La jeune femme étendit le bras en un geste qui la protègerait du plancher sale du wagon. Les soubresauts, les chocs désordonnés et imprévisibles du RER déséquilibraient les voyageurs. La plate-forme exiguë qui jouxtait la cabine du conducteur suintait l'accablement.
Elle se rétablit sur son strapontin trop étroit et inconfortable. La rame grinçante marquait l'arrêt prévu. Le wagon se délestait en partie, le champ de vision s'éclaircissait.
Des rayons de lumière poussiéreuse effleuraient les citadins recueillis et silencieux, courbés qui sur un roman, qui sur la gazette du jour. Le train ahanait, s'élançait, filait au rythme irrégulier des stations. Le regard de la femme glissait sur les voyageurs. Elle n'aurait su dire qui s' installait près d'elle. Un homme, une femme. Peut-être.
Les vitres sales l'attiraient plus sûrement que ce flot d'individus las et mélancoliques.
Elle jeta un coup d'il machinal à l'homme assis devant elle. Grand et mince, le costume sombre dont la coupe banale dissimulait mal un corps entretenu. Il l'observait furtivement, mais de façon intense. Son visage encadré par une chevelure poivre et sel accusait la cinquantaine. La moustache grisonnante apportait la touche finale à cette virilité sans relief. La jeune femme s'obstinait à observer par les vitres, à fuir ce désir dont elle était l'objet.
La descente à Châtelet les Halles mit un terme à ce trouble, à cette tension entre eux.
*
Deux pages blanches d'un agenda ouvert sur le bureau vide, qu'elle fixait obstinément.
Ailleurs.
Ses cheveux châtains coupés au carré, mi-longs, que séparait une raie sans fantaisie. Un petit pull blanc épousait des seins lourds qu'elle saisissait parfois à pleines mains, nue et plantureuse dans son lit défait.
*
Son patron pénétra brusquement dans la pièce, guilleret, son cartable à la main. Il était de taille moyenne, portait un pantalon en velours côtelé et une chemise aux rayures blanche et rouge qui égayait l'ensemble. Il s'inclina gaiement vers la jeune femme :
- « Vous annulerez tous mes rendez-vous de l'après-midi. »
- « Votre femme doit appeler vers 16 heures. Que dois-je lui dire ?
_Répondez-lui que je suis parti négocier le nouveau logiciel et que je ne serai pas disponible. »
Il la toisa, petit sourire souverain aux lèvres, puis disparut.
Elle s'inclina sur l'ordinateur, obéissante et seule dans cette immense pièce tendue de moquette beige.
Lieu clair et transparent. Froid et impersonnel.
Elle leva les yeux du dossier, les posa dans le vide, s'égara dans la chevelure poivre et sel, ondulée. Discrète moustache grisonnante.
Téléphone .
Il est parti négocier le nouveau logiciel ! Il ne reviendra pas au bureau.
Mensonge quotidien, impeccablement rodé.
L'appel journalier et prévisible, qui appelait une réponse mécanique, automatique. Un rite immuable et précis : la femme téléphonait, l'assistante décrochait. Aucune n'était la dupe de l'autre.
*
Des immeubles de différentes hauteurs, aux façades noircies, se succédaient sur l'avenue pentue. Une église à l'architecture incertaine complétait un ensemble désordonné, hétéroclite . L'esthétique urbaine ainsi conçue et appliquée dépouillait la ville de son âme, de son identité. Elle avait poussé dans tous les sens, de manière anarchique. Aucune rigueur dans ces constructions pavillonnaires qui proliféraient dans les champs alentour et empiétaient sur ceux de la ville voisine. Où finissait-elle ? Où commençait-elle ?
Les gens allaient, venaient. Ce n'était pas vraiment la foule compacte et jacassante de certains quartiers de la capitale. L'effervescence y était mesurée, même aux abords du marché le mardi matin. Aux yeux de l'étranger, elle semblait repue de petites boutiques luxueuses vides de tout chaland.
La jeune femme passait chaque jour devant les vitres de la société d'assurance de la rue Poincaré. Ce jour-là, le chef d'agence était vêtu d'un pantalon gris d'excellente facture, d'une chemise plus claire à la coupe stricte et recherchée. Mais cet uniforme de cadre supérieur et fringant ne le protégeait pas contre les attaques virulentes des années qui s'enchaînaient.
Des cheveux blancs, coupés court, la face rubiconde d'un bon vivant complétaient le portrait du dirigeant. Elle tournait systématiquement la tête vers lui.
Son visage fermé, qu' une paire de demi-lunes rendait plus sévère encore, provoquait ce geste machinal et irrépressible, venu du fond des âges. Elle le dévisageait, invinciblement attirée par l'ignorance qu'il avait d'elle ; le scrutait ; fouillait cette figure rougeaude ; y recherchait un sourire, une ouverture.
En vain.
Il étudiait le dossier d'un nouveau client, ne pouvait soupçonner qu' une femme le regardait intensément derrière les grandes vitres de sa florissante entreprise.
L'avait-il seulement remarquée ?
*
La foule disciplinée se pressait sur les bords du quai de la station. Le RER investissait les lieux, déchargeait sa cargaison qu' une autre remplaçait dans le silence pesant des petits matins.
Sagement, chacun gagnait sa place, restait debout, jouait des coudes pour garder un semblant d'équilibre. Le wagon bondé se mettait immédiatement à piailler, à bruire des retrouvailles entre collègues, amants, ou parents d'une même famille.
L'assistante repéra la chevelure poivre et sel lorsqu elle descendit à Châtelet les Halles. Il patientait dans un imperméable beige, cadre, clone de cadre, silhouette démultipliée et si familière du quartier de la Défense. Elle fut déçue de ce qu' il ne la regardât pas.
Aurait-elle rêvé ces regards d'un instant ?
La multitude solitaire qu'hébergeait Paris s'enivrait de ces échanges furtifs, de ces désirs tus. Ils étaient recherchés, provoqués, bien que la peur les verrouillât.
*
Le sempiternel faux rire de son patron l'accueillit bruyamment. Il la salua avec la désinvolture coutumière de ceux à qui tout réussit. Cette familiarité condescendante ne lui échappait pas. Elle se cachait derrière son ordinateur, et toute la journée, vaquait à ses occupations.
La cohue uniforme de Châtelet les Halles circulait péniblement dans la station aux couleurs délavées. La mode vestimentaire était au noir. Quelques rares éclats criards d'accessoires féminins en rehaussaient l'austérité, la tristesse sèche. L'excentricité eut été indécente en ce contexte de morosité économique. Des efforts étaient néanmoins consentis dans le ravalement des boutiques. Le pourpre des papeteries , épaulé par des lumières agressives, le bleu-vert tendre de la RATP, de prime abord fragile et délicat, s'imposaient progressivement dans les longs couloirs atones. Ceux-ci s'achevaient brutalement sur un carrefour infime d'où s'élançaient des ramifications étroites et nauséabondes.
Elle le vit près de l'ouverture qui indiquait Orry la Ville. La chemise bleu clair, dont les manches étaient roulées sur les bras, le jeans usé le rajeunissaient. Elle nota le torse un peu grand par rapport aux jambes. Imperfection physique qui le délestait de cette robotisation propre au cadre très supérieur.
Il l'avait repérée derrière les tourniquets. Visage atone, aux yeux pourtant brillants. Seule, serrant la chemise de carton vert pomme contre sa poitrine. Les seins lourds dansaient régulièrement, accompagnaient le rythme cadencé de ses pas. Il soutint ce regard qui l'évaluait, le soupesait. Visage atone. Il ne s'en laissa pas compter.
Elle joua la surprise lorsqu'il se pencha vers elle :
- « On va continuer longtemps à se faire des politesses ? »
La femme balbutia, peina sous ces propos directs.
- « Ca va durer longtemps ? »
Ton agacé.
Elle s'empourpra, ne sut que le dévisager, d'emblée soumise comme elle l'avait toujours été. Il soupira, visiblement excédé ; lui saisit la main en homme habitué à manager son équipe d'ingénieurs . Nul n'aurait soupçonné, en cet individu sanglé dans sa mise si ordinaire de salarié parisien, le leader d'une SSII.
Les motos noire, rouge et or formaient des rangées colorées devant l'immense baie vitrée de la gare du Nord. Les alentours grouillaient de monde.
Elle le suivit docilement jusqu'à un hôtel sans étoile qui se trouvait à une centaine de mètres de la gare. Durant le trajet en RER D, il l'avait ignorée.
Le hall minuscule mais propret de l'hôtel était désert.
Silence. Deux inconnus côte à côte, deux étrangers de la ligne A du RER.
Le réceptionniste arriva, sourire obséquieux étiré jusqu' aux oreilles. Il leur remit la clé d'une chambre, au premier étage.
Hôtel au confort sommaire, dont la moquette élimée témoignait des passages clandestins de couples anonymes et adultérins.
Il la devançait légèrement, dirigeait les opérations. Elle ne pensait rien, laissait faire.
Un grand lit à la couverture douteuse occupait pratiquement tout l'espace. Une minuscule table de nuit ne justifiait son existence que par le téléphone et la lampe qu'elle supportait. Un alibi. Seul comptait l'immense lit. C'était une pièce pratique et sans mystère. On s'y trouvait pour dormir ou copuler rapidement entre 13 et 14h.
Il n'y avait pas de gêne entre eux, ni cette maladresse fébrile des corps impatients. Simplement le froid silence de deux êtres qui attendent au bord du quai, ligne A du RER.
Etait-ce dû au trouble de cette rencontre prévisible ? Il lui semblait plus grand. Tout était confus en elle et se dilatait jusqu'à modifier la perception de ce lieu fonctionnel.
Les mains n'eurent aucune hésitation. Elles saisirent la chemise vert pomme qui contenait les dossiers du jour, la déposèrent sur la table de nuit et revinrent à la veste rouge qui s'affala sur le parquet irrégulier. Il fit de même avec la liquette blanche. Elle fut nue rapidement. Il n'avait pas traîné, ne s'était pas attardé sur les seins lourds et gorgés qui avaient sailli lorsqu'il avait retiré le soutien-gorge.
Pas de préliminaires, aucune de ces caresses qui tracent des lignes de feu derrière l'oreille, ou bien le long du cou ; aucune de ces caresses qui irriguent le vagin, qui le préparent à l'accueil de l'autre.
En homme pragmatique, il allait à l'essentiel.
Elle ne chercha pas à dissimuler son corps girond qui constituait un affront voluptueux aux canons anorexiques en vigueur. Il se défit prestement de ses vêtements.
Tous deux se faisaient face, s'observaient.
Silence.
Elle tendit la main, enserra le sexe dressé. Il ferma les yeux. La jeune femme sentait le désir la picoter, la vriller et remonter le long des reins. Elle s'agenouilla, le prit dans la bouche et croqua longuement , délicatement le membre jusqu' à ce qu' il éjacule.. Elle se releva sans le lâcher et lui tourna le dos. L'homme la pénétra et elle feula sous la poussée. Ce fut bref et violent. Il la redressa, la poussa vers le lit où elle s'ouvrit pleinement, sans pudeur. Il trouva sans peine l'antre humide et chaud qui se referma sur lui. Ses reins étaient solidement amarrés à sa maîtresse qui l'enveloppait de ses jambes.
Son sexe la martela, au début doucement, puis de plus en plus vite. Elle criait, griffait, s'arc-boutait sous la violence qu'elle appelait encore.
Mais pas de bouche, pas de langue. Rien qui ne fut réellement intime.
Il s'affaissa sous le plaisir.
Elle lui caressait les cheveux, heureuse et repue.
Ils se rhabillèrent à l'aube et quittèrent l'hôtel sans étoile, chacun de son côté, direction ligne A du RER.
FIN