Augusta ferma les yeux et se concentra sur les bruits autour delle si caractéristiques. Les murmures, les odeurs, chaque parcelle de sa peau acceptait ces offrandes avec sérénité et plaisir. Le doux son émanant de la salle de projection ; ce cliquetis unique, cette infime vibration. Elle respira dabord doucement puis se laissa gagner complètement par les senteurs des vieux fauteuils qui lui rappelaient tant de souvenirs. Qui disait que les lieux navaient pas dâme, pas de mémoire ?
47 années à côtoyer cette salle lavaient convaincu du contraire. Il lui semblait parfois, alors que lobscurité étreignait la salle, entendre les répliques célèbres qui avaient entourés son enfance. Elle sourit puis ouvrit les yeux. Le petit carré magique clignotait au dessus delle, tel un stroboscope familier. Devant elle lécran sanimait entraînant la montée de nombreuses sensations. Elle avait ri, pleuré, tremblé devant les multitudes dimages qui sétaient succédées au fil des ans. Pablo, le projectionniste ajustait les symphonies visuelles, les films immortels tel un chef dorchestre.
Augusta sentit ses poils se hérisser. Etait-ce dû à la climatisation installée quelques années auparavant ? Elle en doutait. Lémotion en était la cause. Elle senfonça plus profondément dans son fauteuil et ferma les yeux. Elle plongea dans le passé :
1967 :
- Alors ma rainette, ça ta plu ?
- Cétait génial papa !
Augusta, 5 ans, allongée dans son lit, regardait son père comme sil était dieu en personne. On était samedi soir et elle avait vu la séance de 20h00. Pour la première fois de sa petite vie, du moins sen souvenait-elle, elle avait vu un film sur écran géant. Et pas nimporte quel écran ! Celui du Majestueux, le cinéma qui appartenait à Louis, son père.
- Dis-moi ce que tu as ressenti.
- Ben, je sais pas trop, jsuis trop petite !
- Mais non, réfléchit bien. Si tu cherches, tu trouveras les mots qui décriront ce quil se passe ici, dans ton petit cur. Tu sais, le cinéma cest un peu comme si tu touchais le bonheur du bout des doigts. Tellement de sensations tenvahissent ! Regarde-moi !!! Je suis tombé amoureux des salles obscures
- Jai pas tout compris ce que tas dit papa !
- Cest normal, je memballe un peu trop ! Dis-moi juste ce que tu as ressenti ma rainette.
Cétait le surnom quil lui avait donné. Elle ne savait pas ce quétait une rainette et lui avait posé la question. Il lui avait expliqué que lanimal était de la famille des grenouilles. Finalement, elle avait convenu que cétait plus joli que sil lavait appelé « ma grenouille ».
Augusta hésitait, la mine perplexe, à la recherche des mots.
- Euh, cétait un joli dessin aminé
Yavait plein de chansons, de danses. Le petit garçon
Mo
comment il sappelait déjà ?
- Mowgli.
- Ah oui, Mouli, il est très copain avec lours et aussi avec le gros chat noir
.
- Bagheera.
- Ouiiii ! Il est beau Aguera et très gentil, pas le vilain serpent qui roule des yeux. Le début cest triste parce que Mouli il a pas de parent, il est tout seul dans la forêt. Mais les animaux vont soccuper de lui. Ah, y a aussi lautre gros chat méchant
- Cest un tigre. Il sappelle Shere Khan.
- Ils sont durs les noms, jarrive pas à les dire ! En tout cas, à la fin Mouli, il part avec la petite fille et laisse ses copains derrière lui. Ca aussi cest triste !!!
- Oui cest triste mais finalement, cest une bonne chose que Mowgli reparte avec les siens ; cest un homme, pas un animal.
- Mmmmoui !
Augusta commençait doucement à dériver vers le sommeil. Louis se pencha et embrassa sa fille en se disant quelle noublierait pas de sitôt cette soirée. Il ferma la porte de la chambre laissant Augusta avec ses images plein la tête.
Le papier bleu ciel de la chambre denfant sestompa, comme sous leffet de la magie, faisant place à la moquette murale de la salle de cinéma. Augusta était revenue en 2005. Elle soupira et son esprit continua à vagabonder. Elle ne pouvait retenir cette douce promenade dans le passé. De nombreux évènements se pressaient dans son esprit. Elle sabandonna, non sans une certaine appréhension.
1972 : Augusta se réveilla en sursaut. Elle sassit dans son lit et attendit que son cur se remette de ses émotions. Le cauchemar seffaça peu à peu. Elle se leva en catimini et se glissa hors de sa chambre. Elle ne voulait pas se recoucher tout de suite. Elle savança, faisant craquer le plancher sous ses pieds, et jeta un il au dessus de la rambarde de létage. Il y avait de la lumière en bas, dans la salle à manger. Elle descendit silencieusement et pénétra dans la pièce allumée. Louis sévertuait à maintenir le feu de la cheminée. Toujours dos à sa fille, il tendit le bras et désigna le fauteuil en cuir qui trônait devant lâtre.
- Assieds-toi près du feu ma rainette, tu vas prendre froid.
Comment avait-il pu lentendre alors quelle avait été si discrète ? Augusta se posa furtivement la question. Cela faisait partie du mystère quexerçait le père sur sa fille.
- Tu as fait un mauvais rêve ?
- Oui, mais ça va mieux maintenant. Raconte-moi une histoire papa.
Louis tira lautre fauteuil et se rapprocha de sa fille. Il se pencha et plissa les yeux.
- Il était une fois un homme qui bouleversa le monde. Enfin, pas lui, mais plutôt ses enfants. Ses deux garçons plus précisément. Ils sappelaient Louis et Auguste nées en 1854 et 1862. Tu vois, ça ne date pas daujourdhui ! Bref, devenus grand, et après avoir obtenus tous deux des diplômes en chimie et physique, ils décidèrent de travailler dans le même domaine que leur père Antoine : la photographie. Ils travaillaient dur et finirent par perfectionner les techniques de la photographie couleur. Mais ce nest pas vraiment ce qui les rendit célèbres. Un jour, après des mois et des mois de recherche, ils mirent au point une chose extraordinaire : le cinématographe. Et cest le 13 février 1895 que lancêtre du cinéma vu le jour et fut breveté par les frères Lumières. Deux hommes qui entrèrent dans lhistoire
Louis se tut, les yeux brillants.
- Ouah ! Elle est extra ton histoire ! Comment tu dis quils sappelaient ces deux frères papa ?
- Louis et Auguste Lumière.
Augusta fronça les sourcils, puis une lueur de compréhension illumina son visage.
- Mais
ces deux prénoms
- Et oui, cest en hommage à ces deux hommes que mes parents ont choisi mon prénom. Avec maman, nous avons de notre coté choisi celui du deuxième frère et nous lavons féminisé.
- Augusta !
- Parfaitement ! Il te va si bien.
Le ronronnement du projecteur cessa. Augusta sortit de sa torpeur et leva les yeux vers la salle de projection. Pablo remettait en place une nouvelle bobine. Quelques minutes passèrent. Augusta se cala de nouveau dans son siège et cru presque sentir les accoudoirs du fauteuil familial. La lueur du feu de lancienne cheminée brillait dans ses yeux : le souvenir de cette nuit avec son père était intact. Sans prévenir, les images de son enfance revinrent les unes après les autres. Elle essuya une larme qui naissait au creux de lil et ferma de nouveau les yeux. Le ronronnement avait repris dans la salle : battement de cur familier.
1978 : Augusta a 16 ans. Son cur est sur le point dexploser. Elle sent la présence intimidante de Gérald à ses côtés. Grease passe sur lécran géant. Un film quils ont vus tous deux déjà trois fois. Cest dans cette obscurité feutrée quelle recevra son premier baiser. Et pas nimporte lequel ; le baiser de celui qui allait devenir son époux.
Les années filaient dans son esprit occultant totalement limage sur lécran géant. Comme si Pablo projetait le film de la vie dAugusta.
1984 : Cest dans la salle du Majestueux quAugusta sétait réfugiée pour taire sa peine. Louis sétait éteint laissant derrière lui un vide immense. A 22 ans, Augusta avait limpression quune partie delle-même avait disparue. La rainette avait été amputée de ses deux pattes arrière. Celles qui lui permettaient de bondir vers lavant, vers la vie. Elle repensait à cette complicité avec son père. Aux jeux quils avaient élaborés. Nombres dentres eux étaient basés sur le Cinéma. Qui avait joué dans tel film, en quelle année, qui était le réalisateur, quelles récompenses, etc. Augusta était devenu experte en ce domaine. Tant et si bien quelle suivait des études cinématographiques dans lesquelles elle excellait. Louis avait de plus en plus de mal à la coller. Quand ils ne jouaient pas, ils passaient des temps infinis dans la grande salle du Majestueux, au grand dam de sa mère qui ne comprenait pas toujours cette passion commune. Augusta aimait ce cinéma qui proposait des films dart et dessai, des rediffusions de vieux films : par thèmes, par acteurs, par réalisateurs
Elle se revoyait avec son père, toujours à la recherche de questions pièges :
- A toi de découvrir un film, disait-il. Cest un film de David Lean, avec Omar Sharif, Julie Christie, Géraldine Chaplin. Film épique
- Docteur Jivago, 1966.
- Presque ! 1965. Bon un autre plus facile. Film de John Huston avec Humphrey Bogart et Mary Astor. Cest un Pol
- Le Faucon Maltais, 1943 !
- Pardon ?
Pablo avait jeté un regard en direction de la salle et sadressait à Augusta. Le silence régnait et elle compris quelle avait répondu à voix haute.
- Rien Pablo, je pensais tout haut.
- Je remets un film ?
- Non, merci. Vous pouvez rentrer chez vous, je fermerais.
- Daccord. Ca va aller ?
- Oui, oui ça ira.
- Bon, ben bonne soirée Augusta.
- Bonne soirée Pablo et merci. Merci pour tout.
- Oh, çétait un vrai plaisir, vraiment !
Augusta se retrouva seule dans la semi pénombre. Les spots disséminés dans la travée centrale et sur les marches constituaient lunique lumière restante. Devant lécran vierge, Augusta sentit son cur se serrer. Que de souvenirs dans ce cinéma ! Que de mémoire en ces lieux ! A la mort de son père, elle avait décidé darrêter ses études et daider sa mère à la gestion du Majestueux. Viviane naurait pas eut la force de poursuivre le rêve de son mari. Seule, la perspective lui avait parut insurmontable. Augusta avait donc pris la relève à bras le corps. Certain la disait tout aussi passionnée que son père. Elle ne rechignait pas devant la tâche. Elle ne laissait pas transparaître les difficultés et se battait chaque jour pour maintenir le Majestueux à flot. La vie des cinémas de quartier était difficile ; La concurrence au fil des ans plus rude. Lapparition de grande structure, de grandes « firmes cinématographique » affaiblissait les plus petits. Les années étaient passées, le cinéma avait pérennisé. Certes au prix de nombreuses privations, defforts constants. Jusquà lannée précédente
Augusta se leva avec regret. Le fauteuil grinça en se refermant lentement. Encore un bruit caractéristique
Elle parvint à lentrée de la salle, coupa la lumière sans se retourner et se dirigea vers la sortie. Dehors, une nuit fraîche et étoilée laccueillit. Elle frissonna pour la centième fois aujourdhui. Elle leva les yeux vers les grandes lettres éteintes du cinéma familial qui semblait tirer son ultime révérence. Augusta abaissa, pour la dernière fois, le grillage de fer. Elle évita du regard le panneau qui indiquait la fermeture définitive, ferma à clef et, dun pas lourd, disparu dans la nuit.