« Il semblait attendre
»
Cest ce quelle avait pensé ce soir-là en sortant du hall de limmeuble de ses parents, un hall refait à neuf, joliment décoré de mosaïques rouge, jaune, bleue et blanche qui dessinaient un perroquet. Les différentes portes avaient été peintes en un gris sombre. Le tout était propre, harmonieux et soigné.
« Il semblait attendre » avait-elle intuitivement songé en le voyant.
Il était assis au volant dune voiture dune marque quelconque, peut-être française, peut-être étrangère.
Il me semble maintenant que le véhicule était sombre mais je nen suis plus tellement certaine.
Il nétait pas seul.
Dehors, côté passager, une femme aux traits creusés, les cheveux défaits, lui avait dit bonjour. Elle sapprêtait à monter. Derrière, deux passagers, deux hommes.
Tous portaient à peu près la même tenue : un blouson de cuir sombre quelque peu fané sur une chemise ou un tee-shirt.
Je ne sais plus.
La jeune femme était passée rapidement devant eux, les avait remarqués. Le coup dil avait été bref, mais suffisant.
Elle portait un long manteau noir en acrylique , imitation laine, et qui était usé. On voyait la trame des fils sur les bordures des manches, aux hanches, là où son sac de cours, lorsquelle était étudiante, avait frotté.
Le conducteur lavait regardée, un sourire gentil et malicieux sur les lèvres.
Cest ce quelle avait cru voir, cest ce dont elle voulait se souvenir.
La voiture se trouvait non loin de la porte dentrée de limmeuble, garée entre deux bosquets, près du lac artificiel. Il faisait froid et nul ne sattardait. Vite ! Vite ! Rentrer chez soi !
Cétait une série dimmeubles étroits qui descendaient vers le centre commercial. Lherbe des pelouses était vert foncé ; les cailloux des sentiers, réguliers ; les arbres bien entretenus, quoique rabougris et pelés, en cet hiver maussade et froid.
Elle habitait encore chez ses parents et ne travaillait pas. Elle sactivait cependant, se rendait tous les jours à lANPE.
Cétait une battante, on peut le dire comme ça.
***
Elle prétendait ne pas songer à lamour.
Elle ne pensait quà ça.
Son corps parlait pour elle. Il était fort, très fort. Elle navait rien dune beauté spectaculaire, elle navait rien dun mannequin. De ses rondeurs se dégageait une féminité qui aiguisait les hommes.
Elle ne le voyait pas, ne voulait pas le voir. Elle avait peur.
Les hommes le sentaient, elle les décourageait.
Elle détournait le regard. Ils comprenaient.
Elle avait bien quelques amies, mais ce quelle aurait voulu, cétait avoir un homme.
***
Elle rêvait du Prince Charmant ; sabîmait dans des songes extravagants que la réalité cruelle détruisait. Alors elle sagrippait. Elle sagrippait au conducteur de la voiture qui lui avait souri si gentiment.
Il sapprochait delle brun ténébreux ( forcément ténébreux ), lembrassait, lui faisait lamour. Ils formaient un beau couple. Elle était enceinte de lui, avait le ventre large et rond et lui donnait de beaux enfants, de si jolis enfants.
***
Elle prétendait ne pas songer à lamour.
Elle ne pensait quà ça, se contentait de peu, se contentait dun rien : un regard, un sourire bienveillant, quelques propos échangés parfois.
Cela lui suffisait.
Des miettes dhumanité.
***
Elle navait jamais revu le conducteur de la voiture. Il était là, simplement là, en compagnie dautres hommes, pour une raison particulière. Elle y avait beaucoup réfléchi, avait échafaudé des hypothèses : qui était-il ? quelle était sa profession ? Avait-il une femme et des enfants ?
Si ce nétait le cas, ce pourrait être moi
***
Les années passèrent sans que lombre dun homme neût osé lapprocher. Elle désespérait, mais constamment elle fuyait, emmurée dans une geôle faite de crainte et de méfiance.
Pourtant, des hommes, elle en avait croisés.
***
La vieillesse puis la mort linvitèrent : je navais toujours pas changé.