Sur les rives du monde
de Catherine Nohales


La télé était le seul point lumineux du studio, un éclat qui trouait l'obscurité de la pièce. Elle avait coupé le son. Elle aimait le silence. Les personnages s'agitaient, parlaient, mais elle n'entendait rien , ne voulait rien entendre. Des images muettes se succédaient, tressautaient dans un semblant de vie.
La nuit venait de tomber, glacée. Les guirlandes de Noël éclairaient inégalement la route nationale. Aucune régularité dans la disposition des lumières, plutôt de grandes zones d'ombre que perçaient les feux jaunes des véhicules.
Sa vie lui semblait morne. Aucun événement romanesque pour l'arracher à ce quotidien insipide. Pas d'annonces d'attentats spectaculaires, pas d'ébranlement massif du monde, même si l'on entendait le martèlement sourd et régulier de bottes militaires. Le temps lui-même était frappé par cette incertitude. Ce n'étaient ni les franches ténèbres, ni la pleine lumière mais un matelas gris sale qui surplombait Paris et éteignait les hommes. Elle levait la tête de temps à autre, jetait un regard curieux sur l'écran bariolé.
Le bruit des personnages, parfois…

Elle attendait.

Elle avait cette impression diffuse de toujours attendre. Une sensation fugace, indicible. Les mots se dérobaient, étaient absents ou tardifs, toujours inadéquats.
On la voyait régulièrement descendre vers le centre commercial, silhouette banale vêtue d'un long manteau bordeaux. Elle allait rapidement , le regard attentif aux gens qui l'entouraient, sur le qui-vive ; à l'affût.
A l'intérieur du magasin, toujours le même rituel : les barrières électroniques, puis à droite en direction du rayon disques. Elle ressortait crispée, tendue et regagnait son domicile à pied.
Inconnue perdue parmi les anonymes…
Le bus passait, elle n'en tenait pas compte. Elle marchait, tantôt les yeux rivés au sol, tantôt le nez levé.
La même route sinueuse, le même commerce de fleurs à l'angle, impuissant à tenir tête aux couleurs ternes de l'hiver. Un crachin glacial et capricieux accentuait cette morosité.

***

Le lieutenant Pascal Moreau le surveillait. Une nuit grasse et mouillée floutait les rares passants et les lumières abondantes de l'Avenue du Général de Gaulle.
Frank n'était pas pressé, se moquait éperdument de ces gouttes indécises qui hésitaient à tomber. Le policier le vit tourner à gauche, disparaître dans sa veste de cuir sombre. Il les aimait ainsi, insouciants, indifférents, égoïstes. Il quitta son véhicule et le suivit. Le jeune homme marchait nonchalamment, vérifiait le numéro des portes d'entrée. Il s'arrêta au 54 de la rue Camille Saint-Vincent, un immeuble ordinaire dont la façade venait d'être repeinte. Le hall d'entrée suggérait un luxe discret, un confort ouaté. Il appuya sur une touche. Une voix masculine répondit, forte et ferme, au débit mesuré, qui actionna l'ouverture automatique. Frank s'engouffra dans l'ascenseur vieillot. Le lieutenant Moreau perdit de vue cet homme désiré.
Il contempla longtemps la porte d'entrée, vaincu, voûté par la défaite.

***

Elle montait rapidement les étages, les yeux baissés, levés, parfois involontairement, indifférente à ses voisins claquemurés derrière leur porte. Elle repérait le jouet abandonné au pied de l'escalier, la plante desséchée et poussiéreuse, savait qu'elle arrivait chez elle. Elle embrassait d'un seul regard la pièce silencieuse et sobrement aménagée : le canapé en simili cuir, grignoté par les mites. Les montants en bois lui donnaient un cachet faussement rustique ; l'armoire des années soixante-dix, démodée ; la bibliothèque en contreplaqué noir aux étagères anorexiques ; l'ordinateur qui attendait patiemment. Elle déposait son minuscule sac à dos n'importe où, allumait l'unité centrale, le modem, enfin le moniteur. Puis elle se connectait.
La page bleue et rose matinée de vert et de jaune délicats ne l'émouvait pas outre mesure. Elle s'ennuyait déjà, ne savait où aller, ne savait que chercher. Elle ne s'aventurait guère dans la toile, restait sur le seuil, à la lisière du domaine. Elle empruntait toujours les mêmes chemins, soigneusement balisés, prudente jusqu'à la pusillanimité.

***

Le lieutenant Moreau, confiné dans le bureau aux murs dénudés et poreux, consultait d'un œil distrait le dossier du tueur de vieilles dames. Dossier vide, inconsistant, que le commissaire divisionnaire voulait clore au plus vite, ce dont il se moquait . Il rangea la chemise dans le tiroir du bureau, croisa les bras, rêva. Son collègue l'observait, vaguement goguenard, au fond indifférent. Pascal Moreau pouvait bien faire ce qu'il voulait de sa vie, ça ne le regardait pas !
Mais les rumeurs couraient, feutrées, perfides. Elles s'insinuaient, serpentaient d'un bout à l'autre du commissariat. Aucune femme pour attendre le lieutenant ! Jamais le coup de fil d'une amoureuse égarée !
Il verrouillait soigneusement sa vie privée, ne laissait rien filtrer . Une épure de policier, lisse, sans fêlure où l'agripper, le tenir. Cependant, son silence était sa crevasse, sa faille. Les commérages allaient bon train . La rancœur et l'amertume de ces êtres recrus de misère morale et de faillites sociales en accentuaient la purulence.
Le lieutenant avait vu Frank pour la première fois dans la rue Camille Claudel . Il la surveillait dans une voiture banalisée, indécelable aux yeux des néophytes. Le regard voilé, sombre . Il n'adressait pratiquement pas la parole à son collègue, connu et redouté pour ses sarcasmes décochés aux autres policiers de la brigade . L'atmosphère entre les deux hommes était délétère. Pascal Moreau refusait de céder aux provocations rances de son coéquipier.
Le coude gauche contre la portière, les doigts serrés sur la bouche close, il observait, fouillait du regard la foule qui venait de tous côtés . Un homme de taille moyenne, mince et vêtu élégamment sortit d'un café . Il accrocha immédiatement le regard triste du lieutenant. Ses yeux s'écarquillèrent, conquis par le visage hilare, heureux du trublion qui s'agitait non loin de lui . La fougue et la jeunesse, la sensualité qui l'habitait enchaînèrent le policier.

***

Ce jour-là, elle osa.
Assise devant son ordinateur, la page de garde en offrande , elle explora des sentiers innombrables et tortueux, cliqua systématiquement sur les fenêtres qui se multipliaient.
L'univers se déployait sous ses yeux, un espace infini, impalpable où clignotaient des myriades d'icônes.
Petit à petit, elle conjura sa crainte de l'inconnu, de la nouveauté que les remontrances aigres de sa mère avait provoquée.

Un léger picotement aux yeux la rappela discrètement à la réalité. Elle mit un terme à son voyage, dépitée à l'idée de retrouver l'ambiance de son petit studio.
Elle mesurait progressivement les possibilités de cet outil, elle qui s'était jusqu'alors contentée de sillonner les mêmes circuits devenus des impasses au fil d'une pratique trop timorée. Elle décida d'en finir avec les réflexions apeurées qui l'enfermaient dans une solitude étouffante et l'isolaient du monde.

***

Son supérieur lui ayant octroyé des heures dues, le lieutenant revint le lendemain. Il se rendit au café d'où avait surgi l'homme qui l'avait si violemment ému. Il ne le vit pas immédiatement à cause de la cohue. L'endroit bondé et les vociférations des consommateurs le malmenaient. Il s'accouda au bar et commanda une bière. Le désir le taraudait, farouche. Des rires trop bruyants éclatèrent, couvrirent un instant l'infernal brouhaha. Pascal Moreau se retourna vivement et l'aperçut qui venait de prendre place avec des amis. Des hommes. Jeunes et fringants, terriblement individualistes et gais lurons. Mais le policier ne voyait que lui. Son regard fixe finit par être remarqué du groupe qui, touché, l'invita à sa table. Il s'approcha d'une démarche gauche et maladroite, empêtré dans son désir. Il se fit offrir une autre bière. Intimidé, il ne put dire que quelques mots. Frank l'observait, aux aguets ; avait deviné dans cette gêne pataude des sentiments à son endroit . Le policier triturait son verre vide, évitait ses yeux et leur appel délibéré.
La soirée fila, entre rires et chansons. Pascal Moreau se détendit, s'épanouit loin de la médiocrité de ses collègues homophobes. Puis Frank et lui s'éclipsèrent, s'aimèrent dans un petit hôtel impersonnel. Ce fut âpre, sanguin. Aucun mot ne fut prononcé. Leurs gestes fiévreux, fébriles ; des râles sourds, des gémissements de souffrance et de bonheur mêlés.

***

Ses voisins et ses quelques amis notèrent un changement. Imperceptible, tout d'abord. Ténu, mais qui chaque jour s'imposait un peu plus. Le visage plus gai, plus souriant, plus rond. Certains s'en réjouirent, lui prédirent un avenir plus radieux ; d'autres, parce qu'ils se sentaient menacés, en prirent ombrage et adoptèrent deux attitudes à son encontre : le fiel et son cortège de sourires hypocrites, un refus silencieux de la côtoyer plus longtemps. Elle ne fut dupe ni de l'une ni de l'autre. Mais elle ne modifia pas vraiment son comportement. Elle balançait toujours entre le grand bond en avant, qui aurait définitivement tout fracassé dans son élan, et une complaisance malsaine dans son univers pétri de faux repères.
Elle réalisait, de manière confuse et désordonnée, que ses échappées régulières dans les étendues polychromes de la toile n'étaient qu'un mirage.
Elle s'abîmait, loin du vrai monde et de ses traquenards.
Elle brisa ses ultimes réticences un soir clément de la nouvelle année. L'idée ne s'était pas imposée de façon claire et logique, mais avait pris racine dans une eau croupie où fermentait le désir du corps de l'autre. Elle s'inscrivit sur un site de rencontres réputé, inventa un pseudonyme iconoclaste.
Aucune photo
Sa hardiesse s'arrêtait là.

***

Le visage détendu et libéré de Pascal Moreau, son sourire radieux et généreux orchestraient les persiflages du commissariat. Sa métamorphose intriguait, alimentait la haine. Il ignorait les bavardages crapoteux et sa relation avec Frank lui donnait une énergie combattive qui les irritait tous. Il fonçait, habité d'une nouvelle confiance en soi, entraînait malgré eux ses coéquipiers décatis.
Son amour était naïf et touchant . La traque des dealers, des assassins, les immersions régulières dans le marigot humain ne l'avaient pas complètement aigri. Il s'était ramassé en lui-même, avait fait bloc pour résister à la violence, pour ne pas être déformé, modelé par elle. Il restait toujours le petit garçon attachant qui sollicitait les caresses et les baisers. Cela, il avait su l'enfouir et le protéger.

***

Une musique légère signala un interlocuteur. Elle vit clignoter le rectangle bleu et blanc de la messagerie instantanée. Un inconnu du nom de Gremaquion la salua :
- « Salut Serquatine. »
Une pastille jaune aux dents immenses égayait ce premier contact. Déstabilisée, elle attendit.
Lâche devant cette phrase inoffensive.
- « Coucou ! ! T toujours là ?
- Oui ! J'ai été surprise ! »
Elle cliqua sur « envoyer » et vit son message s'afficher.
- « T nouvel ?
- Oui. C'est la première fois que je parle par le biais d'Internet. »
Elle avait mis trop de temps pour répondre. Un autre message était apparu.
- « T toujours là ? T longue ! »

Elle découvrit , au cours de cet échange virtuel, les quelques règles qui régissaient la correspondance instantanée. La conversation prit très rapidement un tour personnel. Il allait à l'essentiel, détaillait sans pudeur une vie sentimentale agitée. Elle était malmenée par l'étalage brutal de cette intimité inconnue. Ses messages lapidaires, sibyllins impatientèrent son correspondant. Il devinait les hésitations de son interlocutrice. Il s'agaça de ses petites peurs mesquines et mit fin à l'entretien.
Elle demeura pensive devant cet échec dont les raisons lui étaient connues. Mais dans un accès de mauvaise foi, elle le justifia et refusa d'en endosser la responsabilité.

***

Frank espaçait les coups de fil, inventait toutes sortes de prétextes pour voir moins souvent son amant. Leurs retrouvailles, de plus en plus irrégulières, annonçaient la fin de leur histoire. Pascal Moreau s'y accrochait, faiblissait devant l'attitude capricieuse de son ami. Son comportement le déroutait. Il endurait les colères de cet homme gâté et infantile, le consolait de ses chagrins imaginaires. Frank le manipulait, le blessait volontairement : il acceptait et pardonnait.
Un collègue les surprit un soir. La rue Camille Claudel, lieu de ralliement nocturne, faisait l'objet d'une surveillance étroite. Les pickpockets y sévissaient, y détroussaient au culot une foule bruyante et insouciante. Le lieutenant se trouvait à l'intérieur du café en compagnie de son amant. Ils flirtaient, se titillaient la bouche, la langue. Pascal Moreau ne vit pas entrer un de ses coéquipiers qui, lui, le repéra immédiatement. Le commissariat fut informé des amours d'un des leurs. Beaucoup lui tournèrent le dos, le méprisèrent. On n'affichait pas impunément une homosexualité coupable d'amoindrir une virilité incontestable et revendiquée.

***

Elle s'était habituée à converser avec des inconnus. Leurs échanges informels, faussement complices ; le tutoiement de rigueur – qui dissimulait mal le vide affectif – ne l'effarouchaient plus. Elle lisait rapidement les annonces laissés dans sa boîte aux lettres, les jugeait et les effaçait rapidement. Certains insistaient, elle ne donnait pas suite.

La jeune femme piétinait toujours à la lisière des relations humaines, au bord du chemin à deux.

Alors qu'une journée d'été le silence écrasait son studio, un message retint son attention. Elle y répondit, émue enfin par la modestie des désirs qui s'y formulaient ; ne brandit pas son pseudonyme comme un bouclier qui la protègerait d'autrui. La franchise de cet homme, la détresse qui affleuraient dans son annonce la touchèrent bien plus qu'elle ne voulait l'admettre.
Ils échangèrent régulièrement, se mirent à nu au fil des lettres électroniques.
Ils s'imaginaient, s'inventaient l'un l'autre chacun de son côté.
Elle céda la première et l'appela sur son portable dont il avait donné rapidement le numéro.
Elle le composa sans trop de nervosité.
Il était loin d'elle.

***

Son univers craquait de toutes parts. Il en colmatait tant bien que mal les brèches innombrables.
Le couple connut néanmoins quelques temps de répit. Remords tardifs ou comédie mondaine, Frank se montra plus souple, plus amoureux. Cette douceur nouvelle entre eux atténua durablement les souffrances de Pascal Moreau. Son ami, plus démonstratif et plus généreux, laissait croire à un avenir commun.
Ils décidèrent de s'exiler durant un mois et disparurent dans la Creuse. Ils s'y aimèrent, redessinèrent avec des gestes tendres les moindres parcelles de leurs corps. Frank badinait, séduisait, lacérait sans fin le cœur de son amant.
Il oublia.
Il oublia les avanies de son métier, les caprices de l'aimé, son instabilité chronique qui le mettait à rude épreuve.

***

- « Bonjour. C'est Serquatine !
- Oh ! Bonjour. Tu as donc eu mon numéro ? »

Loin, très loin, une déchirure, une lézarde infimes…

La voix grave et déliée, sans enjouement excessif.

Elle se concentrait sur la réponse à donner, à l'écoute de l'homme.

- Oui ! Je me suis dit que je devais t'appeler, c'est beaucoup plus simple.
Tu vis où ?
- Je suis à Paris. Et toi ?
- Dans la région bordelaise.
- Tu es salariée ? »
La brèche s'élargissait. La brutalité de la question, le manque de raffinement et de tact la décevaient.
- « Non. Je ne travaille pas. Je suis une formation pour changer de métier.
- Ah bon ! Tu faisais quoi avant ? »
Il dirigeait l'entretien, l'orientait. La jeune femme restait prudente dans ses réponses ; tentait vainement de donner un visage à cette voix masculine autoritaire.
Le fantasme originel s'étiolait sous les coups de boutoir d'une réalité triviale. Elle ajustait tant bien que mal à cette voix la vérité qui en émanait. Elle avait violemment rêvé une chimère, une baudruche qui crevait.
L'échange téléphonique dura un quart d'heure. Elle était évasive, mentait un peu ; avait le sentiment de plus en plus pénible d'avoir déjà vécu cela. La jeune femme cherchait à savoir quand mais échouait à trouver.
Elle raccrocha sur la promesse d'une photo.

***

Pascal Moreau et son amant rompirent peu de temps après leur retour de vacances. Frank connut un homme dans un des nombreux backrooms de la rue Camille Claudel. Il s'était lassé de son ami et de ses silences, de cet amour qui l'asphyxiait. Il l'abandonnait, refusait catégoriquement de répondre aux appels téléphoniques.

Il dérivait dans sa solitude. Il frappa violemment un jeune délinquant devant son collègue qui ébruita le geste.
Il s'en moquait.
Il se rendait tous les soirs dans le café de leur rencontre, espérait l'y retrouver. Mais Frank avait définitivement disparu.
Il redevint un homme seul, ombrageux et plein d'incertitudes, qui échappait à la devise du siècle. Il ignorait les regards affamés des femmes qu'il croisait. Son absence aux autres et à lui-même réveillait ce besoin primitif d'exister aux yeux de qui s'abstrait du monde. Il titubait, s'arrimait à de maigres espérances, aux souvenirs vivaces et cruels comme des échardes.
Une solitude extrême et virulente l'empoignait. Ses accès imprévisibles l'égaraient, s'abattaient sur lui n'importe où.

Elle l'enfermait et l'isolait.

Il roda sur Internet, négligea les sollicitations crues d'hommes directs et sans façons.
Frank le conduisait au bord de la folie.

***

Elle conclut sa lettre électronique par un refus de donner suite. L'entretien « d'embauche » n'avait pas été concluant.
Sa réponse ne la ménagea pas. Il lui dit en des mots simples ses déceptions.
Elle oublia.
Elle oubliait toujours.
FIN


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