Cétait chaque jour la même chose, la même routine. Le réveil sonnait à 5h30 ou bien la radio était branchée sur Europe 1 (de préférence France Info) et égrenait les informations, les nouvelles de dernière minute : une catastrophe, en général, rien de bien réjouissant.
Cétaient les mêmes gestes éternellement recommencés, les mêmes regards mornes, éteints, jetés dans la glace rapidement, sans sattarder.
Il naimait pas le matin.
Il vivait dans un appartement plutôt spacieux du 4ème arrondissement, non loin de lHôtel de Ville, dans un hôtel particulier datant du 17ème siècle et qui avait appartenu à un personnage sulfureux de lHistoire. Il ne savait plus qui exactement. Une femme, peut-être.
Il naimait pas lHistoire.
Chaque matin, chaque soir, pratiquement à la même heure, il appuyait sur les mêmes touches pour activer ou désactiver lalarme. Aucun interstice dans cette vie minutée, aucune place à limprévu. Rien.
Dun pas dynamique ou traînant, cela dépendait des jours, il gravissait la volée de marches encombrées de canards empaillés, modestes trophées de chasses en Sologne. Il ne se souvenait plus de ces jours passés à guetter le gibier dans le froid. Tout cela appartenait au passé.
Il naimait pas le passé.
Il vaquait à ses occupations, toujours les mêmes.
Il était sérieux.
Elle prenait le train de 6 heures car elle commençait à 7h30. Elle attendait patiemment sur le quai de la gare la venue du RER qui lemmenait à Paris, non loin de lHôtel de Ville. Elle avait froid et semmitouflait dans son long manteau de laine blanc, jolie et sérieuse avec sa serviette et son sac à dos en cuir rouge. Elle travaillait comme avocate chez Levert et Pierron. Discrète, efficace.
Il lavait repérée depuis longtemps.
Il avait été frappé par son sourire, un sourire imperceptible mais généreux. Son allure décidée, parfois nonchalante, laimantait. Il aurait aimé la connaître : elle était la femme de sa vie.
Il la croisait tous les jours à 7h15 exactement, à lentrée de la station Saint-Paul. Elle montait prestement, légère et gracile, il descendait plus lentement, lui décochant au passage un bref coup dil. Il partait, elle allait. Et cétait tous les jours ainsi.
Elle lavait repéré depuis longtemps.
Elle avait bien noté le petit coup dil avide du cadre (elle ne savait pas pourquoi mais elle était sûre quil était cadre ; le costume, peut-être) lorsquelle débouchait de la station. Bref, mais avide.
Depuis combien de temps durait cet entre-deux ? Elle naurait su le dire.
Elle y songeait de plus en plus dans son bureau qui disparaissait sous les dossiers : divorces, pensions alimentaires. Cétait son lot quotidien.
Elle ne pouvait ignorer son regard rapide, intense qui lui disait quil la voulait.
Il rentrait tard le soir, épuisé par les longues tractations avec les clients. IL rentrait seul, dans son appartement vide du 4ème arrondissement. Il ne la voyait jamais : elle devait être déjà partie.
Le plateau sur les genoux, non loin de lui le portable, il jetait un il distrait sur la télévision. Ils étaient quatorze millions à faire de même. Cétaient les dernières statistiques.
Puis il sortait, écumait les boîtes de nuit, revenait bredouille, plus bredouille que jamais, seul, toujours plus seul. Il ne savait comment conjurer cette malédiction quétait sa solitude. Il sendormait tard dans la nuit, abruti dalcool et de fatigue. Il la revoyait alors, lui parlait, linvitait au café. Elle acceptait, ravie. Il se réveillait en sursaut, ce nétait quun rêve. Un simple rêve.
Et les mêmes gestes, les mêmes pas toujours recommencés.
Elle marchait maintenant plus lentement, elle ne se pressait plus, ralentissait : elle attendait de le voir. Les Parisiens la bousculaient et pestaient contre sa lenteur. Ils se croisaient, se cherchaient, rivés lun à lautre. Puis il disparaissait, happé par lanonymat. Elle gagnait son bureau chez Levert et Pierron, heureuse, belle de lavoir vu.
Il jubilait dans son office : ce matin, ils sétaient aimés dun simple regard.
Il sortait plus tôt aujourdhui ! Les clients pouvaient attendre.
Tenaillé par une peur diffuse, le cur battant, il approchait de la station. Elle était là, sur le quai bondé, un peu perdue dans cette foule bigarrée, si jolie dans son manteau de laine blanc. Il sortait de la rame. Maintenant ou jamais. Un sourire sur leur visage : ce matin, ils sétaient aimés dun simple regard.
- « Je mappelle Vincent.
- Et moi, cest Isabelle. »