Tout le monde se retourna dans un même élan. La haute stature de Maurice Crahay s'encadrait dans la porte. Féraud fut surpris d'une telle intervention.
Évidemment, si vous prenez ça sur vous, patron
Dites-moi, depuis combien de temps travaillez-vous rue de l'Espoir, Féraud ?
Ça fait un bail
Vous me connaissez bien ?
Assez pour savoir que vous nous écoutez depuis pas mal de temps
Exact ! Et, vous disiez des conneries tout à l'heure, en affirmant que vous avez mené l'enquête avec méthode et que rien n'avait été laissé au hasard. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai ajourné mes vacances. Mlle Brisollier, parlez donc à la femme de chambre de ces photos. Cherchez-les ! Tâchez d'y voir un peu plus clair !
Puisque vous êtes là, patron
, lâcha Féraud.
Restez, mon vieux
Après tout, c'est votre affaire, non ? Pourquoi ne demandez-vous pas à Roland Harmelin de continuer ?
J'allais le faire
Ben, voyons !
Roland n'attendit pas l'autorisation de Féraud.
Deux photos ont été retirées ! Non pas une, ce qui pourrait être un hasard, une négligence d'une femme de ménage ou de la femme de chambre, mais deux ! Les deux !
Crahay avait saisi une chaise, l'avait retournée et regardait, les mains sur le dossier, Roland expliquer au pauvre Féraud.
- Il y a un autre mystère dans cette affaire, poursuivit le journaliste. Un homme, Georges Corbière, soi-disant originaire de Haut les Marais. Sarah Moreau l'avait vu deux fois avec Isabelle. On le croyait marié. Mlle D'amonville peut vous dire ce qu'elle sait, sur les parties fines de Pierre Bertaud et d'Hubert Marechal dans cette ville où Isabelle Rivoire était serveuse dans un bar
Un "salon", pour être précis
« Il y a quelques mois, Bertaud est retourné à Haut les Marais et c'est justement à ce moment-là, curieuse coïncidence, qu'on revoit Georges Corbière tourner autour d'Isabelle Rivoire. Un peu plus tard, celle-ci vient à Noland et est engagée « À la Côte d'Agneau »
Hubert Marechal l'y retrouve. Isabelle apprend alors la véritable identité de Georges Corbière et elle se vante auprès de Max Cajot d'avoir un amant très riche qui possède un yacht.
« Hubert et Isabelle se mettent d'accord pour faire chanter Pierre Bertaud. C'est Isabelle qui opère, Hubert restant dans la coulisse. Ils commencent par lui extorquer une première somme. Ensuite, ils veulent recommencer et Isabelle réclame un nouveau versement. Son amant l'emmène faire une promenade sur Le Gaillarmont et la supprime, sans d'ailleurs savoir qu'elle a un complice, Hubert Marechal.
La fille était enceinte, intervint Féraud. On a fait l'autopsie.
Je m'en doutais
Souvenez-vous de l'interrogatoire de Cajot ! Une des amies d'Isabelle avait dit qu'elle devait se marier
rétorqua Roland. C'était à la fois vrai et faux ! Elle menaçait de faire scandale
Et, se tournant vers Robert Candat, Roland ajouta :
-
le genre de scandale qui eût compromis la carrière du mari de votre nièce.
C'est vraisemblable ! répondit le grand Patron. Pourtant, il y avait déjà eu assez d'argent gaspillé à cause de l'accident de ce mannequin à Noland-Centre !
Pierre Bertaud, ayant liquidé la fille, pouvait se croire tranquille. Mais pas du tout ! Dimanche dernier, la petite cousine débarque à Noland en provenance de Haut les Marais. Rue de la Poste, elle rencontre un journaliste et lui explique qu'elle est à la recherche de sa cousine. À ses yeux, Isabelle a disparu
Elle vient à La Dépêche pour me remettre une photo de cette cousine. On la fait attendre. Le garçon de bureau me signale que Sarah n'a pas eu la patience d'attendre. Je me suis longtemps demandé : pourquoi ? Ensuite, j'ai compris. Elle vient de voir Georges Corbière ! Elle l'a déjà vu, en compagnie d'Isabelle Rivoire à Haut les Marais, oui ! Ici, elle s'est adressée à lui
Peut-il lui donner des nouvelles de sa maîtresse ?
« Elle n'est pas plus bête qu'une autre
Sait-il qu'elle est introuvable ? Peu importe ! Elle parle, écoute surtout à droite et à gauche. Elle se renseigne. Elle a besoin de savoir. Elle entend qu'on appelle Georges Corbière d'un autre nom. Ça va vite. Elle questionne : « Pardon, Monsieur, qui est le directeur du journal ? » On lui montre Corbière, en l'appelant par un autre nom
Elle hésitera un instant. Fatal. Au lieu de confier son histoire, elle rentre dans l'appartement du 163, rue de la Poste. Elle voudrait bien expliquer.
« Elle a besoin d'expliquer. Que Georges Corbière et le directeur du journal soient une seule et même personne lui paraît incroyable. Georges Corbière ne lui a-t-il pas dit : « Je sais où est Isabelle
Rendez-vous chez elle et attendez
Je vais vous l'amener
» Assurément ! Ou quelque chose de semblable ! Il prend une trousse de voyage qu'il a dans son bureau et va la déposer dans l'appartement du 163 de la rue de la Poste. Quand Sarah Moreau rentre, il l'a assassinée avec un bas Nylon
Ça ne tient pas debout, votre histoire, ironisa Féraud. N'importe quel réalisateur n'en voudrait pas
Pourquoi Bertaud aurait-il gardé cette trousse de voyage ?
La trousse était restée dans la cabine du bateau
Bertaud avait oublié de la jeter par-dessus bord, lors de son voyage sur Le Gaillarmont, avec le cadavre d'Isabelle Rivoire
Rue Picardie, dimanche 23 juin, 2 heures,
Roland s'arrêta un instant, respira profondément et poursuivit d'une voix assurée :
De cette trousse qu'il avait oublié de jeter par-dessus bord avec le cadavre dans Le Gaillarmont, Bertaud projetait de s'en débarrasser une autre fois. Mais, dès le lendemain, Hubert Marechal l'a trouvée dans le bateau en même temps que la boucle d'oreille. C'est plausible, pour le moins. Mais, ce qui est sûr, c'est que Bertaud avait une trousse et l'a rapportée, mercredi, dans l'appartement d'Isabelle où il a tué Sarah Moreau
« Il se disposait à quitter les lieux, quand il a ouvert la porte à une petite fille qui s'était chargée de rendre à Sarah Moabite une enveloppe qu'elle avait oubliée à La Librairie des Arches. Cette petite jeune fille doit être une enfant du Quartier Bellevue. Pas de danger. Il y a peu de chance qu'elle ne le rencontre jamais ! Le soir même, je suis inviter à dîner, ici, à la demande du couple Bertaud et du grand Patron. On parle. On aborde le sujet de ma fille. Je montre une photo de France. Cette photo fait le tour de la table. Aussitôt, Pierre Bertaud me propose d'aller m'installer dans Noland-Centre
Roland ! s'écria Laurence. J'y songe
C'est Ludvina qui m'a conseillé d'amener France chez Morgan
Elle peut l'avoir dit incidemment à son mari
-
c'est pourquoi Pierre Bertaud est allé vous attendre dans l'espace Morgan. Il avait besoin de savoir si la petite fille de la rue de la Poste le reconnaîtrait
Il est à deux pas, quand elle l'a reconnu au premier regard
Il faut à tout prix se débarrasser de ce témoin dangereux. Jeudi après-midi, quand France reconnaît l'homme de la rue de la Poste, chez Morgan, je suis dans le bureau de Marechal. La discussion se termine, comme vous le savez, par un crochet à la mâchoire relativement bénin. Quinze minutes plus tard, Bertaud est de retour à La Dépêche. Hubert Marechal vient d'apprendre, par mes soins, que France connaît de vue le meurtrier de Sarah Moreau et Hubert sait qui est le meurtrier.
« Hubert trouve que le temps se gâte ! Ça va mal pour lui. Il est mêlé de trop près aux deux crimes
Il fait entrer Pierre dans son bureau par la porte du fond. On cause. Marechal montre à Bertaud la boucle d'oreille qu'il a trouvé dans le bateau, pour lui prouver qu'il le tient à sa merci, qu'il va encore lui extorquer de l'argent. Quand Hubert a le dos tourné, Pierre prend la coupe du "Prix de la Plume d'Or" sur le bureau et frappe son interlocuteur derrière la tête. La boucle d'oreille roule sur le sol. Bertaud s'énerve. Il cherche la boucle d'oreille, tombée à terre. Le temps presse. Il sort du bureau sans être vu de personne, comme il y est entré
Monsieur Féraud, ne trouvez-vous pas que tout ça cadre bien ? Et vous, commissaire ?
Je dois en convenir, dit Crahay, malheureusement ça ne dépend plus de moi !
De qui ?
De Féraud.
De moi ?
Et alors ! N'avez-vous pas pris l'affaire en mains, pendant mon absence ? Vous avez compris ce que Harmelin a dit ?
Si vous le souhaitez, je puis vous donner des éléments supplémentaires, dit Roland. Bertaud presse M. Candat de se priver de mes services à La Dépêche
Aujourd'hui, écarté de mon poste de l'information, sous la pression de Bertaud, j'aurais vraisemblablement emmené France loin de la ville qui m'a vu naître. À son retour de croisière, Pierre Bertaud aurait constaté notre disparition
On pouvait même s'attendre à ce qu'il prolongeât les plaisirs de la pêche pour avoir l'assurance que nous étions réellement partis.
« Les événements auraient dû se dérouler de cette façon. Tout le plan a échoué, simplement parce que l'on a gardé France ici pendant que j'allais m'expliquer à l'hôtel de police. En me voyant à La Dépêche avec Mélissa, Bertaud a cru que France était rentrée rue Édouard II. À sa grande surprise, il l'a trouvée ici, alors qu'il la croyait dans le Quartier des Abbesses.
Tout cela ne prouve pas, dit Féraud, que France soit maintenant à bord du Rutilant. M. Bertaud s'est embarqué seul, comme en témoigne le chauffeur. Et cette chaussure sur le bord de la route
Mlle Brisollier apparut dans l'entrée suivie de Mme Bertaud dont le visage était très pâle. Mélissa s'avança, tenant dans chaque main une photo encadrée. Elle dit de sa voix sèche :
Nous avons trouvé ces photos dans la chambre du maître de maison. Elles étaient cachées entre des chemises dans son placard
Il a agit comme dans les romans à bon Marché, lâcha Roland. N'est-ce pas clair comme le jour ? Je le vois rentrant ici, hier; il monte dans sa chambre pour se changer et, par la fenêtre ouverte, il aperçoit France. Elle peut le reconnaître, c'est certain ! Il la suit des yeux. France est fascinée par tout ce qui est haute fidélité, T.V., Internet
Elle doit avoir découvert le lecteur de CD du yacht
Elle regarde. À gauche. À droite. Elle touche tous les appareils. C'est top ! Voilà une chance inespérée !
« Il a bien une idée. Il ouvre la porte de la chambre de l'oncle Robert. N'est-il pas normal qu'il vienne s'enquérir de son état de santé ? Il s'attend à devoir expliquer quelque chose de plausible à la garde-malade
Rien ! Elle est sortie. Sans doute aux lavabos. M. Candat est endormi. Bertaud prend une ampoule de morphine
Celle que vous cherchiez tout à l'heure, mademoiselle
Roland étouffa un sanglot. Il y eut un silence de mort. Soudain, on entendit une voix venant de l'entrée, une voix accablée, la voix de Mme Bertaud.
Monsieur Harmelin, que
dites-vous ?
Je le vois descendre le sentier, monter à bord. La petite jeune fille se retourne, le regarde, va le reconnaître à nouveau, comme chez Morgan
Roland, s'écria Laurence. C'est trop ! Je t'en supplie
Il tient la seringue à la main
la piqûre est l'affaire d'une seconde. La petite s'endort. Il la porte dans la soute avant qu'il ferme à clé. Il a gardé une des sandales de l'enfant puis, il remonte le chemin de gravier, caché par les branchages. Il jette la sandale sur le bord de la route. Il revient vers la maison et d'un ton naturel appelle son chauffeur : « Armand, apportez-moi mon attirail de pêche. Rangez-le dans la cabine. Vous détacherez les amarres, quand je vous ferai signe
» De cette façon, Armand pourra témoigner qu'il était seul à bord
Un véritable fou
, laissa tomber Féraud.
Un fou ? Allons, donc
Nous avons fait des tas de recherches, consacrés des heures innombrables à cerner l'identité de cet homme. Des dossiers de centaines de pages ont été inspectés et presque rien n'a été laissé au hasard ? Vous dites que Pierre Bertaud est fou ? Pourquoi ? Parce que personne n'a pu affirmer dans quel but Bertaud agissait, alors vous pensez qu'il s'agit d'un fou ! Seulement, voilà ! Même les fous se trouvent une bonne raison de tuer.
« Ou bien c'est Dieu qui a guidé leur bras meurtrier, ou c'est, pour sauver le monde de telle ou telle catastrophe ! Mais, ils le disent ! C'est une psychose ! Ils présentent tous des faits analogues tout au long de leur existence ! Ici, rien ! À l'école Saint-Joseph et, plus tard, au Collège Saint-Louis, Bertaud est un élève moyen. Il ne fait pas son service militaire, pour raison de santé
Il rencontre Ludvina qu'il épouse ici, à Noland ! C'est un époux modèle. Un parfait directeur de La Dépêche de notre ville. Et puis, soudain, cette semaine, il devient fou ? Il décide de devenir un tueur en série ? Et bien, non ! Quand on change comme ça, c'est que quelqu'un ou quelque chose vous fait changer !
La drogue ! lâcha Chabanne en entrant.
Exact. Ou plus exactement les hauts bonnets de celle-ci
Que Bertaud ne connaît pas
Qu'il ne connaîtra jamais
Ils lui ont gâché la vie, parce que Pierre Bertaud est un mou, un faible qui s'est fait avoir un jour de déprime
Comme vous dites, poursuivit Roland. Si Bertaud se rend, nous saurons tous sur lui, sur ses meurtres, mais il ne montrera aucun signe de troubles psychiatriques ! Pierre Bertaud a agi par ordre, mais aussi par faiblesse
Roland s'arrêta, étranglé par l'émotion. Il regarda autour de lui l'assistance figée et laissa tomber :
Si vous attendez encore longtemps, il sera trop tard
Et, quand vous rejoindrez Le Rutilant, Pierre Bertaud sera vraiment seul à bord !
Ludvina sanglotait. L'inspecteur Féraud, lui, ne semblait pas encore réaliser. Maurice Crahay avait saisi son portable et, de sa voix grave, avait ordonné :
Allô ! Le Q.G. des garde-côtes ? Ici, Crahay. C'est urgent
Passez-moi Alain, en vitesse !
Des pas précipités. Une voix inquiète, sans doute. Crahay qui hurle encore :
Alain ?
Dis-moi, Frédéric est auprès de toi ?
Le responsable du Q.G. des garde-côtes avait dû répondre affirmativement.
Bien
Voici ce que vous allez faire
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
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