Meurtres à Noland (X)
Soudaine disparition
de Christian Jean Collard



La Dépêche de Noland, samedi 22 juin, 19 heures,
Rue de l'Espoir, Hôtel de police, 19 heures 40,

En arrivant dans le centre de Noland, Mélissa et Roland avaient encore un peu de temps devant eux ; Marc Féraud ne serait à l'hôtel de police qu'à 20 heures.

— Pouvons-nous passer par La Dépêche ? demanda Roland à Mélissa. J'ai quelques papiers personnels à y prendre.

— Est-ce donc si important ?

— Je suis balancé du journal, ma chère. Théoriquement, en congé de six mois. En fait, on ne m'y reverra jamais plus : c'est plus que probable ! Je veux vider les tiroirs de mon bureau et, après mon entretien avec Marc Féraud, rentrer chez moi, faire mes bagages et partir au loin avec France…

Mélissa secoua la tête d'un air sceptique.

— France est témoin dans l'affaire. On ne la laissera pas quitter notre bonne vieille ville.

— C'est ce que nous verrons.

— J'ai écouté ce que vous avez dit, au sujet de vos vacances. Le grand Patron vous a bien proposé des vacances avec Lo, n'est-ce pas ? A-t-il parlé de vacances …avec France ?

— J'ai très bien compris le sens du mot, oui... Vacances forcées pour que je ne trouve pas quelque chose...

— Je ne peux tout de même pas laisser France, ici, toute seule ? Ça va de soi ! Le contraire serait de la folie !

Mélissa entra avec Roland dans l'ascenseur. À un bureau, Paul Verlaine, Gérard, David et Martine regardaient à la T.V. une série policière. C'était samedi, jour calme pour le quotidien. Pas de Bourse, pas de Tribunaux. Sauf à la télévision. La plus grande partie de La Dépêche était composée d'avance. Roland ouvrit ses tiroirs et y retrouva des souvenirs oubliés de Noland-Centre. Une photo de France dans le jardin du Luxembourg…, son permis de conduire… une photo de Nicole…

— Pressons-nous, Roland, cela vaut mieux, je vous assure !

Il se retourna en parlant, embrassa du regard cette grande salle de rédaction où il travaillait tous les jours et il songea : « mercredi matin, après le coup de téléphone de Bertaud, je croyais être nommé rédacteur en chef. Je me faisais du souci pour des vétilles…, vanité des vanités… » Dans le couloir, il se trouva soudain en face de Pierre Bertaud. Le directeur fronça les sourcils.

— Puisque vous êtes déjà revenu, je puis partir pour Chalou-les-Bains…

— J'ai eu un entretien avec M. Candat. Il ne m'a pas laissé ignorer ce qui m'attendait !

Ils entrèrent ensemble dans l'ascenseur. Bertaud dit d'un air embarrassé :

— Vous croyez que je suis un faux jeton, Roland, mais vous devez essayer de comprendre la situation.

— Je sais bien qu'Hubert Marechal était de vos amis, mais vous n'avez pas attendu sa mort pour diriger les soupçons sur moi…

— Nous avons discuté de la chose… De la conjoncture, bien entendu, mais je ne suis pas responsable des soupçons de l'inspecteur Féraud à votre égard…

Bertaud posa amicalement la main sur l'épaule de Roland.

— Je n'ai rien contre vous, Harmelin, je vous assure…

Ils étaient arrivés au rez-de-chaussée. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent.

— Savez-vous que le cadavre d'Isabelle Rivoire a été repêché dans Le Gaillarmont ? demanda Roland. La mort remonte à une huitaine de jours.

— Isabelle Rivoire est morte ? Depuis si longtemps ? Mais alors… elle n'était sûrement pas dans le bureau de Marechal avant-hier…

— Évidemment, non.

— Cela change tout, dit Bertaud en plongeant un regard glacial dans les yeux de Roland. En somme, vous l'avez tuée ?

Roland serra les dents et sortit de l'immeuble à grands pas. Il avait pu, jusqu'à présent, se contraindre au silence : maintenant, il se sentait à bout ! Mélissa conduisait sans rien dire, tout en observant de temps en temps le visage sombre de son passager. Arrivée devant l'hôtel de police, elle lui dit :

— Un conseil, Roland. Restez calme. Ne sortez surtout pas de vos gonds devant Féraud !

— Soyez tranquille, Mélissa, je sais me contrôler.

Féraud n'était pas encore dans son bureau. L'inspecteur Brisollier, dans un coin du couloir, appela Chabanne sur son portable. Roland arpentait ce même couloir en tirant sur sa pipe à petites bouffées nerveuses. Mélissa revint avec un visage radieux.

— Chabanne et Féraud sont ensemble… Il y a du nouveau !

— De quelle sorte ?

— C'est strictement entre nous… Chabanne a eu un tuyau par un homme de l'entourage d'Max Cajot… Cet homme est une crapule, mais il nous a déjà été utile. Max Cajot aurait fait, récemment, une grosse affaire de drogue. Il aurait très bien pu, avec un complice, user de violence envers Isabelle Rivoire, pour lui extorquer la marchandise !

— Et ils l'auraient tuée ?

— Ce n'est pas impossible. La drogue était entreposée dans l'appartement…On suppose qu'Max et son associé s'y trouvaient, quand ils ont été surpris par Sarah Moreau… Ce serait cet associé de Cajot que France aurait entrevu…

— Que va-t-il se passer ?

— La marchandise est probablement entre les mains de l'associé; Max va se charger de la livraison… D'après notre homme, l'acheteur attendrait dans une voiture en stationnement rue de Fayin. La rue est surveillée, Max prit en filature…

— Ah ! S'il pouvait se faire pincer, morbleu !

— Ça se présente bien… Mais prenez patience… Les choses peuvent traîner encore un peu…

Les aiguilles de l'horloge noire, dans le couloir, tournaient lentement : 20 h 25…, 20 h 30… Chaque fois que Mélissa passait devant lui, son portable à la main, il l'interrogeait du regard. À 21 heures, elle appela encore.

— Pas de chance.

— C'était trop beau ! s'exclama Roland.

— L'acheteur ne se présente pas. Max a réussi à semer l'inspecteur qui l'avait pris en chasse. C'était peut-être un tuyau crevé…

Roland était trop accablé, pour en discuter avec Brisollier ! Pourtant, la jeune femme gardait bon espoir…

— Nous y arriverons. Donnez-nous un peu de temps.

À 21 h 30, Féraud revint, flanqué de Chabanne. Bien qu'il eût toujours l'œil vif et fureteur, ce soir-là, il marchait d'un pas pesant, et Roland remarqua une expression étrange sur son visage !

— Vous voilà…, dit Roland.

Marc Féraud hésitait, cherchant ses mots.

Après un toussotement, qui trahissait son embarras, il se décida :

— Prenez votre courage à deux mains, monsieur Harmelin ! Soyez fort : c'est une très mauvaise nouvelle.

Roland ne respirait plus, il avait la gorge serrée. Un frisson glacé le parcourut. Il avait tout compris, tout deviné, avec la sûreté d'un instinct lucide, aiguisé par l'angoisse.

— Nous venons d'avoir un… un coup de téléphone… Il y a cinq minutes, Mme Bertaud a préféré m'appeler en premier pour me dire que… votre petite fille… a disparu… Après l'avoir cherchée dans toute la maison et dans tout le jardin, ils ont pensé qu'il valait mieux me prévenir en premier pour que…

Sa voix s'étranglait. Son visage était blanc comme les carrelages du bureau. Féraud posa la main sur l'épaule d'Harmelin et reprit, non sans peine, très lentement :

— On a retrouvé une de ses sandales, sur le bord de la route, près du portail…

Alors, pour la première fois, en ce mois de juin, Roland hurla comme une bête qui ne peut rien faire d'autre pour exprimer sa douleur.

Quelques instants plus tard...

On entendait la voix de Laurence pleurer à travers le récepteur du portable. Roland, la main crispée, sentait qu'après la perturbation violente du premier choc, il avait recouvré sa lucidité. Un certain ordre s'établissait dans son esprit et une tension de toutes ses facultés mentales naissait au service de l'action.

— Nous ne l'avons pas quitté des yeux une minute, disait Laurence en pleurant. Je l'ai emmenée faire un somme, après votre départ : elle paraissait fort fatiguée; il était près de 21 heures quand je suis allé la voir : elle dormait profondément ! Alors, je suis descendue dans la bibliothèque retrouver Ludvina. Personne n'a vu passer France. L'oncle Robert se reposait, Armand se réchauffait dans son logement…

— Bertaud était là ?

— Il venait de partir pour Chalou-les-Bains …

— Pas la moindre possibilité qu'il l'ait emmenée ?

— Malheureusement, non… Ça nous rassurerait… On t'a parlé de la sandale trouvée sur la route ?

— Oui.

— Peut-être s'est-elle réveillée et a-t-elle décidé de faire un tour dehors ? Elle avait déjà passé un moment à admirer la radio du yacht, avant d'aller se reposer… Peut-être a-t-elle voulu y retourner ? Elle aura suivi le chemin de gravier qui mène à la route… Celui qui est caché par l'épaisseur des branchages… et puis, Roland !… On a retrouvé la sandale six ou huit mètres plus loin ! Dieu que nous sommes coupables !

— Nous arrivons tout de suite.

Il poussa sur le petit carré de son portable pour raccrocher.

— Prenons la voiture, dit Féraud. Nous garderons le contact par portable…

Féraud et Chabanne prirent Roland, chacun par un coude, pour descendre l'escalier. Leur sollicitude était touchante. Roland y trouva quelque réconfort. Le besoin d'agir, cependant, le dévorait. Quand il se demandait ce qu'il devait faire pour sauver France, inévitablement, il se répondait : rien ! Il ne restait plus qu'à prier ! Il n'était pas ce qu'on appelle un bigot, une punaise de sacristie, mais il n'avait jamais eu autant besoin de Dieu qu'en cet instant ! Chabanne les abandonna devant le porche; il allait reprendre Max Cajot en filature pour savoir, coûte que coûte, qui était son complice.

Roland et Mélissa prirent place à l'arrière, tandis que Féraud, assis à côté du chauffeur, appelait aussitôt la sous-préfecture, de la rue Saint-Paul, en face du restaurant « Au Repos Maritime ». La petite voiture bleue de la préfecture de la rue Saint-Paul devait déjà être sur les lieux en attendant les ordres. La voiture de Féraud fonçait à toute allure dans les rues de Noland, dégageant les rues par de longs coups de sirène.

— Je ne pense pas, lâcha Roland, que nous devions concentrer nos recherches exclusivement sur Max Cajot. Comment aurait-il su que la petite était, rue Picardie, cet après-midi ?

En disant cela, la voiture passa devant le Stade Nolandois où, Chez Lucien, les nombreux supporters revivaient les moments merveilleux de leur équipe face au Club de Bruyères-la-Jolie. Sur les banderoles, aux couleurs jaunes et vertes, on pouvait lire le résultat : 5-0 !

— Il a pu la faire suivre, reprit Marc Féraud.

— Je n'ai pas cessé de surveiller le rétroviseur, tout le long de la route, ce matin, dit Mélissa, je n'ai pas eu l'impression que nous étions suivis. Ça a pu m'échapper, naturellement !

Féraud parlait sans arrêt, à voix basse, au brigadier Baudouin.

— Demandez à Baudouin qu'il fasse vérifier s'il y a, dans le port, un voilier au mouillage, Le Terroir. C'est un voilier qu'Edmond Renaud loue le week-end ! Il a une grand-voile à baume courte, gréé Marconi. Environ neuf mètres hors tout. Nous l'avons croisé ce matin. Il semblait nous éviter, mais Renaud nous a bien reconnus… Il sait que nous avions France à bord… Une femme l'accompagnait…

— D'accord, monsieur Harmelin ! Ce sera fait !

— Vous me prenez en pitié parce que je joue les détectives amateurs ? Mais Edmond Renaud se bourre d'ecstasy et certainement d'autre chose; je peux supposer qu'il connaissait Isabelle Rivoire. J'ai eu la photo de cette fille entre les mains : elle avait été prise à l'île Harvart.

— La tourelle du phare est très reconnaissable, confirma Mélissa Brisollier.

— Allô… Baudouin ? Quelque chose à vous demander. Inspectez le port, mon petit vieux, et voyez s'il s'y trouve un voilier, Le Terroir, loué par Edmond Renaud…

Les deux portables se répondaient avec difficulté. L'inspecteur avait l'air brouillé.

— …Oui, loué pour le week-end ! Si ce… Comment déjà ?

— Renaud, dit Roland.

— Si ce Renaud est là-bas, retenez-le pour interrogatoire…

Roland, renversé en arrière, paupières closes, se disait qu'il ne devait pas paniquer. Il essaya pour un instant, pour un instant seulement, de ne plus songer à France… mais cette sandale d'enfant, au bord de la route, était une image lancinante ! Le chauffeur fonçait, à tombeau ouvert, sur la large Avenue des Peupliers.

Deux secondes plus tard, il prenait, à grands coups de sirène, le tournant qui conduisait à l'Avenue de l'Union. Roland se pencha, les deux mains serrées l'une contre l'autre, entre ses genoux : on n'était plus qu'à quelques kilomètres. À gauche, la rue Saint-Paul. Le restaurant : « Au Repos Maritime ».

On approchait. On arrivait. La voiture franchit le portail, dans un bond, et s'arrêta devant le fronton aux colonnes ioniques, où deux petites voitures bleues de la sous-préfecture de la rue Saint-Paul étaient garées. Les hommes en uniforme de Baudouin observaient attentivement le sol du jardin.

Laurence sortit de la maison et se jeta à son cou, en larmes.

— Roland, mon chéri, je te demande encore pardon !

Il l'étreignit, doucement, sur son cœur.

— On n'y peut rien, absolument rien…

— Il n'empêche ! Pour un peu, France m'échappait chez Morgan, et, aujourd'hui… C'est encore de ma faute !

Et, en pleurant, elle tapa du pied vigoureusement en émettant des bruits indistincts.

— On se croirait sur le champ de courses de Noland-Centre, parvint-il à ironiser.

— Ça ne te va pas de crâner, mon chéri… Ils ont tout exploré… partout…

— Comme dans la brousse ? demanda-t-il. Personne n'a vu de voiture s'arrêter, au bord de la route ?

— Non. Et personne n'a vu France !

La chevelure blanche de Robert Candat, un peu en désordre, apparut sur le seuil; le bras en écharpe, le grand Patron était blême.

— Faites entrer notre ami !

Ils pénétrèrent dans le grand salon dont la baie vitrée donnait sur le Détroit. Roland Marchait, nerveusement, de long en large. La nuit était comme une menace. Comme si devait disparaître avec elle le dernier espoir, les entourer de sa toile presque noire.

Quand retentissait la sonnerie d'un portable, ça le faisait tressaillir; il tendait l'oreille pour saisir des bribes de conversation. Les pas, les voix, tout le faisait tressaillir ! Les policiers de la rue Saint-Paul s'affairaient. L'inspecteur Marc Féraud s'entretenait, sur la terrasse, avec Mélissa Brisollier et le brigadier Baudouin.

— La radio maritime lance des appels au Rutilant, dit un policier à Roland. D'après Mme Bertaud, ce sera sans doute en vain. Bertaud renonce à prendre l'écoute, quand les moteurs sont en marche…

La sonnerie du portable de Féraud grésilla à nouveau. Roland crut deviner qu'on avait du nouveau. Il s'éloigna de quelques pas, par discrétion, ou bien parce qu'il n'osait plus en savoir davantage. Féraud, ayant raccroché, dit en hochant la tête :

— C'est Chabanne. Max Cajot, de retour « À la Côte d'Agneau » depuis quelques minutes, affirme qu'il n'a pas quitté Noland et qu'il peut fournir des alibis…

— Quelqu'un était avec lui ?

— Non, il était seul… Le tuyau ne valait rien, j'en ai bien peur… Il proteste avec force qu'il n'a jamais eu d'associé dans aucune sorte d'affaire…

Roland traversa la pièce pour aller s'asseoir sur un divan à côté de Laurence. La tendresse qu'ils avaient l'un pour l'autre réconfortait un peu le journaliste de La Dépêche de Noland, mais il n'avait rien à dire à sa compagne. Son émotion avait fait place à une sorte d'hébétude accablée. La nuit était tombée sans qu'il ne s'en rendît compte. Il aperçut soudain le reflet de la lumière des lustres en cristal dans les yeux de Ludvina Bertaud et sur les traits tirés du vieux Candat.

Sur tous les visages se lisait une même pensée : ce n'était pas un enlèvement ordinaire, personne ne demanderait une rançon. Il s'agissait de réduire un témoin au silence. Était-ce Bertaud qui avait tué Isabelle Rivoire, Sarah Moreau et Hubert Marechal ? Trois témoins gênants. Maintenant, c'était au tour de France. Vers 22 h 50, l'inspecteur Féraud, après plusieurs conversations téléphoniques, donnait des nouvelles.

— Votre Renaud s'est fait cueillir. Il avait sur lui, de nombreuses pilules d'ecstasy, de l'héroïne, de la cocaïne et autres … Un véritable arsenal ! Quant à la jeune personne que vous avez aperçue sur le voilier, c'était tout simplement sa secrétaire… Ça explique le brusque mouvement de bord… J'oubliais ! Chabanne m'a dit tout à l'heure que Maurice Crahay avait ajourné ses vacances… C'est Simone et Régine qui ont dû râler !

— Sans doute a-t-il suivi le déroulement de l'enquête par le journal, dit Roland. Il ne faut pas oublier que La Dépêche a mis le paquet.

— Les médias aussi.

L'infirmière au tablier blanc entra en disant d'un ton faussement enjoué :

— N'est-il pas grand temps pour mon malade de se mettre au lit ?

Robert Candat fit un signe de refus. Ses yeux mouillés de larmes trahissaient sa souffrance. Roland s'efforçait de raisonner avec rigueur, tout en observant l'infirmière avec curiosité. « Max Cajot a un alibi, voire plusieurs, songeait-il. Alors que penser ? Qui croire ? Nous avions amené France ici, rue Picardie, parce que cela nous paraissait un endroit très sûr. Notre homme l'a suivie et a pris la peine de l'enlever qu'il devait être 21 heures, au nez et à la barbe de tout le monde… La nuit n'était pourtant pas complète… Il devait certainement se sentir talonné… Il avait peur de rencontrer France d'un moment à l'autre… C'est donc quelqu'un que nous connaissons ! Ça doit nous donner la clé de l'énigme ! »

L'infirmière au tablier blanc remua quelques objets sur un guéridon et se retourna, en souriant, comme pour s'excuser.

— Personne n'a vu une ampoule ?

— Une ampoule ? demanda Ludvina.

— De morphine. M. Candat a besoin de dormir… Comment l'aurais-je égarée ?

— Je ne suis pas disposé à aller me coucher, dit le vieillard.

Roland se leva brusquement et parcourut le salon, sous l'impulsion d'une idée subite. Quelque chose manquait dans cette pièce. Mais quoi ? Il se creusa la mémoire, sans trouver le détail qui lui était venu à l'esprit… Ça se précisait… Il était venu, mercredi, dîner en compagnie de Laurence, invité par Candat… C'était ça…Brusquement, ce fut une illumination ! Il avait trouvé ! Il bondit hors de la pièce, traversait un couloir et se dirigeait tout droit vers la bibliothèque. Là aussi, la photo de Pierre Bertaud avait disparu… Il ne s'agissait plus d'une coïncidence, ça ! Roland se retourna, Laurence l'avait suivi.

— Qu'est-ce qu'il y a, Roland ? Qu'as-tu ?

— Trouve un prétexte quelconque pour emmener Ludvina hors du salon.

Elle le regarda dans les yeux et lui fit un signe d'assentiment. Quand il la vit dans le hall avec Ludvina, Roland entra dans le salon et dit à Robert Candat :

— Il y avait, l'autre soir, sur le piano, une photo de M. Bertaud, coiffé d'une casquette de yachtman. Elle a disparu.

— Une femme de ménage l'aura changée de place…

— Admettons ! Ce qui est plus étrange c'est qu'il y en avait une autre dans la bibliothèque, et que celle-là, aussi, a disparu ! Vous savez, la photo encadrée, où on le voit auprès de vous, posant la première pierre d'un bâtiment officiel ?

Laurence apparut dans l'embrasure de la porte. L'inspecteur Féraud ne portait aucun intérêt à ce que disait Roland, mais Mélissa, elle, avait les yeux brillants de curiosité.

— Monsieur Candat, j'ai une question à vous poser. Que diriez-vous si M. Bertaud était compromis dans une sale affaire de pédophilie ?

Le grand Patron ouvrit de grands yeux.

— Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire…

— Excusez-moi, mais je pense que vous comprenez très bien… Vous m'avez même parlé, aujourd'hui, d'un mannequin… Une fille assez facile, blessée dans un accident d'automobile à Noland-Centre… Cette affaire-là est enterrée, ou presque… Pourtant, je pense que nous nous trouvons en plein cœur d'une nouvelle histoire de ce genre !

Une étrange lueur passa dans les yeux du vieillard.

— Hubert, comme toujours, s'est chargé des basses besognes, poursuivit Roland. Mais il s'est sucré au passage. Il a accompagné Pierre à Haut les Marais. Isabelle Rivoire a reçu une somme convenue… Hubert s'en est fait ristourner la moitié. Nous avions pensé que cette somme était le prix de nombreuses pilules d'ecstasy … C'était purement et simplement du chantage…

— Hé là ! dit Féraud qui se réveillait, doucement … Ça ne sert à rien d'accuser les gens à tort et à travers.

— À tort et à travers ? Allez donc voir sur le compte en banque de Pierre Bertaud et vous constaterez qu'il a retiré une somme qu'il vous faudra de nombreuses années de salaire à gagner ! Le prix de jeunes femmes et de la drogue !

— Si c'est pour vous calmer, je ferai ce pointage dès lundi…

— Lundi, il sera trop tard. Ne comprenez-vous pas que ma fille est entre ses mains, en ce moment ?

— Vous vous égarez sur une fausse piste, Harmelin. Nous avons mené l'enquête avec méthode. Rien n'a été négligé. Mlle Brisollier, appelez le chauffeur !

Armand se présenta, déférent, presque au garde-à-vous.

— Je vous prie de rapporter à M. Harmelin, dans le détail, tout ce qui s'est passé cet après-midi, tous les faits et gestes de M. Bertaud depuis l'instant où il est arrivé…

— Eh bien Inspecteur, il est d'abord monté se changer. Puis il est descendu jusqu'au bateau. J'ai entendu qu'il faisait chauffer le moteur… Ensuite, il m'a ordonné de lui apporter son attirail de pêche… C'est ce que j'ai fait… D'ailleurs, j'ai tout rangé dans la cabine…

— M. Bertaud ne devait plus aller pêcher, pour cause de travail à La Dépêche. Il en avait parlé à sa femme. Se trouvait-il quelqu'un d'autre à bord ?

— Non. M. Bertaud était seul.

— Il vous a ensuite demandé de larguer les amarres ?

— Oui.

— Merci, Armand. Monsieur Harmelin, êtes-vous satisfait ?

— J'ai encore une question à poser, dit Roland, une question toute simple : avez-vous exploré la cale avant ?

— Non, monsieur.

— J'ai navigué sur ce bateau et je sais que cette partie du navire est de bonne dimension…

— C'est exact, dit Armand. M. Bertaud a l'habitude d'y ranger ses bouteilles, ses boîtes de conserves et aussi ses vêtements de rechange pour aller à terre.

Roland se tourna vers Robert Candat.

— Pouvez-vous me dire si Hubert Marechal est sorti sur Le Rutilant depuis le dernier week-end ?

— Certainement pas. J'étais ici dimanche dernier et je sais que le bateau n'a pas quitté son mouillage… Hubert et Pierre ont juste un peu bricolé dessus…

— Bien ! Hubert est donc monté à bord. Inspecteur, à votre avis, la fameuse boucle d'oreille a-t-elle été déposée dans le bureau d'Hubert Marechal par quelqu'un qui désirait détourner le cours de l'enquête ? Je pense, au contraire, que c'est pour détourner votre attention d'Isabelle Rivoire que Bertaud a affirmé qu'il n'y avait aucun lien entre eux…

— Je garde votre version des faits. S'il en est ainsi pourquoi la boucle d'oreille a-t-elle été déposée sur la moquette ?

— Elle ne l'a pas été. Cette boucle d'oreille était entre les mains de Marechal. Je suppose qu'il l'avait trouvée dans le bateau et conservée comme moyen de chantage. Il est absurde d'imaginer le criminel d'Isabelle Rivoire en train de garder sur lui une pièce à conviction pareille… D'accord ? Mais cet objet pouvait fort bien servir à faire chanter quelqu'un d'autre !

L'inspecteur Féraud secoua la tête d'un air sceptique. Le vieux Candat observait à la dérobée le visage de Roland qui poursuivit :

— Le commissaire Crahay et l'inspecteur Chabanne ont trouvé dans le sac d'Isabelle Rivoire un tube de dramamine. C'est un médicament utilisé contre le mal de l'air, m'ont-ils dit. Je pense, pour ma part, qu'Isabelle Rivoire s'était munie de dramamine en prévision du week-end qu'elle devait passer avec Pierre Bertaud à bord du Rutilant. Bertaud sort le yacht, se dirigea loin sur l'Abyssale, se dirige vers l'île Harvart où il la tue, tourne à droite…

— Pourquoi la tuer sur l'île ?

— Il ne veut pas l'assassiner près de chez lui. Quand on retrouvera son corps, il sera plein de sable et d'algues venant de l'île Harvart... Après l'avoir tuée sur l'île, donc, il tourne à droite, remonte Le Gaillarmont en amont du pont des Arches à sa source et se débarrasse de son cadavre en le jetant dans le fleuve. Hubert Marechal a trouvé la boucle d'oreille dans le bateau, le lendemain ! Il a deviné ce qui s'était passé et, lundi, il décide d'en tirer parti… Aussi sec ! La turquoise va lui permettre de faire chanter Bertaud et il va commencer par se faire nommer rédacteur en chef, le surlendemain ! Sans problème !

— Monsieur Harmelin, vous n'avez aucune preuve…, protesta Féraud.

Roland montra du doigt le piano à queue.

— Où est la photo ? Pierre Bertaud a tout essayé pour que France ne vienne pas passer la journée ici comme le lui avait proposé Ludvina, mercredi… Elle allait le reconnaître… Il a d'abord fait semblant de bien vouloir organiser cette partie de pêche, pour ne pas qu'un refus paraisse suspect. Après avoir retiré les photos, il est donc parti à La Dépêche, soi-disant pour y travailler. Il m'y a attendu. Me voyant, il a pensé que France était rentrée rue Édouard II. Bien entendu, je ne lui ai pas dit qu'elle était restée ici…

— Je crains fort, dit Féraud, que tout ça ne constitue pas de preuves formelles…

— Je n'ai pas de preuves formelles, mais une quasi-certitude. Je vous demande d'arraisonner Le Rutilant, supplia Roland

— Il n'y a aucune chance de repérer le bateau, en pleine mer et en pleine nuit ! Il sera à Chalou-les-Bains dans plus d'une heure. Je ne peux pas prendre une mesure aussi grave sur de vagues présomptions ?

— Moi, je le peux, dit une voix.


Fin de la dixième partie


Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/

Retour au sommaire