Yliane lisait et relisait la feuille de papier froissée entre ses doigts, le visage fermé de ceux qui, incertains du monde comme deux-mêmes, se retirent de la confrérie des hommes.
Elle portait sur son nom de famille un regard profondément sceptique, dubitatif : qui avait osé ?
Assise sur un banc dont la peinture sécaillait, elle disparaissait sous un long manteau de cuir noir pelé ; ses longs cheveux striés de gris pendaient dans son dos, à labandon.
Aucune trace de ces coiffures sophistiquées.
Elle se leva et quitta le square Paul Painlevé, le visage altéré par la fatigue.
Son nom : le noir absolu , une béance infinie.
Podefghui : un assemblage hétéroclite de voyelles et de consonnes, aussi aléatoire quincongru.
Elle vagabondait au hasard des rues, jetant un coup dil faussement intéressé aux devantures des librairies.
Les pensées étaient ailleurs : son nom, sa solitude.
Le quartier latin navait plus aucun secret pour Yliane. Elle en avait épuisé les moindres recoins.
Sa démarche était hésitante, ses pas, mal assurés.
Yliane regagna sa mansarde du XVème arrondissement, non loin du Champ de Mars. Elle se morfondait dans cette obscure chambre de bonne dà peine quelques mètres carré.
Tout juste suffisant pour lessentiel.
Spartiate.
Des bottins glanés dans les brocantes traînaient un peu partout.
Yliane les possédait tous.
Elle en saisit un quelle ouvrit à la première page, lettre P. Geste quotidien et familier, cent fois répétés.
Aucun Podefghui.
Elle prit un autre bottin, toujours la lettre P et toujours pas de Podefghui. Elle laissa retomber lépais volume, se dit aussitôt quelle aurait peut-être plus de chance avec lordinateur. Elle lalluma dun geste machinal, et le ciel bleu lumineux du moniteur transperça la pénombre de la mansarde. Puis elle tapa le mot étrange : Podefghui.
Elle fixait les lettres noires qui lui résistaient, lui refusaient la moindre parcelle de lumière qui aurait levé leur opacité.
Cétait un mot obscur, vide, sans épaisseur. Sa vacuité et sa laideur étaient son mystère même quYliane voulait résoudre : qui lavait fabriqué ? pourquoi cet assemblage de bric et de broc ?
Lordinateur ronronna, et fit chou blanc :
_ « Ce document est introuvable. Il nexiste pas de site à ce nom. Veuillez lancer une nouvelle recherche. »
Elle sacharna sur le clavier, pianota violemment comme une forcenée.
Yliane
Yliane, otage de son désir, otage du mot noir.
La nuit était maintenant tombée. Dans une chambre exiguë du XVème arrondissement, une jeune femme cherchait et cherchait encore.
***
La silhouette dégingandée arpentait la Place Saint-Michel, remontait le boulevard à la recherche dun lieu tranquille où se poser. Elle repéra un salon de thé peu fréquenté en cette matinée blafarde où le soleil le disputait au crachin. A lintérieur, une jeune femme dune trentaine dannées se tenait à lécart. Elle jetait des mots sur une feuille maintes fois raturée. Insatisfaite des phrases brinquebalantes qui cahotaient le long dun sentier imaginaire, elle ne vit pas Yliane sinstaller non loin delle. Elle biffait les mots qui senchaînaient en une syntaxe banale, couleur grisaille et sans relief. Agacée, elle abandonna son bic noir sur la page nervurée, repéra sa voisine qui feuilletait nerveusement une revue féminine.
Yliane étouffait, la tête lui tournait. Signes familiers du vide qui loppressait. Ce vide qui la submergeait depuis peu, dune brutalité pure, minérale, qui la laissait désemparée, au bord de la folie, elle voulait le remplir de lhistoire de son nom.
Ca venait de la prendre là, au moment où elle pénétrait dans le salon. Un coup dil machinal sur la silhouette féminine et ces vertiges qui lassaillaient soudainement.
Sa voisine lobservait, elle lavait reconnue ; puis elle séclipsa. Yliane sapaisa. Auprès delle, une jeune serveuse inquiète, une main posée sur son épaule. Elle la rassura, lui dit que ce nétait pas la première fois.
Le visage défait, Yliane quitta peu après le salon de thé sous lil perplexe des employées.
Tandis quelle se dirigeait doucement vers le Luxembourg, le souvenir de lécrivaine simposa à elle, malgré elle : un visage ovale et plein, la bouche petite et maquillée, le nez rond. Elle sempressa de chasser cette image entêtante qui ravivait son trouble.
***
Yliane déambulait dans le parc du Luxembourg. Un soleil maladif, en bout de course, lavait emporté provisoirement. Les promeneurs se faisaient plus rares. Elle se posa sur un banc, inclina légèrement la tête sur le côté et ferma les yeux.
Son histoire, elle ne pouvait y mettre des mots dessus.
Rien ne simprimait.
Les lettres blanches disparaissaient, absorbées par le gouffre du mot noir. Lorsquelle se retournait, elle ne voyait rien, même pas de page vierge.
Rien que le vide, le néant.
Des bouffées dinquiétude laccablaient, quelque chose la rongeait , la fouaillait. Parfois, ça semblait satténuer et puis ça resurgissait brutalement, sans prévenir.
Une passante qui sétait assise quelque banc plus loin la dévisageait de manière insistante, lourde. Yliane se leva, des gouttes de sueur perlant sur les tempes et regagna la sortie du parc.
Sous lil torve des hommes, la nuit sinstallait.
Elle rentra bredouille, plus déchirée que jamais. Les bottins disséminés dans la chambre étroite lui rappelaient sa solitude viscérale : il nexistait aucun Podefghui dans aucun des annuaires de France.
Yliane avait passé des jours entiers à le vérifier.
Elle sallongea sur le lit et sendormit
Elle émergea des heures plus tard accueillie par un silence dune violence rare. Elle leva les yeux au plafond moisi, espérant débusquer une issue dans les méandres jaune pisseux laissées par les pluies quotidiennes.
Elle avait entrepris de connaître son passé, de le construire avec les bribes dinformations dénichées grâce aux bottins.. Mais personne navait osé porter un nom pareil. Comment réunir alors les lambeaux dhistoire qui permettraient détablir la sienne ? Quels étaient les êtres qui sétaient accouplés et qui avaient donné Yliane Podefghui ?
Elle se cognait au silence des questions sans réponse, pitoyable et pathétique Ulysse égarée dans sa propre odyssée.
Elle sortit lentement du lit, les vêtements froissés, toute dépenaillée. Elle sarrangea rapidement puis entassa les annuaires dans un coin de la pièce : des millions de petites vies en lettres noires entreposées les unes sur les autres qui signoraient, saimaient, faisaient lamour.
Tant dêtres humains et pas la moindre trace dun Podefghui, sous une forme ou sous une autre ! !
Elle ne savait doù elle venait, elle ne savait qui elle était.
***
Les jours passèrent, brumeux et glacés en cet automne indécis. De temps à autre, un rayon de soleil frileux tentait bien de simmiscer entre les gouttes dune pluie incessante, mais ça ne durait pas. Laverse sabattait, impitoyablement régulière, enserrant la capitale entre ses barreaux liquides. Les passants se hâtaient, indifférents à Yliane qui errait dans les rues de la ville.
Elle navait plus revu la jeune écrivaine. Une rencontre fortuite et familière dans le quartier latin. Cependant, son souvenir revenait par intermittence. Elle balayait bien vite ce visage banal.
***
Yliane abandonna totalement ses recherches après un ultime échec auprès de la Mission départementale de Paris.
Lidée lui était venue , lumineuse, alors quelle navait plus aucun espoir. Elle en avait dailleurs été ragaillardie et, pour la première fois, lavenir lui avait semblé souriant. Comment ny avait-elle pas pensé plus tôt ? Cétait évident ! Elle ne craignait plus de se retourner vers cette page blanche quelle remplirait de lhistoire de son nom, de sa propre histoire.
La désillusion fut cruelle.
Elle nétait lenfant de personne.
***
Le vide ne la quitta plus. Pour tenter dy échapper, Yliane se réfugia dans la bibliothèque de son quartier.
Elle y passait de longues journées en compagnie de ces êtres dencre et de papier. Elle sappropriait leur histoire, la faisait sienne. Elle comblait tant bien que mal la béance infligée par sa terrible solitude. Elle sinventait un passé, une famille, des amis. Mais lorsquelle rentrait le soir, le silence lattendait. Les bottins avaient été jetés, et les millions de vie avec.
Yliane lisait beaucoup, faisait des fiches des livres quelle dévorait. Les noms des personnages étaient dûment notés et leur histoire, soigneusement recopiée.
Par un matin grisâtre, elle sinstalla à une table qui se trouvait dans la salle consacrée à la philosophie et à la psychologie. Elle nétait pas la première. Une jeune femme lavait précédée. Des feuilles raturées, mouchetées de noir et de rouge étaient étalées devant elle. Elle était venue à louverture pour avoir le coin le plus tranquille.
Son histoire la rendait soucieuse : elle navançait plus. Les mots venaient à elle très difficilement. Parfois, une expression heureuse la traversait, mais bien vite elle sen allait, refusant de se laisser prendre.
Lécrivaine sempara des feuilles disposées devant elle et les déchira en mille morceaux.
Dans une rue glissante et grasse du XVème arrondissement, non loin du Champ de Mars, un coup de vent emportait en un tourbillon des confetti sur lesquels on pouvait lire : Yliane Podefghui.