À Faustine, ma fille chérie.
Rien nest précaire comme vivre
Rien comme être nest passager
Cest un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
Louis Aragon, 1965
Le voyage de Hollande et autres poèmes
Dun enfer
Enfer V
Lannée de mes six ans fut marquée par la naissance de mes deux surs jumelles Léa et Cécile, et cette double irruption fatiguait maman. Le corollaire fut que mes parents décrétèrent à mon insu que lépanouissement de lenfant turbulent que jétais commandait de menvoyer passer les vacances d'été chez mes grands-parents. "Turbulent" était à lépoque le qualificatif le plus fréquemment utilisé par mes proches. Mais selon les circonstances et la clémence de ceux qui furent les acteurs ou les témoins de mon éducation, la gamme des épithètes dont on me gratifiait allait de "éveillé" à "infernal". Voilà quaprès mavoir porté en ventre, nourri, choyé, ma mère permettait à deux piailleuses de musurper son affection. La rancur me tenailla et je ne vis plus en mes géniteurs que deux êtres indignes et cruels prêts à mabandonner à la cambrousse. Quant à Thomas, ce maudit frère aîné, ravi de se voir enfin débarrassé dun frère encombrant, il se rendait le complice fourbe et silencieux de cette trahison.
Le jour de mon départ, le long voyage en train me permit de consommer avec une délectable cruauté la basse vengeance que javais échafaudée les jours précédents. Ainsi, dans un triomphe intérieur exalté par le désarroi grandissant de mes parents, je feignais de ne pas entendre mes parents ou je répondais à leurs ébauches de conversations par des hochements de tête insignifiants et par dimperceptibles bredouil-lages. Ce nest quaprès le septième arrêt de notre voyage qui en comptait neuf que je dus forcer mon attitude tant la difficulté à refouler ma peine grandissait à mesure que lheure de la séparation approchait. Quand mes regrettés tyrans me quittèrent, je fis preuve dun courage inouï pour repousser les épanchements humides et reniflants dont mes grands-parents furent les témoins attendris. Grand-mère, à qui je navais pas encore donné le sobriquet que jai gardé longtemps secret, m'adressa des sourires compatissants tandis que grand-père me tapota lépaule en suggérant un exu-toire à mon déchirement : « Tas raison ptit, pleure si ten as envie, quand tauras fini, tu sras un homme. » C'est avec honte que, les jours suivants, je considérai les pitoyables aveux de mon chagrin.
Cet exil que j'avais inconsidérément redouté ne mérita pas le trouble que sa perspective m'avait causé. S'il marriva parfois de redevenir secrètement le petit garçon éploré du premier jour, mon séjour estival se révéla néanmoins plutôt plaisant. Cest ainsi que maman, papa, Thomas, Léa et Cécile reconquirent mon estime.
Mes résultats scolaires confirmèrent durablement les bienfaits de ces vacances sur mon tempérament puis un nouvel été arriva. Je ne sus pas si mon talent épistolaire y fut pour quelque chose, mais la réponse aux quelques lignes que j'avais méticuleusement rédigées avec l'espoir non dissimulé de renouveler mon séjour ne tarda pas à arriver. Un soir de juillet, les joues encore mouillées du déluge de baisers de Léa et Cécile, j'entamai ma villégiature.
Une tendre complicité s'établit rapidement entre grand-père et moi. Je crois que tout a commencé ce midi où grand-mère nous avait servi sa sempiternelle salade de concombres. Dun ton péremptoire et épiloguant sur les bienfaits des vitamines, elle avait exigé que je termine mon assiette. Mon cher grand-père, qui n'avait sans doute aucune estime pour lesdites vitamines, fit diversion en feignant de flairer une odeur de brûlé et, profitant de l'affolement, vida subrepticement le contenu de mon assiette dans celle de grand-mère. À son retour, celle que je venais de surnommer secrètement "Mémé-concombre" dévora les deux rations de cucurbitacées en me souriant malicieusement. Jusqu'à la fin du repas, j'eus un mal fou à contenir mon hilarité que grand-père relançait en me déco-chant des illades qui en disaient long sur notre connivence. Je ne compris que bien plus tard ce que le sourire de grand-mère témoignait de mansuétude et je me demande maintenant si je ne fus pas alors victime d'un subterfuge destiné à me ménager sans écorner l'autorité et linflexibilité de mémé-concombre.
Avant la messe dominicale, grand-mère quittait son tablier délavé puis séclipsait pour s'endimancher. Guindée dans une robe stricte, elle s'attifait d'un bibi de feutre gris qu'elle portait avec componction mais que je trouvais grotesque. Grand-père ne l'accompagnait jamais. Parfois il renvoyait grand-mère à ses bondieuseries en citant Hugo ex cathedra : « c'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches. » Dautres fois, il braillait son incroyance : « Le paradis
des foutaises
et l'enfer jlai connu
à Verdun. » Souvent, il me relata l'horreur des combats, les détonations incessantes que parfois couvraient atrocement les hurlements des frères darmes blessés, la noria des brancards et des véhicules entre le front et l'arrière, les médiocres repos, les ondes de peur qu'il fallait surmonter. Il domptait son verbe impétueux par de longs silences dont je me deman-dais s'ils étaient destinés à apaiser les affres de sa mémoire ou à laisser ses mots prendre tout leur poids. Quand il ne relatait pas lhistoire de sa vie, il me contait Perrault, minvitait chez les frères Grimm doù nous regagnions notre siècle en compagnie de Marcel Aymé. Grand-père était un conteur remarquable. Son éloquence me tenait en haleine des heures entières, pourtant de temps à autre, Mémé-concombre qui avait un goût prononcé pour les métaphores linterrompait en lançant d'un ton goguenard : « tu l'ennuies, Charles, avec tes diarrhées verbales ! » Avant de reprendre son récit grand-père se roulait une cigarette nonchalamment en attendant le départ de lenquiquineuse.
Chaque après-midi, grand-père m'entraînait dans d'interminables promenades. De prairies en clairières, de marais en ruisseaux, il me dévoila la campagne qu'il connaissait par cur. Son savoir des choses de la nature se révélait à moi, petit citadin qui ignorait jusqualors ce que le métier de garde forestier lui avait distillé de connaissances et de richesses. Je fus converti en éleveur de grillons, devins fort comme un bûcheron, jacquis la patience des ornithologues puis la minutie des botanistes
Nanti d'un probable atavisme terrien, j'accumulais sans peine, termes vernaculaires et savants latinismes. À la faveur d'une souche ou d'un carré de verdure, nous faisions les pauses que le cur fragile de grand-père nous imposait. Ce quil était taquin grand-père malgré son âge ! Mais je lui rendais bien. J'adorais ce jeu qui consistait pour moi à tirer d'un coup sec la chaîne de sa montre pour la faire jaillir de la vaste poche du pantalon de velours marron. Souvent, une main rassurante de solidité se refermait sur mon poignet, retenant à l'abri l'objet de ma convoitise. L'incongruité de nos éclats de rire troublait alors cette profonde sensation de paix et d'harmonie dégagée par la nature. Nous rentrions fatigués mais ravis, parfois sous la réprobation d'une Mémé-concombre inquiète et irritée d'avoir dû nous attendre pour le repas.
Bien des étés suivirent, riches d'émotions, de secrets échangés, de rires quotidiens, témoins de la tendresse partagée qui nous liait.
Quand j'atteignis l'âge où l'amour rivalise avec l'acné, grand-père était affaibli. Un jour de février, dans le regard de ma mère et sans même lire le télégramme que je vis sur la cheminée à mon retour du collège, je compris que le cur fragile en avait eu assez de se battre, assez de battre. Plus un été ne serait comme avant. Je venais de découvrir la vie dans ce qu'elle a de plus injuste et de plus cruel. Ce soir là, dans ma tête, ce fut Verdun. Je menfuis dans ma chambre, me désemplir d'intarissables larmes et mourir pour une nuit.
Les années passèrent et chaque été je rendis visite à grand-mère. Les concombres que je répugnais auparavant devinrent un délice à côté de la nostalgie qui menvahissait alors.
Le jour de mon vingtième anniversaire, grand-mère à qui je venais davouer le surnom dont je l'affublais depuis l'épisode des concombres, moffrit la montre de celui qui avait partagé sa vie. Dune voix déformée par lémotion, elle me glissa ces mots : « Tu as les mêmes initiales que lui. Elles sont gravées à l'intérieur. Il aurait tant aimé te la donner lui-même. »
Dans les mois, les années qui suivirent, naufragé volontaire de ces reflux du temps où le chagrin martèle les curs écorchés, jécoutais ma mémoire pleurer en sourdine. Je serrais alors dans ma main la montre de grand-père et j'en actionnais le remontoir comme pour relancer le cur fragile de mon héros de Verdun. Je sentais alors se fermer sur mon poignet sa main vive et solide. Je la sentais
vraiment.
Christian Doggwiller
Octobre 2001