma femme aussi et nos enfants sont partis depuis longtemps. Il ne reste plus grand monde au village. Si nous partons, quadviendra-t-il de nous, de notre mémoire ? Le village sera totalement abandonné.
_ Ce ne serait pas la première fois, répliqua doucement lAncêtre.
_ Tu me tiens là un drôle de discours ! Ny a-t-il rien à faire pour mettre un terme à cette malédiction ? Tout espoir est-il donc interdit ?
_ Mais comment réussirais-tu là où jai moi-même échoué ?
_ Que veux-tu dire ? Je ne saisis pas.
_ Lun des nôtres a enfreint une règle tacite, tue, surtout dans cette région.
_ De quelle règle parles-tu ?
_ Nas-tu pas observé, Pierre, le comportement peureux de tes congénères au village ? Nas-tu pas noté leur attitude à léglise ? Et ma pauvre masure abandonnée, délaissée, en piteux état ? Je suis prisonnier par la faute dun des nôtres ;
_ Il est vrai que je me tiens en marge des autres : ils sont en proie à des peurs injustifiées que je ne comprends pas. Ils magacent, mirritent.
Je suis seul, lAncêtre. Ma femme et moi vivons à part, à lécart.
_ Mais tu es toi-même une victime, Pierre. Tu nes pas épargné. Aujourdhui, tu en as la preuve : ta besace est vide.
_ Si ce nétait quaujourdhui.
_ Je sais, Pierre. Et lopportunité se présente enfin de mettre un terme à cette condamnation. Par la même occasion, notre village retrouverait sérénité et prospérité.
_ Te voilà tout à coup bien optimiste, lAncêtre. Tu disais à linstant que tu avais échoué.
_ Mais tu es différent, Pierre. Jai échoué parce que jai fauté. »
La voix de lAncêtre chevrote. Entre eux, un silence palpable, poisseux. Pierre baisse la tête : il comprend que son compagnon lui a menti. Il se tait, il ne juge pas. Il est désireux den finir au plus vite.
_ « Que faut-il donc que je fasse ? demande-t-il dune voix rocailleuse.
_ Il y a dans cette vieille bicoque un trésor que jai enfoui. »
Le chasseur penaud ne bronche pas en entendant le mot « trésor ». Bien dautres, en de pareilles circonstances, auraient fait preuve dun intérêt cupide. Lui ne souhaite que la fertilité des terres, labondance du gibier, la survie du village. En son fort intérieur, lAncêtre se réjouit car il sait maintenant quil ne sest pas trompé. Il le guette depuis longtemps, Pierre. Pierre qui avance, têtu, qui brave lhostilité environnante.
_ « Ce trésor, ce nest pas ce que tu crois. Ce nest pas une cassette pleine de pièces dor que lon népuise jamais. Non ! Ce trésor consiste en un sac de graines qui ma été remis alors que javais trente ans. »
LAncêtre cesse de parler, sa voix faiblit. Pierre lobserve, muet. Le silence sétire, lourd de peines et despérances déçues.
Le débit de paroles plus fluide, le timbre de la voix plus ferme, lAncêtre reprend :
_ « Javais trente ans et jétais cupide, égoïste. Je venais juste de me marier. Je navais quune ambition : devenir lhomme le plus riche de la région. Jétais alors arrogant et cruel tant avec mes hommes quavec ma propre famille. Je les faisais travailler dur, je les payais au lance-pierre. Cependant, ils ne disaient rien. Ma famille endurait mes colères imprévisibles, mes caprices. Mais cette situation ne pouvait durer.
Un jour, je reçus la visite dune paysanne vêtue de haillons malpropres. Son visage était profondément buriné. Quel âge avait-elle ? Je naurais su le dire. Ses yeux étaient étonnamment vifs et petits. Leur fixité me mettait mal à laise. Ils ne cillaient jamais. Elle me remit avec insistance un sac de graines et mexpliqua que jatteindrais vite la prospérité. Elle me quitta sur ces mots qui, aujourdhui, résonnent douloureusement à mes oreilles :
_ « Fais-en bon usage. »
Son regard me scrutait et je naimais pas son sourire moqueur.
Je me suis vite empressé de tout oublier, bien entendu, la perspective dune richesse rapide et sans effort mayant aveuglé.
Je pris quelques graines que je plantais sur mes terres, et labondance vint. Je voulais être riche ? Je le fus. Jétais ivre de cupidité et jignorais la jalousie, lenvie, la détresse que je provoquais. Je ne voulais pas voir quautour de moi, cette opulence blessait, heurtait. Je ne faisais preuve daucune générosité, ce qui attisa encore plus les haines contre moi. Des familles venaient à moi mais je les renvoyais. »
LAncêtre sinterrompt. Pierre se lève et remet ses vêtements secs. La pièce est chaude, la nuit fort avancée. La lune impose à sa compagne sa clarté iridescente. Tous deux sont seuls dans cette immensité.
_ « Alors, on séloigna de moi, on me fuit. Cependant, tout cela mimportait peu. Je ne voyais quune chose : la richesse dans laquelle je vivais. Rompu à toutes les bassesses, je devenais chaque jour plus misérable. Javais totalement oublié la mise en garde de la vieille femme. Que se passa-t-il ? Je lignore, mais petit à petit, les terres devinrent stériles. Jeus beau semer, sarcler, les nourrir des meilleurs engrais, rien ny fit. Je fus alors la risée de tous. Chacun se réjouissait, me rappelait mon insensibilité de jadis. Où jallais,on me fermait la porte, on détournait le regard, on changeait de trottoir. Jétais pestiféré. Je métais banni de ma propre communauté, celle des hommes. Je le comprenais enfin mais il était trop tard. Mes hommes me quittèrent et ma famille ne résista pas à cet ultime coup du sort. Deux années après avoir accepté ce sac, je nétais plus rien. Je vins ici, espérant laumône dun quelconque passant. Rien. Le mal était fait, irrémédiable. Cest dans le dénuement le plus extrême, dans la plus absolue des solitudes que je mourus. Cette solitude me poursuit dans lau-delà. Jerre sur cette colline et je trouve refuge dans cette masure. Les voyageurs sont très rares et si lun dentre eux maperçoit, il fuit en hurlant. »
LAncêtre cesse de parler, vaincu. Pierre est immobile, il songe à la requête de son étrange compagnon, à son histoire. Le silence entre lhomme et le spectre séternise. Chacun sabîme dans ses pensées, toujours plus sombres et plus douloureuses pour lAncêtre, confuses et chaotiques pour Pierre. Il doute, Pierre, il doute de vouloir aider son compagnon, responsable de tant de malheurs et dinfortunes.
_ « Tu es ma dernière chance, Pierre » murmure le très vieux spectre.
_ Que veux-tu exactement ? » demande lhomme brutalement. Il y a de la hargne dans sa voix, de la haine. LAncêtre sursaute, se fait plus évanescent, près de disparaître à tout jamais ;
_ « Je veux que cette contrée et ses habitants retrouvent la prospérité et la sérénité dont je les ai privé. Je veux que cette malédiction dont je suis à lorigine soit effacée.
_ Comment devrais-je my prendre ? rétorque Pierre, furieux. Quy gagneras-tu ?
_ Ma présence engendre la misère, le désespoir, la folie. Vois les hommes qui tentourent, Pierre. Tu les évites toi-même car tu ne veux pas sombrer. Tu es donc le seul qui puisse mettre un terme à tout cela.
Pour ce faire, tu dois soulever les briques du sol, devant lâtre. Elles sont déchaussées. Là se trouve le sac. Les graines ne sépuisent jamais. Tu en prendras une poignée que tu mettras dans un petit sac de laine. Systématiquement. A lintérieur, tu auras déposé une petite croix en bois, taillée grossièrement et chaque sac devra être déposé dans les terres de tous tes voisins. Mais pour quils retrouvent définitivement labondance, pour que cesse à tout jamais la malédiction, les graines restantes seront brûlées dans la cheminée que voici. A ces seules conditions, tout redeviendra comme avant la venue de cette femme. »
Sur ces mots, lAncêtre disparaît et laisse Pierre désemparé, en proie à des sentiments contradictoires. Il repense à toutes ces années indigentes en récoltes de blé, pauvres en récoltes de pommes de terre, au gibier toujours plus rare, à la misère et à la peur qui ravagent son village. Une fureur lenvahit et des larmes brouillent ses yeux. Tant de travail, tant de sueur, tant dannées à trimer dans des champs maudits et inféconds, à implorer la miséricorde de ces terres stériles ! Pierre seffondre. Lui, lhomme à la silhouette massive qui tout à lheure affrontait les éléments déchaînés, ne résiste plus. La colère, la haine se mêlent à la pitié. Il ne peut sempêcher de songer à la vie misérable de lAncêtre, à son errance sans fin, à sa solitude infinie.
Il se lève, va vers la fenêtre et observe le ciel noir apaisé, repu de tumultes. Les étoiles peinent à simposer, elles vont et viennent, naissent et meurent à linstant. Les nuages épais aux formes girondes menacent de crever. La paix sinstalle, fragile, entre les protagonistes. Pierre frissonne. Il rallume le foyer éteint, consulte sa montre. Le silence distille son lot de peurs qui semparent sournoisement de lhomme. Il vacille, profondément ébranlé par le récit de lAncêtre. Il na jamais voulu donner foi aux propos superstitieux de ses voisins mais aujourdhui, prisonnier de cette nuit, il admet sêtre trompé. Il reste ainsi de longues heures et ce nest que lorsque les ténèbres le cèdent au jour blafard quil réagit. Il soulève les briques abîmées comme le lui a dit lAncêtre et voit linsignifiant sac de graines, la source de tant de souffrances, damertume et de rancur. Cette petite chose est en excellent état, comme si elle navait jamais servi. Pierre craint de la saisir. Il hésite, il a peur, sa main tremble : il ne peut la maîtriser, quand bien même le voudrait-il. Il la plonge enfin dans la cachette et saisit le sac quil sempresse denfermer dans sa besace vide. Le feu séteint doucement. Pierre, emmitouflé dans ses vêtements, le fusil à lépaule, quitte la demeure du Carrefour des Béatitudes. Il va droit devant et ne se retourne pas. LAncêtre le suit du regard, le visage fermé, puis il disparaît dans un bref soupir.
Les jours passent, monotones, toujours identiques. Aucune aspérité dans ces vies paysannes cadenassées par un travail ingrat.
Pierre parcourt les environs à la recherche du petit bois pour tailler les petites croix. Il ne dit rien, senferme dans un mutisme impossible à rompre. Il coupe, taille, élague les menues branches récoltées lors de ses périples. Puis il repart le lendemain aux aurores sous le regard inquiet mais vigilant de sa compagne. Il creuse un trou dans chaque lopin, dans chaque parcelle ; il y enfouit le sac de graines quil recouvre de cette terre indésirable. Et les jours sévident lentement. La vie seffrite, sarrime tant bien que mal à lespoir quil dépose en terre.
Il na plus revu lAncêtre depuis la nuit de ses aveux. Quand était-ce dailleurs ? Il est bien incapable de le dire.
Lhiver sabat brutalement sur la région. La neige épaisse, dure, recouvre la contrée. Elle résiste aux coups de pioche de quelques hommes qui sentêtent. Elle leur refuse la moindre entaille, le moindre accroc et décourage le gibier qui émigre.
Pierre attend, reclus dans sa chaumière.
Et lhiver, qui terre chacun dans sa demeure, finit. Lhomme sort et constate que lAncêtre disait vrai. Les premiers épis triomphent de la terre morte : partout le même spectacle dune nature victorieuse. Il lève la tête et voit des milliers doiseaux tournoyer dans le ciel serein, qui piaillent, qui pépient. Et Pierre marche, marche, senivre de la vie retrouvée.
La rumeur enfle, file au vent. Les paysans reviennent, reprennent possession des lieux autrefois désertés. Mais Pierre sait quil lui reste encore une tâche à accomplir.
Il avance, seul, silhouette improbable, massive. Son corps se voûte légèrement, dérobant un visage opaque, impénétrable.
La besace est pleine du sac de graines de lAncêtre. Il aperçoit la masure, plus délabrée encore que la première fois. Il pénètre à lintérieur et voit lAncêtre qui lattend. Il sapproche de lâtre, y dépose le sac et y met le feu.
_ « Merci, » dit lAncêtre.
Pierre se retourne : le très vieux spectre a disparu, apaisé, enfin pardonné.
Lhomme sen retourne chez lui, le fusil à lépaule, la besace pleine.