« Aucun indice, aucun suspect n'ont été trouvés dans l'affaire du tueur au cran darrêt, surnommé ainsi déjà depuis plus dune semaine. En effet, un nouveau corps lacéré a été découvert ce matin même dans les escaliers de la rue Mourlon dans le 19ème arrondissement de Paris. La victime était une jeune femme de vingt-cinq ans du nom de Joséphine Audré qui résidait rue dAlgérie non loin de lendroit où elle fut retrouvée. Cela fait maintenant 5 victimes en 6 jours et le commissaire principal chargé de lenquête na put fournir plus dinformation que les jours précédents. Il semble que le tueur
»
Sept heures. La télévision séteignit dans un vacarme assourdissant comme si elle venait de rendre lâme. Elle grésillat encore quelques secondes puis le silence sinstalla.
Saleté de relique ! Je me demande combien de temps elle va encore tenir !
Une voix masculine venait de tonner dans la pièce. Une pièce sommairement meublée favorisant lécho : deux fauteuils, une table basse, une commode, datant du crétacé et la dite télé. Un homme seul, avachi dans son fauteuil faisait également partie du décor pittoresque. Sa longue tignasse rousse lui tombait sur les oreilles et rebiquait dun peu partout. Il poussa le balai qui lui servait de télécommande et posa ses pieds nus sur le lautre fauteuil en face de lui. Une odeur nauséabonde sen dégageait mais celle-ci ne semblait pas le déranger pour autant. Il décapsula une bière, la but rapidement et émit un rot si puissant quil en sourit lui-même. Il se dirigea dun pas nonchalant vers la salle de bain, se dévêtit et grimpa dans la vieille douche. Celle-ci ne pouvait réunir plus dune personne, à moins davoir pratiquer du yoga pendant des années de manière intensive. Cela dit, il parvint à se doucher sans trop dembûches et à shabiller à peu près correctement. Il claqua la porte de son studio - cétait le seul moyen pour parvenir à la fermer - et descendit les marches avec précaution. Il lui était déjà arrivé deux fois de se retrouver en bas, sur les fesses, en moins de temps quil ne fallait pour le dire. Souvent, une marche cèdait, laissant sur le visage de la victime une lueur deffroi et de résignation ; cétait une question dhabitude.
Il remonta le boulevard Sérurier, prit au vol son quotidien à langle de la rue Mouzaïa, et fit sa première halte au café de la même rue. Comme chaque jour, il sisola à la table la plus inconfortable, proche de la sortie, et but son café tout en lisant attentivement la chronique des faits divers. A lobserver ainsi à maugréer dans sa barbe, il passait pour le farfelu du quartier. Il sen moquait et ne changeait en rien ses pratiques matinales. Le ventre rempli dun bon expresso, il profita de lathmosphère estivale pour se rendre à pied à la boutique Chaumont Presse Loisirs.
*****
Il atteignit enfin la place du Général Cochet. Son périple lavait fait longer le square de la Butte du Chapeau Rouge, endroit quil affectionnait tout particulièrement, et ou il sétait arrêté pour finir son journal. Cette contradiction entre la verdure des parcs et la grisaille des immeubles parisiens donnait à ces espaces verts un cachet particulier. Il parvint au 115 de la rue Petit.
- Je nen crois pas mes yeux, sesclaffa M. Demery, le patron de Franck, en le voyant arriver à la librairie, vous semblez à lheure mon ami !
Franck le dévisagea dun air agacé mais ne dit mot. Ce genre de remarque était à prévoir.
- Vous êtes donc prêt pour aller travailler, continua lautre toujours cynique.
- Bien sûr Monsieur.
Et c'est exactement ce qu'il fit. Il rentra d'ailleurs épuisé chez lui. Rester debout toute la journée n'était pas de tout repos. Il était 19h et c'était l'heure de passer à table. Il alluma son téléviseur presque inconsciemment - c'était devenu une sorte de réflexe - et mis à chauffer une pizza dans le four. Il s'effondra dans le canapé et piqua du nez immédiatement.
Une odeur de brûlé le réveilla en sursaut. Il regarda sa montre nerveusement : il sétait assoupi durant deux heures. Sa pizza nétait plus quun bloc noir immonde et compact qui dégageait une odeur horrible. Il sortit le bloc affreux du four et le jeta rageusement dans la poubelle. De toute façon il navait pas faim. Puis il avait une chose importante à faire.
Il monta les quelques marches qui menaient à la mezzanine et sapprocha dun petit bureau quil avait installé là. Plusieurs accessoires traînaient sur le sol et le bureau. On pouvait voir des couteaux de toutes les tailles, de la sciure ainsi que des espèces de petites poupées en bois aux corps grossièrement taillés mais dont les têtes étaient minutieusement détaillées. Il y avait exactement cinq de ces figurines posées sur le bureau.
Il les prit et les posa délicatement sur une étagère prévue à cet effet. Il les contempla une par une dun air satisfait pendant un instant et se décida enfin à se mettre au travail. En ayant bien prit soin davoir choisit un morceau de bois assez long et assez épais, il commença sa besogne. Il tourna et retourna le morceau de bois entre ses mains jusquà ce quun semblant de visage apparut sur celui-ci : Sa figurine prenait forme.
Il affina et consolida son uvre et parvint à obtenir un visage parfaitement détaillé et descriptif comme à son habitude. Il paraissait fier de sa création. Les visages de ses figurines nétait jamais les mêmes et pourtant il se laissait guider par sa simple imagination.
Lorsque lobjet fut totalement terminé il le regarda, le sourire aux lèvres, et se dit quil était maintenant tant de faire sa ballade du soir. Bien sûr, il prit la figurine avec lui, elle allait lui servir.
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Cest sur les coups de minuit que Franck réussit à venir à bout de sa serrure et à pénétrer chez lui. Il actionna linterrupteur. La lumière blanche lui fit plisser les yeux. On pouvait voir son visage illuminé par un sourire étrangement radieux. Il venait daccomplir un acte nécessaire et utile à ses yeux. Il sortit le couteau ensanglanté quil tenait sous son impair et le rinça dans lévier afin quil redevienne comme neuf. Il replia la lame et glissa larme dans la poche intérieure de son impair quil accrocha sur le porte manteau.
Cétait le même rituel chaque soir : dès quil se sentait prêt, il montait dans la mezzanine et fabriquait une figurine qu'il détaillait au maximum pour pouvoir trouver une personne à l'extérieur qui lui ressemblerait. Cétait sa sixième figurine.
Les précédentes étaient les copies conformes des 5 personnes retrouvées mortes ; Sans compter celle que lon retrouverait bientôt. Sa figurine achevée, il partait à la recherche de son sosie humain. Cétait une sorte de jeu quil aimait tout particulièrement.
Ce soir, sa victime était une jeune femme ; comme les soirs précédents. Il se souvint exactement de ce qui sétait passé : Il vit la jeune femme métro Buttes Chaumont et jeta immédiatement un coup dil sur la petite poupée quil tenait dans les mains : elle lui ressemblait. Il ne savait pas pourquoi, et ne se posait dailleurs jamais la question, mais il devait la tuer. Il la suivit ainsi pendant un long moment et fut bien heureux lorsquelle sarrêta aux abords du square de la butte du Chapeau Rouge.
Il sapprocha delle tout doucement, regardant autour de lui dans lobscurité. Un vent léger qui, probablement au contact des buissons, créait un sifflement aigu et lugubre. Franck sapprocha davantage.
La jeune femme se retourna brusquement : elle ouvrit la bouche mais aucun son nen sortit ; Elle était pétrifiée devant lhomme qui, en face delle, la menaçait dun couteau.
- Je, je vous donne tout ce que jai, balbutia-t-elle, mais je vous en supplie ne me tuez pas.
A peine eut-elle finit de prononcer ces mots que Franck frappa. Le cri de la femme se perdit dans les méandres du 19ème . Les yeux écarquillés dhorreur, elle tomba au sol. Il reprit son chemin rue dAlgérie et rejoignit les escaliers de la rue Mourlon pour rentrer chez lui, rue du Pré Saint-Gervais.
Franck ferma les yeux comme pour mieux se souvenir de ce moment magique ; Ce quil aimait avant tout cétait de voir cette expression de terreur dans le regard de ceux quil égorgeait. Il se surprenait souvent à sourire, tel un dément, observant chaque palier de la mort de sa victime. Plus il voyait la lame pénétrer dans la chair plus il désirait quelle continue. Cétait ainsi quil avait achevé la jeune femme ce soir dans le parc : il sétait acharné sur elle alors quelle était étendue sur le sol.
*****
Il rouvrit les yeux et se dirigea vers la cuisine pour se rafraîchir un peu. Sa gorge était sèche et il transpirait à grosses gouttes. Il avait ressenti toutes ces émotions après chacun de ses passages à lacte. Peut-être y prenait-il de plus en plus goût ?
Il passa une très bonne nuit et, chose étrange, se leva même le lendemain matin sans grande difficulté. Il faisait beau et il était de bonne humeur ; Cette journée sannonçait excellente. Il déjeuna copieusement et avec grand appétit. Il était prêt à affronter une journée de travail.
Arrivé à Chaumont Presse Loisirs, il eut limpression que tout le monde sétait levé du bon pied. Les gens dans la rue paraissaient plus heureux ; les clients étaient plus aimables et même le patron avait un sourire étonnant. Tous semblaient légers et ravis. Cette impression ne le quitta pas de la journée.
Il rentra chez lui aux environs de 18h30. Il avait prit un peu de retard au travail, ce qui ne lui arrivait dhabitude jamais. Il desserra son nud de cravate quil jeta sur le fauteuil avec son manteau puis glissa léternelle pizza dans le four : il navait pas pu manger celle dhier soir et ca avait lavantage dêtre rapide.
Il se laissa tomber lourdement dans le canapé. Il agrippa le balai qui était contre le mur et le tendit en direction de la télévision. Dun petit coup de poignet il parvint à lallumer. Le visage dune présentatrice apparut sur lécran. Elle annonçait déjà le programme. La pizza fut prête alors que commençait le feuilleton du soir.
Il se leva, prit un plateau, déposa délicatement la pizza au centre et se réinstalla devant son téléviseur. Il aimait manger comme ça, devant ses émissions préférées. Ce quil attendait plus que tout cétait les informations. Quelque soit lheure à laquelle elles passaient il les regardait : il ne les manquait jamais. Elles commencèrent à sa grande satisfaction sur le récit de ses exploits...
« Le tueur au cran darrêt a encore frappé cette nuit, commenta la présentatrice. Ce matin à 6h30, le corps de Rosanna Marquant a été retrouvé gisante dans le square de la Butte du Chapeau Rouge. Daprès le rapport des légistes, la mort daterait denviron sept heures. Ce meurtre aurait donc eut lieu peu avant minuit. Les enquêteurs ne connaissent toujours pas les motivations du tueur au cran darrêt, mais il savère être un dangereux psychopathe. Le commissariat central de la police judiciaire, rue E. Satie, est sur le qui vive depuis quelques jours, et aucun indice nest laissé au hasard, nous assurent les responsables de lenquête »
Franck avala le reste de sa bière et sourit. Il sétait demandé à maintes reprises pourquoi la presse lavait affublé du surnom ridicule de « tueur au cran darrêt » ; ils navaient rien trouvé de mieux.
- Quelle stupidité, pensa-t-il.
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Il était 22h30 quand le générique du film défila à lécran. Il éteignit la télé et grimpa à la mezzanine : il devait se mettre au travail sans plus tarder. Il déposa la poupée de la veille à côté des cinq autres et commença son uvre. Il eût tôt fait de lachever. Il avait prit le coup et parvenait maintenant à finir son travail assez rapidement. La figurine représentait pour une fois le visage dun homme ; Franck sortit de chez lui dun pas vif et méfiant dans les escaliers de limmeuble.
Il arpentait la rue depuis 2 heures, épiant chaque homme, regardant dans les recoins des ruelles. Personne ne correspondait aux traits de sa figurine. Désespéré, il remit son projet au lendemain et prit le chemin du retour. Alors quil était à proximité du canal de lOurcq, il aperçut au loin une silhouette. Il courut et parvint au niveau de lhomme en question.
Celui-ci, petit et chétif, avançait à grande allure. La proie idéale. Arrivé à langle de la rue, Franck le vit dassez près pour sapercevoir que cétait la personne quil recherchait. Lhomme avait un visage fin et un regard triste. Celui de sa figurine.
Il sapprocha discrètement. Il fallait attendre le bon moment, lendroit était trop éclairée ; il laurait plus loin. Lhomme traversa la rue des Ardennes et fit un signe de la main à une jeune femme au volant dune Sirocco blanche. Il grimpa dans la voiture qui démarra laissant Franck planté là, haletant sur le trottoir den face.
Comment avait-il pu rater son coup ? Comment allait-il accomplir sa mission ? Il sengouffra dans la rue Goubet, qui traverse du cimetière de la Villette, et se retrouva vite dans la pénombre.
Alors quil réapparaissait à la lueur dun lampadaire, un petit bruit le sortit de son état semi-comateux. Il sarrêta soudain. Rien ne bougeait. Des volutes de nuages senroulaient autour des réverbères et montaient vers le ciel sombre.
Il allait repartir lorsquun cri aigu transperça les ténèbres. Un rat sortit à toute allure dun pneu crevé et se faufila dans un soupirail. Franck sursauta puis souffla, rassuré. Il leva les yeux pour reprendre sa route et tressauta, laissant à son tour échapper un petit cri.
Une silhouette imposante se dressait devant lui. Il eut juste le temps dapercevoir un regard glacial quand une douleur intense lui tenailla lestomac. Il baissa les yeux, et vit le manche dun énorme couteau dont plus de la moitié de la lame disparaissait dans son abdomen. Il regarda de nouveau lhomme et essaya darticuler quelque chose. La douleur repris de plus belle. Il sentait la lame qui tournoyait en lui. Sa vue se troubla mais il put voir quelque chose qui lui glaça le sang.
Il leva les yeux et fixa lobjet qui lavait tant horrifié. Lhomme portait une figurine autour du cou : celle-ci ressemblait à Franck comme deux gouttes deau.