Rue Édouard II, mercredi 18 juin, 8 heures,
La jeune fille avait demandé, d'une voix encore endormie :
Quelle heure est-il ?
Debout, Mademoiselle, il est plus de 8 heures.
Roland Harmelin, en robe de chambre, s'était mis à préparer le petit déjeuner. Encore toute une journée à vivre. Cette idée le faisait bâiller. C'était un jour comme les autres, un jour de juin, à Noland, sans air, et chaud dès le matin. La fenêtre de la cuisine donnait sur une arrière-cour, entourée d'une haute palissade en planches et agrémentée d'une terrasse, aux briques délavées. Une branche d'ailante berçait sa palme et poussait ses racines dans le maigre sol d'une petite cité.
Tout cela était typique. Vivre à Noland donne un certain état d'esprit. Mais les Nolandois sont différents des autres. Leur monde est un monde à part. On y vit plus librement qu'ailleurs et le scepticisme y est de bon ton ! On y affecte d'ignorer la suie, les escaliers mal entretenus, le manque d'espace vital. En revanche, on y jouit des agréments apportés par une vie simple et sans prétention.
Ce matin-là, toutefois, il s'agissait de prendre une décision concernant une jeune fille de onze ans. C'était le dernier jour de classe et Roland ne voulait pas que France, sa fille, passât ses vacances dans les rues surchauffées de la ville. Jamais, au mois de juin, il n'avait fait aussi chaud. Parfois 30°C, souvent 37°C passés. En juillet, France irait camper. Ça rappelait à Roland qu'il avait encore des achats à faire pour sa fille. Il avait horreur de demander des travaux supplémentaires à Mme Lefranc.
Il soupira.
La mère de France était morte depuis un peu plus d'un an à Noland-Centre et Roland commençait à se réadapter, tant bien que mal, avec des hauts et des bas, à une vie de veuf. Un petit fait, de temps en temps, réveillait son chagrin. Alors, il se retrouvait seul, misérable et désarmé, devant ses responsabilités paternelles. Il songea, en ce mois, qu'il lui faudrait chercher un pavillon en banlieue. France était une belle enfant qui allait devenir une vraie jeune fille et ça risquait de poser des problèmes.
En préparant le petit déjeuner, Roland songea, que, dans l'ensemble, il ne s'y prenait pas trop mal. Il était toujours debout à l'heure pour préparer sa fille à partir à l'école, même s'il était rentré tard la veille. Roland était chef des Informations à La Dépêche de Noland, le seul quotidien de l'endroit. Il se rendait au journal à 13 heures. À 13 h 30, Mme Émilie Lefranc, la gouvernante, venait mettre l'appartement en ordre. Ensuite, elle allait faire les emplettes, préparait le dîner de France, arrangeait l'appartement à sa guise jusqu'à l'arrivée de Roland qui rentrait généralement à temps pour embrasser sa fille avant qu'elle s'endorme.
France était une enfant que Mme Lefranc estimait énormément.
Elle voyait ses parents autant que la plupart des enfants de son âge. Mais, à présent, elle avait de longues heures, tous les jours, pour songer que son père était la seule personne qui lui restait au monde.
Il était maintenant urgent de sortir de ce sinistre logement meublé que Roland avait été ravi de pouvoir sous-louer, à son retour de Noland-Centre, l'automne précédent. Un cadre nouveau, une école nouvelle, voilà ce qu'il faut à une jeune fille qui vient de perdre sa mère.
Roland pensa que Bertaut lui avait rendu un fier service en le faisant entrer à La Dépêche de Noland, dans la principauté de l'endroit. Bertaut était un homme à poigne, un journaliste formé à la rude école Nolandoise. Il avait épousé la nièce de Robert Candat qui contrôlait toute une chaîne de journaux et qu'on surnommait le grand Patron dans quinze salles de rédaction importantes dans la Principauté Nolandoise et d'autres au-delà des mers.
Bertaut n'avait pas la réputation d'être homme à se pencher avec sympathie sur la vie privée de ses subordonnés. Alors qu'il était assis à la terrasse d'un des cafés des boulevards de Noland-Centre, devant une bière pression, il interpellait Roland :
J'ai besoin de vous à La Dépêche
À cette époque, Roland venait de perdre sa femme et ce n'était pas une chose aisée de s'occuper d'une enfant, tout en étant correspondant permanent de la feuille d'un certain Maurice Douet. Un propre à rien ! Son quotidien venait d'ailleurs de déposer le bilan. Bertaut lui donnait la chance d'avoir un emploi stable et s'interroger sur le véritable motif de sa décision ne servait à rien.
À Noland, en tout cas, France pourrait retrouver son milieu naturel.
Elle entra dans la cuisine, vêtue du dernier jeans que lui avait payé son père et d'une blouse à la mode. Ils se mirent à table. Roland la regardait, tandis qu'elle mangeait allègrement des petits pains au chocolat de chez Pierre Bastard, la boulangerie voisine. C'était une belle jeune fille, délicate, un rien trop timide, mais ses yeux bleus donnaient à son visage une expression malicieuse. Son appétit était prodigieux. Ayant englouti l'ultime bouchée du dernier petit pain, elle dit à son père :
J'ai rencontré, hier, une jeune femme qui voudrait te parler
Je m'étais assise sur le seuil de sa maison pour reprendre mon souffle, rajuster comme il faut mes rollers, quand elle m'a demandé si tu étais à là
Roland fronça les sourcils. Il n'aimait pas ça car, si, dans la journée, Noland ressemblait à un village de province, les rues n'en débouchaient pas moins sur les dangers imprévisibles d'une petite ville.
Tu sais bien que je n'aime pas que tu adresses la parole à tout le monde, France, prononça Roland d'une voix ferme. Sois polie, sans plus ! Pourquoi veut-elle me parler ?
Parce que tu es journaliste et qu'elle a une histoire à te raconter.
Si elle sait que je suis journaliste, c'est que tu lui as dit
Tu vois que tu es trop bavarde !
Elle lisait La Dépêche
Elle l'achète au Bar-tabacs des Arches où tu prends tes journaux. Dis-moi, tu voudras bien lui parler ?
Je verrai, France. Comment s'appelle-t-elle ?
Je ne sais pas. Elle habite rue de la Poste
Bon, je verrai ce que je peux faire pour ta protégée
(il ricana)
Là-dessus, France bondit de sa chaise, monta vérifier une dernière fois la boîte de réception de son ordinateur. Roland l'entendit dégringoler les escaliers et l'imagina, sur le bord du trottoir, occupé à remettre de l'ordre dans ses cheveux, avant de se rendre à l'école pour les trois derniers cours de l'année. Elle fêterait, aujourd'hui, comme tous les ans, la fin de l'année scolaire avec ses copines et ses copains.
Roland se versa une seconde tasse de café et soupira. Il achevait de se raser lorsque la sonnerie de son portable retentit. C'était la voix rude et brusque de Pierre Bertaut.
Allô, Harmelin ? Seriez-vous libre pour le déjeuner ? 14 heures ? Candat est à Noland et voudrait vous rencontrer.
Naturellement, je suis libre, Monsieur
Bertaut se fit un peu plus aimable.
14 heures dans mon bureau, c'est parfait
Laissez-moi vous dire, cependant, qu'on ne prendra pas d'apéritifs avant de nous attabler. Pas même un Ricard. Vous connaissez les idées préconçues de Candat au sujet de l'alcool ? Si vous avez besoin de vous remettre d'aplomb, faites-le avant d'arriver.
Bertaut n'en avait pas dit davantage.
Une question se posait : que se passait-il ? Roland retourna dans la salle de bains et se regarda dans le miroir d'un air soucieux.
Robert Candat avait coutume de passer l'hiver à Véron-les-Bains et l'été dans le Mont Crespin. Au printemps et à l'automne, il visitait les quinze villes de la Principauté Nolandoise où ses quinze journaux étaient publiés. Généralement, il était attendu avec crainte. Son arrivée annonçait des calculs serrés, des bouleversements et des moments d'activité panique. À son dernier passage dans la ville, il avait installé Pierre Bertaut comme directeur de La Dépêche, mais cela n'avait surpris personne.
Bertaut était le neveu par alliance de Candat et pendant des années s'était, en quelque sorte, attaché à résoudre toutes les difficultés, partout où il s'en trouvait. Sans savoir, au juste, cette fois, pour quel motif, on le convient à déjeuner, Roland avait une petite idée sur la question. Le rédacteur en chef, Edmond Renaud, en poste depuis cinq ans, était en perte de vitesse. Dans les derniers temps le tirage de La Dépêche ainsi que le volume des contrats avaient baissé. Renaud donnait des signes de fatigue.
Pourtant, c'était un homme difficile. Aujourd'hui, Roland se sentit peiné pour lui. Dans l'ensemble, Renaud avait toujours mené sa tâche à bien et n'avait commis d'erreurs graves que tout récemment, depuis que ses moindres faits et gestes étaient surveillés par un certain Hubert Marechal qui portait le vague titre d'adjoint au directeur. Hubert Marechal était l'éminence grise, l'espion de Bertaut, en quelque sorte.
Roland posa son rasoir et appela Renaud sur son portable. Au bout d'un moment, une voix lourde de sommeil se fit entendre. Il était clair que le rédacteur en chef s'éveillait à peine. Bertaut ne l'avait donc pas appelé.
Ici, Harmelin
Bonjour, Edmond
Bertaut vient de me téléphoner. Il paraît que le grand Patron est dans nos murs.
Oui, depuis quelques jours
Ou plutôt embusqué dans la villa de la rue Picardie. Je ne l'ai pas encore vu.
Il m'invite à déjeuner.
La voix de Renaud se fit plus acide.
Bravo, Harmelin. Quand entrez-vous en fonction ?
Roland ne fut pas surpris.
Cette idée-là lui était déjà venue. Pour quelle mystérieuse raison était-il invité à déjeuner ? Si Renaud était mis à pied, qui le remplacerait ?
J'espère qu'il ne s'agit pas de ça.
Vous êtes un chic type, Roland. Mais je sais que vous convoitez la place. Ça devait arriver, je ne suis plus rien qu'une personne privée d'énergie, de ressort, un vrai loqueteux.
Je vous assure sur l'honneur que je ne cours pas après votre place.
Il ne mentait pas. Il briguait un poste de rédaction, de préférence à Noland, à cause de sa fille.
Trêve de plaisanteries. Vous seriez fou de ne pas y tenir. Et si je suis balancé, je préfère que ce soit vous qui me remplaciez.
Renaud était un homme bourru et difficile. Roland l'avait appelé dans un mouvement de sympathie pour le préparer à la mauvaise nouvelle. En vain, il chercha une parole de réconfort, mais il sentit que tout ce qu'il dirait sonnerait faux.
Pour moi, ça va bien, j'ai mon compte, poursuivit-il. En tout cas, je serai délivré d'Hubert Marechal. Quand je songe que c'est moi qui ai amené cet individu à Noland ! Quelle lourde maladresse, quel manque d'à-propos ! Plus tard, lorsque vous avez demandé du renfort de "La Plume d'Or" où il travaillait avec moi, je vous l'ai envoyé pensant en être débarrassé. Pas du tout ! C'est une vermine. Il a tenu à jour une liste de toutes les erreurs que je pouvais faire, et ce beau catalogue était destiné à Pierre. J'ai commis des fautes, d'accord ! Mais, est-ce pour cela que le tirage et la publicité de La Dépêche sont en baisse ? Un conseil, Roland, n'acceptez pas leurs propositions.
Je ne sais même pas s'ils vont me proposer le poste.
Vous êtes invité à déjeuner ? L'affaire est dans le sac. Mais si vous suivez mon avis, vous refuserez tout net. Toute cette histoire n'est pas catholique. Vous ne pouvez pas exercer votre métier de rédacteur en chef avec cet individu dans les jambes. À moins, bien entendu
à moins que vous soyez un lèche-botte, et le seul moyen de s'en sortir avec Hubert Marechal, c'est d'être encore beaucoup plus flatteur que lui ! Bon, finissons-en. Je vous laisserai le bureau en bon état.
Il raccrocha brusquement.
Pour Roland Harmelin, cette amertume se justifiait. Il connaissait Hubert Marechal. Il l'avait eu sous ses ordres à Noland-Centre et n'ignorait pas sa manière d'agir. C'était un homme qui ne méritait aucune confiance; toujours aux aguets pour vous prendre en faute, épiant les moindres de vos faiblesses pour les dénoncer plus tard à qui de droit et, surtout, pour servir ses intérêts. Il s'était accroché à la fortune du ménage des Bertaut et Roland avait été le témoin de cette manuvre bien calculée.
Au cours d'un séjour de Robert Candat à Noland-Centre, Marechal lui avait montré la ville, s'était rendu indispensable et, en retour, Bertaut l'avait rappelé à La Dépêche. Depuis, ils étaient comme les deux doigts de la main. Pourtant, malgré cet état de fait, Roland savait qu'il accepterait le poste de rédacteur en chef si ce dernier lui était offert. Il devait songer à son avenir et à celui de France
Quelle autre raison pouvait-on avoir pour l'inviter à déjeuner ?
Il choisit avec soin une chemise blanche, une cravate bleu foncé, un complet sobre. Ensuite, il s'observa dans le miroir du petit hall et ne fut pas mécontent de son apparence. Roland se caractérisait par des yeux profonds et pensifs, un nez très mince, une bouche constante; il était grand et ses épaules carrées impressionnaient. Aucun de ses traits ne trahissait un manque de caractère.
Ce matin-là, il prit malgré tout sa voiture et se rendit rue de la Poste, dans le Quartier Bellevue, pour y acheter ses journaux. Il avait l'habitude d'en parcourir un certain nombre avant d'arriver au bureau. La partie de cette rue un peu retirée, à l'écart de la circulation, était agréable.
Deux pâtés de maisons plus loin se dressait le pont des Arches, là où, se manifestait l'autre personnalité de ce quartier. C'était un assemblage de luxe tape à l'il et de vices. Mais ici, dans la rue de la Poste, vivait une communauté honnête et tout à fait respectable. Les enfants du quartier étaient bien surveillés.
Il y avait d'abord le libraire, Sébastien Soulet, qui était un brave homme. Un peu plus loin, des épiciers tenaient joyeusement boutique depuis cinquante ans, et, à deux pas, les serveurs d'un restaurant Italien étaient toujours de bonne humeur.
Le sergent de ville au visage poupin, Hugo Demoulin, que tous les enfants surnommaient de pseudonymes différents, y vivait également.
Parmi tous ces gens, Sébastien Soulet était le personnage le plus en vue. Sa librairie était le lieu de rendez-vous de la jeunesse du quartier ; les « petits » venaient y acheter leurs cahiers ou les dernières aventures d'Harry Potter, les « grands » y achetaient leurs cartes de portable pour organiser leurs sorties.
Le brave Sébastien surveillait les uns et les autres. Dans l'esprit de Roland, France se trouvait un peu sous la protection du libraire.
Harmelin, choisit ses journaux, à l'étalage, et entra les payer. À cette heure matinale, Sébastien était seul avec une jeune cliente. Il eut des manières discrètes. C'était un homme mince et grisonnant. Quand Roland eut déposé son argent sur le comptoir, Sébastien dit :
M. Harmelin, je vous présente Mlle Moreau qui désire vous parler.
La jeune femme sourit.
Je connais votre fille, M. Harmelin. Je l'ai rencontrée, hier, à la sortie de l'école Sainte-Thérèse, et nous sommes devenues amies.
Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. Elle n'était pas vraiment jolie, mais ses yeux noisette et son sourire avaient du charme. Malgré sa gaieté apparente, son visage semblait contrarié : elle avait l'air terriblement inquiet.
M. Soulet m'a confié que vous passiez tous les jours acheter vos journaux chez lui. Je vous ai attendu. Pouvez-vous m'accorder quelques instants ?
Roland fit oui de la tête et s'assit sur un petit tabouret. Elle commença d'une voix douce et un peu traînante.
J'ai une cousine, Isabelle Rivoire. Peut-être l'avez-vous rencontrée dans le quartier
Non ?
Une grande fille, avec de beaux yeux et une jolie silhouette, précisa Sébastien.
Eh bien ! Il est arrivé quelque chose d'incroyable, poursuivit Sarah Moreau. Elle avait un emploi, à Haut les Marais. Il y a deux mois, elle est venue s'installer à Noland. Elle y a loué un appartement, ici, au coin de la rue. Je suis venue pour la voir et je n'arrive pas à la joindre. Dimanche, j'espérais qu'elle m'attendrait à la gare, mais je ne l'ai pas vue. Je suis allée chez elle, mais il n'y a personne
Sa concierge m'a conseillé de m'installer dans son appartement et d'attendre son retour. Nous sommes aujourd'hui mercredi, et elle n'est toujours pas rentrée !
-Si vous êtes vraiment inquiète, prévenez la police ?
-C'est ce que j'ai fait, dès lundi
On m'a envoyé un inspecteur qui m'a dit de ne pas m'inquiéter, quand il a vu qu'Isabelle n'avait pas pris toutes ses affaires
Ensuite ?
D'après lui, elle serait simplement partie en voyage
Ça doit être ça, dit Sébastien.
Je n'y crois pas, M. Harmelin. Je lui ai envoyé un mail pour annoncer mon arrivée. Elle ne m'a pas laissé de message, à Haut les Marais, dans ma boîte de réception.
Où travaille-t-elle, depuis qu'elle est à Noland ?
Je ne sais pas. Elle m'avait dit qu'elle était employée comme vendeuse, mais sans préciser l'endroit !
Sarah Moreau regardait Roland avec insistance.
Vous semblez penser, comme la concierge, que ma cousine est partie pour le week-end, probablement en compagnie de quelqu'un
Vous devriez au moins patienter un jour ou deux
La jeune femme secoua la tête.
Je ne comprends pas ! Isabelle m'aurait donné signe de vie
Nous avions à parler d'une affaire importante : une affaire d'héritage ! Elle est ma cousine, comme je vous l'ai dit et nos grands-parents sont morts
À Haut les Marais, ils exploitaient un domaine en se réservant la moitié des droits sur ses richesses
Une grande compagnie vient dernièrement d'y trouver du pétrole. Cela nous mettrait du beurre dans les épinards. Isabelle attendait avec impatience les nouvelles que je lui apportais
-Savez-vous si elle a quelqu'un dans sa vie ?
-À Haut les Marais, elle sortait avec un homme que j'ai vu deux fois, mais où le trouver ? Il s'appelle Georges Corbière. Je le crois marié. J'ai raconté cela au policier qui n'y attache aucune importance
Que faisait-elle à Haut les Marais ?
Elle était serveuse dans un restaurant. Seulement, elle avait l'ambition de chanter et signer un contrat avec un cabaret.
Avez-vous une photo de votre cousine ?
En disant ça, Roland consulta sa montre et demanda à Sarah de se dépêcher.
Il y en a une chez elle, répondit la jeune femme, à deux pas d'ici ! Quelle bonne idée ! Si vous publiez son portrait, quelqu'un pourra la reconnaître et nous donner de ses nouvelles
Avez-vous le temps de monter ?
Ils sortirent du Bar-tabacs-librairie, et elle le conduisit jusqu'à un ancien hôtel particulier, qui était transformé en immeuble de rapport. L'appartement d'Isabelle Rivoire était situé au troisième étage. C'était un meublé étroit, sombre et triste.
La police a visité les lieux de fond en comble
Hugo Demoulin, l'inspecteur dont je vous ai parlé, a fouiné dans toutes les affaires d'Isabelle. Si vous aviez vu ça ! Une véritable perquisition ! Il a même rompu un pain pour s'assurer qu'il n'y avait rien de caché à l'intérieur
Que cherchait-il exactement ?
Une piste. Il désirait savoir la somme d'argent qu'Isabelle possédait
Regardez son compte en banque ! En l'observant, je me suis dit que, si j'ai besoin de l'héritage, ce n'est pas son cas ! Elle a gagné à la Loterie Nationale ou elle a trouvé un travail qui lui rapporte vraiment beaucoup
Sarah Moreau tendit une fiche qui montrait un solde créditeur considérable ! Au mois de mai, le compte s'était brusquement gonflé d'un versement très important
.
Vous ne savez pas d'où peut venir ces sommes ? Peut-être une relation qu'elle se serait faite à Noland ? Ça arrive
Ma cousine ? Je ne sais pas. En tout cas, ce n'est pas le pétrole ! Le commencement des travaux est prêt et nous avons signé, nous n'avons rien touché.
Elle aurait pu, par exemple, vendre une part de ses droits ?
C'est fort possible, en effet
Sarah Moreau, prit une photo sur la commode, après avoir déplacé un bracelet qui servait de presse-papiers. C'était un bracelet indien, qui devait être assez lourd, en argent, orné de turquoises.
Ce n'est qu'un instantané
L'image montrait une belle fille en maillot de bain, grande et bien découplée, avec de longues jambes. Les traits de son visage étaient assez flous. Elle se tenait debout sur une plage. À quelque distance se dressait un phare, signalant probablement l'extrémité d'un cap ou d'une presqu'île.
-Je crains que cette photo ne soit pas assez bonne pour être reproduite
-J'en possédais bien une autre, mais l'inspecteur l'a emportée; sur celle-là, elle posait comme une vraie starlette
Je crois qu'elle l'avait fait faire pour la télévision
Si je peux la récupérer, je vous l'enverrai à votre bureau !
-Un reporter se rendra, tout à l'heure, à l'hôtel de police, mademoiselle
En attendant, si j'étais à votre place, je ne m'inquiéterais pas trop.
Mais, vous n'êtes pas à ma place, voilà !
À 13 heures, Roland sortit de cet appartement qui sentait le renfermé, la vieille fille et la transpiration. Il se souvint, le sourire aux lèvres, d'une jeune adolescente chez qui on percevait tous les jours une odeur nauséabonde. Il entra dans la voiture et, une fois la portière refermée, il avait encore eu un petit coup au cur revoyant Nicole, morte. Dans la boîte à gants, il prit une pipe et son tabac préféré. Soudainement, il ricana quelque peu, en pensant qu'il était sans doute naturel que la cousine fût déçue et bouleversée de ne point rencontrer Isabelle Rivoire. Roland Harmelin considéra la détresse de Sarah Moreau sous un autre angle, tout à coup, en se disant qu'il n'était pas possible, à Haut les Marais, que les jeunes femmes disparussent aussi vite de la circulation. À Noland, il n'y avait pas de quoi se frapper !
À 13 h 40, Roland pénétra dans la vaste salle de rédaction de La Dépêche de Noland avec un visage sur lequel se lisait l'attente des événements. Il avait donc le temps de formuler quelques mots à son collaborateur, le chef des Infos du matin.
Paul, demanda-t-il aimablement, voulez-vous téléphoner à Roger Chabanne à l'hôtel de police ? Demandez-lui si, par hasard, on a signalé la disparition d'une jeune femme, Isabelle Rivoire. Le cas échéant, qu'il recueille tous les tuyaux sur cette affaire.
Roland se sentait légèrement nerveux. Il était prêt à accepter le poste de rédacteur en chef et, déjà, il s'installait dans son nouveau rôle. Il savait qu'il en possédait toutes les qualités requises : sens très aigu de l'information, expérience professionnelle, connaissance des hommes et des nouvelles techniques !
Pourquoi ne ferait-il pas un parfait rédacteur en chef ? À la rentrée, il était presque certain que l'intégralité de La Dépêche soit aussi sur Internet, alors ! France aurait ainsi une vraie maison avec un jardin
Ayant ajusté son nud de cravate, il prit le couloir qui conduisait à la direction et sur lequel débouchaient différents bureaux
D'abord, celui du critique dramatique. Ensuite, le domaine toujours en ordre de Laurence D'amonville qui dirigeait, à La Dépêche, la rubrique de la mode. La jeune femme avait laissé sa porte ouverte et elle lui sourit au passage. C'était une grande femme brune et réservée, mais très agréable à contempler.
Elle était généralement habillée à la dernière mode et toujours aussi élégante que son travail le lui permettait. Mais, en ce moment, seule dans son bureau, elle avait enlevé ses chaussures. Laurence avait une voix assurée et des manières quelque peu sophistiquées que compensaient l'expression de ses yeux bleu-vert et la douceur charmante de son sourire.
Roland rencontra Laurence pour la première fois trois ans plus tôt, quand elle était allée à Noland-Centre pour y voir les collections des grands couturiers. Elle avait rédigé un excellent reportage et personne n'avait été surpris de la voir, à trente-deux ans, diriger la rubrique de la mode, à La Dépêche de Noland.
Laurence avait l'éclat des jeunes femmes qui évoluent dans ce monde de la haute couture. D'ailleurs, son sourire si naturel et l'aisance avec laquelle elle se débarrassait de ses souliers montraient bien qu'elle ne prenait pas son rôle trop au sérieux. C'était du moins ce que pensait Roland sans en être absolument certain.
Un instant, Roland !
Elle s'avança vers lui, sans occasionner le moindre bruit, le regarda bien en face de ses yeux bleu-vert et murmura avec une voix douce :
Je ne dois sans doute pas vous apprendre qu'Edmond Renaud est liquidé
J'ai rencontré Robert, ce matin, qui m'a laissé entendre que nous aurions un nouveau rédacteur en chef
Dommage pour Edmond !
Il le pensait sincèrement.
J'ai appris aussi que vous déjeuniez à la table du Souverain. C'est vraiment une bonne nouvelle ! Mon cher, vous entrez dans les petits papiers du grand Patron. Toutes mes félicitations.
Je ne l'ai encore jamais vu, et, franchement, je ne sais pas ce qui m'attend
Chacun se fait de lui une image différente. Certains le tiennent pour un maniaque, parce qu'il est végétarien et obsédé d'hygiène. Mais ces petites faiblesses mises à part, je vous assure que c'est un homme loyal, amical et il ne manque pas de cur. Voulez-vous mon avis ? Abordez-le de front ! Et dites votre pensée sans détours. C'est un homme très puissant. Il n'a ni femme ni enfants, pas d'autre proche parent que sa nièce, et il ne sait jamais sur qui il peut compter. Il est obligé d'être méfiant. Il faut reconnaître qu'on ne le trompe pas facilement. Pierre Bertaut lui-même ne peut pas se vanter de l'avoir trompé.
Vous semblez bien renseignée sur la personnalité de Robert Candat ?
Mon père a passé quarante ans de sa vie dans les différents journaux de la chaîne. Et, figurez-vous, le grand Patron m'a fait sauter sur ses genoux, quand j'étais une enfant. À quelle heure est votre rendez-vous ?
À 14 heures.
Eh bien ! allez vite ! Ne soyez surtout pas en retard
Fin de la première partie.
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/