Rien que des miettes…
de Catherine Nohales


« Il semblait attendre… »
C’est ce qu’elle avait pensé ce soir-là en sortant du hall de l’immeuble de ses parents, un hall refait à neuf, joliment décoré de mosaïques rouge, jaune, bleue et blanche qui dessinaient un perroquet. Les différentes portes avaient été peintes en un gris sombre. Le tout était propre, harmonieux et soigné.
« Il semblait attendre » avait-elle intuitivement songé en le voyant.
Il était assis au volant d’une voiture d’une marque quelconque, peut-être française, peut-être étrangère.
Il me semble maintenant que le véhicule était sombre mais je n’en suis plus tellement certaine.
Il n’était pas seul.
Dehors, côté passager, une femme aux traits creusés, les cheveux défaits, lui avait dit bonjour. Elle s’apprêtait à monter. Derrière, deux passagers, deux hommes.
Tous portaient à peu près la même tenue : un blouson de cuir sombre quelque peu fané sur une chemise ou un tee-shirt.
Je ne sais plus.
La jeune femme était passée rapidement devant eux, les avait remarqués. Le coup d’œil avait été bref, mais suffisant.
Elle portait un long manteau noir en acrylique , imitation laine, et qui était usé. On voyait la trame des fils sur les bordures des manches, aux hanches, là où son sac de cours, lorsqu’elle était étudiante, avait frotté.
Le conducteur l’avait regardée, un sourire gentil et malicieux sur les lèvres.
C’est ce qu’elle avait cru voir, c’est ce dont elle voulait se souvenir.

La voiture se trouvait non loin de la porte d’entrée de l’immeuble, garée entre deux bosquets, près du lac artificiel. Il faisait froid et nul ne s’attardait. Vite ! Vite ! Rentrer chez soi !
C’était une série d’immeubles étroits qui descendaient vers le centre commercial. L’herbe des pelouses était vert foncé ; les cailloux des sentiers, réguliers ; les arbres bien entretenus, quoique rabougris et pelés, en cet hiver maussade et froid.
Elle habitait encore chez ses parents et ne travaillait pas. Elle s’activait cependant, se rendait tous les jours à l’ANPE.
C’était une battante, on peut le dire comme ça.

***

Elle prétendait ne pas songer à l’amour.
Elle ne pensait qu’à ça.
Son corps parlait pour elle. Il était fort, très fort. Elle n’avait rien d’une beauté spectaculaire, elle n’avait rien d’un mannequin. De ses rondeurs se dégageait une féminité qui aiguisait les hommes.
Elle ne le voyait pas, ne voulait pas le voir. Elle avait peur.
Les hommes le sentaient, elle les décourageait.
Elle détournait le regard. Ils comprenaient.

Elle avait bien quelques amies, mais ce qu’elle aurait voulu, c’était avoir un homme.

***

Elle rêvait du Prince Charmant ; s’abîmait dans des songes extravagants que la réalité cruelle détruisait. Alors elle s’agrippait. Elle s’agrippait au conducteur de la voiture qui lui avait souri si gentiment.
Il s’approchait d’elle brun ténébreux ( forcément ténébreux ), l’embrassait, lui faisait l’amour. Ils formaient un beau couple. Elle était enceinte de lui, avait le ventre large et rond et lui donnait de beaux enfants, de si jolis enfants.

***

Elle prétendait ne pas songer à l’amour.
Elle ne pensait qu’à ça, se contentait de peu, se contentait d’un rien : un regard, un sourire bienveillant, quelques propos échangés parfois.
Cela lui suffisait.
Des miettes d’humanité.

***

Elle n’avait jamais revu le conducteur de la voiture. Il était là, simplement là, en compagnie d’autres hommes, pour une raison particulière. Elle y avait beaucoup réfléchi, avait échafaudé des hypothèses : qui était-il ? quelle était sa profession ? Avait-il une femme et des enfants ?
Si ce n’était le cas, ce pourrait être moi…

***

Les années passèrent sans que l’ombre d’un homme n’eût osé l’approcher. Elle désespérait, mais constamment elle fuyait, emmurée dans une geôle faite de crainte et de méfiance.
Pourtant, des hommes, elle en avait croisés.

***

La vieillesse puis la mort l’invitèrent : je n’avais toujours pas changé.




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