Meurtres à Noland (XII)
France Harmelin en bateau
de Christian Jean Collard



Dans la cale avant d'un bateau de plaisance, une petite jeune fille de onze ans écoutait une voix assourdie par le fracas des moteurs.

— Allô, Le Rutilant, disait une voix. Ici, garde-côtes, Noland. Voulons entrer en communication avec Le Rutilant…

La jeune fille avait violemment mal à la tête. Elle entendait le clapotis de l'eau résonner contre la coque. D'ordinaire, quand elle s'éveillait, au milieu d'un cauchemar, le décor familier de sa chambre la rassurait aussitôt. Or, cette fois, le cauchemar se prolongeait. Et comme sa tête lui faisait mal ! Que faisait-elle, ici ? En pleine nuit… Un rai de lumière filtrait, par la porte entrouverte. Elle se pencha un peu en avant et elle aperçut d'abord la semelle d'une chaussure d'homme. Une semelle de crêpe.

L'homme tenait la barre. France essaya de se souvenir et, brusquement, elle revécut la scène. L'ombre d'un homme… L'ombre de l'homme de la rue de la Poste et de chez Morgan… Il avait surgi dans la cabine du Rutilant, tandis qu'elle était agenouillée devant le lecteur CD de la radio. Elle n'avait pas eu le temps de se relever. Immobilisée par une main de fer, moite de peur, elle s'était sentie piquer à la cuisse, laissant tomber ainsi que le dernier album de Johnny. Puis, elle avait sombré dans une nuit peuplée de personnages atroces…

Encore abasourdie, elle regardait fixement la semelle de crêpe. L'homme se pencha, montrant son visage, marqué par des yeux très noirs, de gros sourcils, un menton carré. Elle se rejeta en arrière, tremblante, l'épaule appuyée contre la boiserie. Aussitôt, le ronronnement des moteurs se tut, et Le Rutilant continua quelque temps à courir sur son erre. L'homme descendit les trois marches qui menaient du cockpit à la cabine. Là, il s'arrêta et il y eut un tintement de verre. France, rampa jusqu'au coin de la couchette, pour observer l'étrange personnage.

Cramponné d'une main à la table de la cabine, il se versait de l'autre un grand coup de whisky.

— Allô, Le Rutilant, disait la voix dans le haut-parleur. Ici, garde-côtes de Noland. À vous, Rutilent. À vous…

L'arôme du whisky envahit la cabine. L'homme se versa un second verre. De toute évidence, il était ivre. France se souvint d'un ami de son père, à Noland-Centre, qui buvait aussi plus que de raison.
« Quand un homme est soûl, affirmait Roland, il n'y a qu'une chose à faire : attendre qu'il ne le soit plus. »
L'homme jeta un coup l'œil sombre dans la direction de France et vida son verre, comme si c'eût été une simple limonade. Puis, sans un mot, il s'enfonça dans l'obscurité. Son visage réapparut un instant, et France, pour ne pas pleurer, appuya fortement sa main contre sa bouche. La haute silhouette de l'homme, maintenant debout dans le cockpit, se profilait à la clarté de la lune. France entendit des pas au-dessus de sa tête.

L'homme marchait sur le plat-bord, dépassait le roof, s'arrêtait sur le pont avant. Il y eut alors un grand vacarme. Les gens de mer connaissent bien ce grondement de tonnerre produit par une chaîne d'ancre traînée sur le pont. Le grondement cessa. France entendit à nouveau des pas sur le plat-bord. L'homme revenait à la poupe. Un fracas dans le cockpit la fit sursauter. Un coup de roulis la jeta à terre. L'homme réapparut, un peu moins nerveux, semblait-il. Elle revit, en pleine lumière, le visage aux traits lourds, le regard sournois, la lèvre inférieure proéminente.

Il s'avança vers elle, d'un pas lent. La voix du haut-parleur reprit de plus belle :

— Attention, attention… Appel à tous les navires en mer. Important message de la garde-côtière… »

L'homme ne paraissait pas entendre. Il posa dans l'évier la bouteille qu'il tenait à la main et fit encore un pas en avant.

— Attention, appel à tous les navires en mer… »

Il hésita. Ses yeux hagards roulaient de droite à gauche.

— Attention, on recherche le yacht à moteur Le Rutilant, long d'une quinzaine de mètres, équipé pour la pêche sportive et la petite croisière… Probablement en route vers l'est, direction Chalou-les-Bains… Prière de communiquer tous renseignements aux gardes-côtières de Noland ou de Chalou-les-Bains… Si vous apercevez ce bateau, ne tentez pas de l'intercepter, mais faîtes connaître sa position en appelant la radio maritime sur 6 270 kilo hertz… Attention, on recherche… »

La voix se tut brusquement. L'homme poussa une sorte de râle. Son front ruisselait de sueur. Il jeta sur France un coup l'œil furtif et entra dans la cabine. La jeune fille entendit un déclic, puis une autre voix, plus claire.

— Ici Georges Bar, capitaine du Goéland… Repéré Le Rutilant une heure avant la tombée de la nuit, remontant le Détroit à une allure d'au-moins vingt nœuds… Il a dépassé l'île Harvart, depuis longtemps, pour se diriger vers Chalou-les-Bains… Devrait y être à 23 heures trente… Nous pouvons le poursuivre, mais quelles sont les instructions ?

— L'accoster et fouiller aussitôt les cales. Vous trouverez peut-être une enfant à bord. On soupçonne un kidnapping. Prenez toutes vos précautions. L'homme est dangereux, probablement armé…

À ce moment, la voix du haut-parleur fut couverte par des imprécations.

— Comment savent-ils, les salauds ?… On m'a vendu !

L'homme descendit une marche en tenant la rampe d'une main, tandis que, de l'autre, il saisissait la bouteille de scotch. Ses yeux injectés de sang se tournèrent vers France.

— J'ai attendu trop longtemps pour m'occuper de toi, petite… J'ai attendu d'être hors de portée des jumelles maritimes… J'ai attendu que la nuit tombe… et maintenant, ils parlent de me rejoindre. Pauvres idiots ! Ils croient que je vais aller me jeter dans la gueule du loup ? Ils s'imaginent que je ne suis pas à l'écoute ?
Puis, s'adressant à la bouteille qu'il élevait d'une main tremblante à la hauteur de ses yeux, il dit :

— Mais si ! Bien sûr qu'ils le savent !

Il avala une lampée de whisky, respira bruyamment et s'esclaffa. Adossé à l'évier, il était secoué d'un rire rauque mêlé de hoquets.

— Ils le savent, hein ? Ils s'attendent à me trouver sur la route de Chalou-les-Bains … Ils donneront leur langue au chat et ne sauront où me chercher en ne me voyant pas, car nous débarquerons sur la côte de l'Eau-Vive ! À l'opposé… Ah ! Ah !

Il se retourna, tira sur les deux démarreurs et actionna la manette des gaz. La voix du haut-parleur fut couverte par le bruit des moteurs. Le Rutilant bondit et décrivit une large courbe qui fit passer le clair de lune de bâbord à tribord. L'homme prit la barre et le bateau fonça en ligne droite dans la nuit.

— Si tu as faim, petite, tu trouveras des sandwiches au thon dans le frigo. Il ne faut pas avoir peur. Ne t'en fais pas et mange quelque chose.

— Je n'ai pas faim, répondit France d'une voix aiguë qu'elle ne reconnut pas.

— Tu es jeune. Quel âge as-tu ? Onze ans ? Tu ne comprends rien à toute l'affaire, et pourtant tu vois dans quel pétrin tu m'as mis…

Sous l'effet de l'ivresse, ses yeux clignotaient de façon inquiétante. France, terrifiée, se jeta sur la couchette, la tête dans les bras. Elle entendait comme dans un rêve le ronronnement du moteur et, de temps en temps, des bribes de phrases qui s'échappaient de la radio. Combien de temps resta-t-elle ainsi ? Elle n'aurait su le dire. La lune montait dans le ciel, éclairant l'horizon. Soudain, le bateau changea de cap, et France put saisir la conversation qui sortait de l'appareil.

Une voix disait :

— Nous avons aperçu un petit cruiser qui répond à votre description. Il navigue tous feux éteints vers le rivage de l'Eau-Vive, à l'opposé de Chalou-les-Bains…

— Quelle est votre position ?

— Nord de Bakou, distance douze milles environ de l'Eau-Vive. Nous venons de passer le phare de La Houle et nous tenons le 80. Filons à peu près douze nœuds.

— Gardez votre position et avertissez-nous dès que vous apercevrez un avion… Celui-ci vient de partir d'Air-Noland-Centre depuis trente minutes et devrait être au-dessus de L'Abyssale dans dix minutes. Si vous avez un projecteur, balayez la mer autour de vous…

— Bien, compris…

Debout dans la cabine de pilotage, l'homme scrutait l'horizon. À genoux sur la couchette, France regardait par le hublot. Un éclair lointain, mais très brillant, apparut sur l'eau. L'homme, trébuchant, se laissa tomber dans la cabine en poussant des jurons. Le bateau se mit à tourner, offrant à nouveau ses hublots de bâbord au clair de lune. La couchette opposée à celle de la jeune fille fut inondée de lumière. Les voix du haut-parleur se brouillèrent à nouveau.

France perçut un bruit léger, lointain, qui s'empli fia de seconde en seconde. Le vrombissement de l'avion d'Air-Noland-Centre. Elle descendit de sa couchette.

L'homme la regarda d'un œil terne, sans la voir. Le bruit de l'avion se rapprochait. France vit par le hublot un feu vert en mouvement et deux feux blancs. L'appareil volait très bas, rasant les vagues. Elle eut le temps de distinguer la forme du fuselage, tandis que l'avion virait et s'éloignait.

Pierre Bertaud se versa un nouveau whisky et l'avala en s'étranglant à moitié. Il toussa, s'essuyant la bouche d'un revers de la main. La sueur perlait à son front. Le vrombissement se fit entendre à nouveau. L'homme se pencha sur les moteurs du Rutilant et coupa le contact.

— Ils ont vu notre sillage, morbleu ! hurla-t-il. La traînée blanche de notre sillage...

France regarda par le hublot et vit les deux feux de position, vert et rouge. Les puissants projecteurs de l'avion délimitaient, sur la mer, une bande éclairée qui se dirigeait droit sur Le Rutilant. La lumière devint aveuglante. Dans un tonnerre assourdissant, l'avion passa à la verticale du bateau et vira sur l'aile en frôlant le sommet d'une vague.

L'homme était sorti de la cabine. Sa silhouette sombre se découpa sous la clarté de la lune, à l'arrière du cockpit. Soudain, son bras se détendit dans l'air, et, de toutes ses forces, il lança très haut et très loin la bouteille de scotch. France, abasourdie, les oreilles bourdonnantes, l'entendit hurler quelques jurons entrecoupés de hoquets et de sanglots. Puis, avec une rage indescriptible, elle le vit frapper du poing le pont en hurlant :

— Ils ne m'auront pas vivant…

L'avion décrivait des cercles de plus en plus serrés, prenant le bateau sous le feu de ses projecteurs, comme pour lui signifier clairement qu'il n'avait plus aucune chance de leur échapper. Pendant un instant, la silhouette de l'homme se dressa sur la plage arrière. C'est alors que la jeune fille entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau. France attendit, haletante. L'avion fit encore un tour.

La lumière des phares montra une houle déserte, lisse et secrète. La jeune fille gravit avec précaution les marches de fer qui menaient de la cale avant à la cabine et, pour la première fois, s'avisa qu'il lui manquait une sandale.

Dans son angoisse, revoir le poste de radio moderne du bateau la réconfortait un peu. Sur le sol, elle ramassa l'album de Johnny qu'elle avait voulu écouter. Néanmoins, cette radio n'était pas tout à fait comme les autres. Il y avait des boutons, un micro. Elle prit ce dernier à la main et dit d'une voix tremblante :

— Allô ! Quelqu'un ?

L'avion revenait. France courut au cockpit et, aveuglée par les phares, agita les bras en criant :

— Ici ! Je suis ici ! Je suis sur Le Rutilant, seule à bord.

L'avion était passé. Une voix sortit du haut-parleur.

— Qui a appelé ? Donnez votre indicatif !

France avait déjà entendu ce mot, n'en ignorait pas la signification; mais, ici, elle ne connaissait pas l'indicatif du bateau, se demandait même s'il en avait un.

— Gardez l'appareil… Inspecteur… Monsieur Crahay, je crois que nous avons retrouvé la fille de M. Harmelin…

— Allô…, disait France, allô…

Mais, elle oubliait, dans son trouble, d'appuyer sur le bouton du contact.

— À vous, Rutilant, disait à nouveau l'opérateur. À vous, parlez…

Tout à coup, France reconnut la voix de Roland...

— France chérie, as-tu appuyé sur le bouton ? Il y en a deux. Un rouge et un vert. Si le rouge est allumé, pousse sur le vert qui est en-dessous. Le rouge va s'éteindre et on pourra parler.

France s'exécuta.

— Allô, Roland ! Tu es dans l'avion ?

— Au Quartier Maritime. Mais on peut se parler. Comment vas-tu, ma grande ?

— Je vais très bien.

— Et l'homme du bateau ?

— Il a sauté dans l'eau. Je suis seule.

Ce fut à nouveau la voix de l'opérateur qui se fit entendre.

— France, nous venons vous chercher. Est-ce que vous voyez l'avion ?

— Bien sûr. Il vient de repasser au-dessus de moi.

— Il ne vous perd pas de vue. Un bateau de pêche va vous accoster. N'ayez pas peur. Votre père est au poste des garde-côtes. Il vous attend. Le bateau et votre père restent en contact permanent. Vous trouverez votre père en débarquant. Ne bougez pas. Je vais m'adresser au bateau…

France s'assit devant la radio, vivement intéressée par l'échange des messages. L'avion tournoyait toujours au-dessus de sa tête. Un feu apparut à quelque distance sur la mer. Le faisceau tournant du projecteur du Goéland balaya l'eau et, bientôt, une coque grise se rangeait contre les flancs du Rutilant. Un grand garçon, en chemise kaki, sauta dans le cockpit et dit :

— Je m'appelle Georges Bar et voici Alain et Frédéric… Vous vous souviendrez longtemps de tout ça, pas vrai ?

Il avait un accent très prononcé. Un accent qui n'était pas de Noland. À se demander, aussi, ce que l'homme faisait dans les eaux de L'Abyssale. Il avait l'air d'un brave type, son fils Frédéric également. Alain prit France par la main et descendit avec elle dans la cabine, où son pied buta contre un objet de fer…

— Que fait cette ancre, ici ? se demanda Alain. Ce n'est pas sa place !

Il réfléchit un instant, comprit pourquoi l'ancre était là, serra fort la main de l'enfant et dit en la regardant :

— Nous l'avons échappé belle ! Heureusement qu'il était ivre…

Il brancha le micro et fit son rapport sur un ton naturel.

— Ici, Alain. Frédéric et moi sommes à bord du Rutilant. La petite jeune fille est en pleine forme. Daniel vient de monter à bord. Il reste sur place, jusqu'à l'arrivée des garde-côtes, mais je doute qu'on retrouve un baigneur dans les parages. Le gars a dû couler à pique. Nous vous amenons l'enfant. Terminé.

— Vous avez gagné, hein ? Maintenant, vous allez faire un somme sur ces bonnes couchettes. Si vous avez besoin de quoique ce soit, demandez-le à Frédo…

— C'est votre fils ?

— Oui. Il ressemble à sa mère…

— À vous aussi… Vous devez être de beaux parents, pour avoir mis un aussi bel enfant au monde…

— D'accord ! Maintenant, dormez !

France sourit, s'étira, ferma les yeux, les rouvrit, s'abandonna avec délices au léger roulis, fixa les yeux sur le rideau bleu et blanc d'un hublot et s'endormit profondément. Elle dormait toujours, quand Le Rutilant s'amarra dans le Quartier Maritime.

Un groupe attendait sur le quai. À demi éveillée, elle entendit un brouhaha et quelques ordres :

— Tenez bon… Stop !

Quelqu'un sauta sur le pont, et de là dans le cockpit.

C'était Roland.

Elle se retrouva dans ses bras.

— Papa ! Papa !

Il la porta à terre. Il y avait là les inspecteurs Brisollier, Chabanne et Féraud, le commissaire Crahay et Laurence D'amonville. Tout le monde, sur le quai, souriait et regardait avec ravissement la glorieuse rescapée. Elle était toujours dans les bras de son père, quand Laurence se pencha pour lui donner un baiser sur le front.

— Alors, on part en vacances, c'est vrai ?

— Dans deux jours, lâcha Roland. Le temps de préparer nos valises.

Les pas lourds de Robert Candat se firent entendre. On discerna soudain le son de la voix grave d'un homme courbaturé, d'un homme qui vient seulement de se rendre compte qu'il se rouille avec l'âge.

— Dans votre vie, Harmelin, vous avez tout lu, tout digéré, vous avez pensé, jour après jour, année par année, à tous les problèmes humains… Prenez vos vacances avec France, épousez Mlle D'amonville et revenez-nous le plus vite possible tous les trois… Je me fais vieux ! Nous avons besoin de vous comme directeur de La Dépêche de Noland !


FIN

Fin des douze nouvelles de « MEUTRES À NOLAND »
Récits curieux & Poésies 2007-11-26
Sans copyright


Christian Jean Collard,
http://vincentnicolet.typepad.com/

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