Les bureaux de la direction de La Dépêche se composaient de deux appartements très luxueux : Pierre Bertaut occupait le plus petit d'entre eux, l'autre étant réservé au grand Patron. Entre les deux, il y avait une salle de conférence que l'on traversait pour accéder à une salle à manger. Les murs étaient lambrissés de bois clair et poli. Pierre Bertaut attendait, dans la salle à manger, auprès d'une table où quatre couverts étaient dressés.
- Entrez, lâcha-t-il. Je suis content de votre ponctualité, Harmelin
Bertaut était un homme lourdement bâti, avec de gros sourcils noirs et un menton bleui par une barbe dure. Ses yeux sombres et mobiles semblaient perpétuellement inquiets, même quand il souriait.
-Vous connaissez Hubert Marechal, naturellement.
Roland ne fut pas surpris de trouver là le mouchard qui suivait Bertaut comme son ombre. Marechal avait un visage maigre et crispé, des lèvres pincées et un regard impénétrable. Quand ses yeux se posaient sur vous, on avait l'impression qu'il remarquait aussi bien la couleur de votre cravate que vos plus secrètes pensées. Avec un sourire faux, il tendit une main osseuse ornée d'une lourde bague, dépassée par la mode depuis longtemps !
-Vous êtes juste à l'heure, avança-t-il.
Roland Harmelin répéta machinalement juste à l'heure, lorsqu'une porte s'ouvrit à droite et que Robert Candat parut, l'air aimable, la tête un peu penchée.
-Je vous présente Roland Harmelin, dit Bertaut.
-Ah ! oui.
Roland pensa à cet instant : « Voici donc le célèbre grand Patron. Je le croyais plus grand. Il est même vraiment petit. Pas loin de soixante-dix ans, mais il paraît beaucoup plus jeune, avec son teint rose et ses yeux clairs comme de la porcelaine de Chine. »
Robert Candat avait une épaisse chevelure blanche, comme Jean Gabin, et des sourcils bruns très arqués donnaient à son visage une expression d'intelligence et de curiosité.
-Buvez-vous, M. Harmelin ?
-Oui, monsieur, avec modération.
Robert Candat sourit d'un air presque joyeux.
-Pierre, questionna-t-il soudain d'une voix étonnement profonde, qu'avez-vous à offrir à M. Harmelin ?
-Je vous remercie, lâcha Roland, je ne bois qu'après ma journée de travail.
-Bravo ! Cela nous dispense de nous alcooliser ! Pierre, sonnez donc le maître d'hôtel, je vous prie
Robert étudiait Roland du regard, non pas à la dérobée, mais très ouvertement.
-Vous faites de l'excellent travail à La Dépêche, M. Harmelin
Roland s'inclina.
-Merci, monsieur.
Le grand Patron poursuivit :
-Je suis à l'affût de talents comme le vôtre. Un journal comme celui-ci n'a rien d'autre à vendre que du talent et, dans le quotidien que contrôle Pierre, il y aura toujours de l'avancement pour les brillants sujets. Messieurs, prenons place !
Il s'assit au bout de la table.
Roland remarqua que le siège du grand Patron était surélevé de façon à le mettre au niveau de ses convives.
-Mais je ne me contente pas d'engager des gens capables pour me reposer sur eux, continua Candat. Je tiens mon personnel en haleine. Savez-vous que je lis tous les journaux de mon groupe, chaque jour ? Je les étale sur le parquet pour les analyser ; je les compare les uns aux autres et les note respectivement selon leur valeur. Je puis vous dire que je mets La Dépêche de Noland très haut, particulièrement pour la façon dont les faits divers sont présentés dans cette ville. J'apprécie beaucoup la manière dont vous dirigez votre service, M. Harmelin ! Vous pouvez prendre cela comme un compliment !
-Cela me fait un très grand plaisir.
-Néanmoins, nous savons que le tirage et la publicité sont décevants. Il faut y remédier ! C'est pour cette raison que nous sommes réunis
Qu'avez-vous dans votre assiette, Pierre ?
-Des côtelettes d'agneau
Pourquoi ?
-Vous devriez goûter ce cassoulet aux olives
Bertaut s'efforçait de paraître tout à fait à son aise, mais Roland fut soulagé en observant que seul le directeur était invité à partager le petit plat du grand Patron. Il croyait comprendre pour quelle raison. C'était beaucoup plus amusant pour Robert Candat de donner Pierre Bertaut en spectacle à ses subordonnés, plutôt que de leur infliger une même pénitence à tous ! Pour la première fois, Roland eut l'idée que Candat ne chérissait pas particulièrement le mari de sa nièce, auquel il avait pourtant confié la direction de La Dépêche
C'était peut-être également le conflit de générations trop différentes.
Le regard du grand Patron se posa une fois encore sur Roland.
-M. Harmelin, je pense que vous avez tout ce qu'il faut pour devenir un grand rédacteur en chef, et je voudrais que vous ayez le rôle qui vous convient
-Je n'ai pas à me plaindre, monsieur.
-Le véritable secret, dans un quotidien est le travail d'équipe
C'est l'effort concerté d'hommes qui aiment leur tâche. Si nous obtenons ces démarches à La Dépêche, je pense que la publicité et la vente remonteront
Qu'en pensez-vous, Marechal ?
-Pierre m'a confié que vous aviez l'idée de lancer un concours. Ce serait, certes, une excellente chose
-Voyez-vous, un concours amène toujours de nouveaux lecteurs ! Mais ce sera à vous qu'il appartiendra de maintenir le tirage !
-Je ferai de mon mieux, monsieur, répliqua Marechal.
-D'après ce que j'ai cru comprendre, vous avez travaillé ensemble à Noland-Centre, Hubert et vous ? Pierre m'a affirmé que vous vous entendiez fort bien, M. Harmelin.
Roland, qui n'en croyait pas ses oreilles, s'appliquait à rester impassible.
-C'est exact, dit-il dans un murmure.
-Vous pensez donc que votre coopération sera bonne ?
-Je ne comprends pas.
Robert Candat se montra surpris.
-Comment ? Je croyais que vous étiez au courant ? Pierre, vous n'avez donc pas prévenu M. Harmelin ?
-Je n'ai pas pu mettre la main sur Edmond Renaud de toute la matinée
Et, naturellement, il fallait le prévenir.
Robert Candat était visiblement contrarié.
-Il est tout à fait possible que M. Harmelin se soit fait une idée fausse quant à ce déjeuner ? Je n'aime pas cela, Pierre.
Bertaut fixa un point mystérieux sur le mur, pour éviter le regard de Roland; après un court instant et avec une toux embarrassée, il dit :
-Edmond Renaud passe à la page magazine et, Hubert Marechal devient le rédacteur en chef de La Dépêche, dès aujourd'hui.
Pour Roland cette déception ne fut pas brutale car, depuis quelques instants, il avait compris. Il dit d'une voix mal assurée :
-Félicitations, Hubert.
Le nouveau rédacteur en chef ne broncha pas.
-Ce sont là, articula Robert Candat, des mesures d'urgence. Et c'est une expérience que nous faisons. Je veux des résultats. Aussi dois-je savoir de quel attelage nous allons disposer. En ce qui vous concerne, M. Harmelin, êtes-vous prêt ?
Roland hésita. Son premier mouvement fut de refuser.
-Je ferai mon devoir, dit-il après une courte réflexion.
-Vous m'en voyez satisfait. Cet entretien ne m'a pas déçu, M. Harmelin, et je fonde de beaux espoirs sur la suite de votre carrière.
Robert Candat se leva de table, signalant par là que le déjeuner était terminé.
-Eh bien ! Messieurs, dit-il, nous verrons si ce jour marque une date dans la vie de La Dépêche.
Dès qu'il fut sorti de la pièce, Bertaut dit à Marechal :
-Ma secrétaire affichera tout de suite la nouvelle. Désirez-vous voir, dès maintenant, si votre nouveau bureau vous convient ?
-Je voudrais déjà prendre le départ
Bertaut les précéda dans le couloir. Il les quitta et prit l'ascenseur. Roland marchait comme dans un cauchemar, son sourire était lugubre; Hubert et lui se dirigèrent vers la grande salle de rédaction. Roland en voulait profondément à Bertaut, qui aurait dû tout de suite annoncer la couleur. Au lieu de cela, il l'avait enfermé dans un dilemme : collaborer avec l'ennemi ou partir.
Un secrétaire de rédaction vint vers lui.
-M. Harmelin, il y a une jeune femme qui vous attend depuis pas mal de temps dans l'antichambre. Elle s'appelle Sarah Moreau.
-Je vais la recevoir tout de suite, Gérard.
Hubert Marechal pénétra dans son tout nouveau bureau de rédacteur en chef où Edmond Renaud, la tête basse, ramassait ses affaires. Roland reprit son fauteuil de chef des Informations. L'assistante de direction avait déjà placardé une note qui attira beaucoup de monde. L'étonnement apparut sur tous les visages, et Roland sentit qu'on le regardait furtivement. Le seul commentaire fut celui d'un rédacteur qui grommela entre ses dents.
-Y a pas de justice.
14 h. 50. Roland venait de perdre une heure de travail. Il prit l'air naturel d'un homme qui se met à son travail comme chaque jour à la même heure. Paul Verlaine passait dans le couloir.
-Chabanne possède-t-il des renseignements sur la jeune femme disparue ?
-Les flics pensent qu'elle se donne un peu d'air
Je vais devoir partir, nous avons des invités à dîner.
-Bonsoir à Jocelyne, lâcha Harmelin.
Il entendit son prénom murmuré à mi-voix :
-Roland
Laurence D'amonville lui faisait un petit signe. Il quitta son bureau et s'approcha d'elle.
-Je ne trouve pas les mots; surtout ne vous laissez pas abattre.
Il secoua la tête en souriant. Leurs regards se croisèrent et elle lui prit le bras amicalement.
-Vous ne sortez pas assez, mon cher. Je ne vous vois jamais nulle part.
-Je prends peut-être trop au sérieux mon rôle de père. Une fille de onze ans, comme France, à notre époque, c'est une grande responsabilité.
Elle eut un hochement de la tête et observa le parquet.
-Roland, il faut que vous sortiez davantage, croyez-moi. Si vous ne savez pas ce qui se trame à droite et à gauche, tous les gens en place chercheront à vous atteindre dans votre dignité. Edmond Renaud a perdu pied. Ensuite ce sera votre tour, vous verrez, même si vous pensez que c'est une imbécile qui vous le dit.
Elle se détourna, comme gênée d'en avoir tant dit.
-Monsieur, dit le garçon de bureau, la femme de l'antichambre vient de s'en aller, elle en avait assez d'attendre. Elle a laissé cette enveloppe chamois pour vous.
Elle contenait une grande photographie. À l'instant même où Verlaine allait sortir pour de bon, Roland, en rallumant sa pipe, lui montra la photo. Il poussa un sifflement d'admiration.
-Qui est-ce ?
-Isabelle Rivoire, la jeune femme disparue
-Pas mal ! Je disparaîtrais bien quelques jours avec elle
La photo montrait une très jeune femme bien en chair, avec de longues jambes, blonde comme on ne l'est que dans les magazines spécialisés. Elle avait des sourcils bien dessinés, une bouche sensuelle et, pourtant, ses yeux n'exprimaient pas une vive intelligence. Roland songea qu'elle était beaucoup trop provocante pour être honnête. Il se tourna vers David qui s'était approché pour regarder la photographie.
-Envoyez donc quelqu'un au studio où cette photo a été prise, pour voir ce qu'on peut éventuellement en tirer
À 15 h. 30, comme tous les jours que Dieu fait, Roland téléphona à Mme Lefranc.
-Ça va bien, monsieur, lui répondit-elle. France est en train de surfer sur le Net, comme elle dit; moi, je n'y comprends rien
Tenez, la voici qui descend de son cagibi pour prendre une collation
Je vous la passe
Oui, Monsieur
À demain, Monsieur
-Allô, Roland ? Comment ça va, toi ? Beaucoup de travail, comme tous les jours, n'est-ce pas ? Je viens de rentrer avec Robert
L'école est finie ! À plus, oui
À onze ans, France trouvait les fins de journées interminables. Lorsqu'elle s'en plaignait à Émilie, sa complice, cette dernière lui répondait invariablement d'aller prendre l'air. L'enfant trouvait les trottoirs du Quartier des Abbesses inférieurs à ceux de Noland-Centre. Les aspérités du macadam se répercutaient jusqu'aux genoux et finissaient par lui donner des crampes. Il y avait bien, de l'autre côté de Noland, un beau quartier plein de jeunes de son âge, mais, la plupart du temps, il était écrasé de soleil. En revanche, dans le Quartier Bellevue, juste avant la librairie de Sébastien Soulet, le début de la rue de la Poste restait à l'ombre tout l'après-midi. Elle entra dans le Bar-tabacs des Arches de Sébastien et lui demanda le dernier Harry Potter.
-Que dit ton père de ces histoires ?
-Il les trouve plutôt bien
Nous avons été voir le dernier film, avec Robert !
Robert Boudin était le petit ami de France. À seize ans, il fumait beaucoup trop pour son âge. Soulet prenait toujours des airs de martyr, quand les jeunes entraient acheter des cigarettes sur leurs roller, mais il était trop indulgent pour les réprimander. À vingt ans, il ne fumait pas, lui, et ne le fit jamais. La vie avait changé. Il tendait le paquet de cigarettes à Robert et, à chaque fois, murmurait entre ses dents :
-Ça nuit gravement à la santé et provoque le cancer
N'oublie pas qu'il est interdit de fumer dans les lieux publics...
Aujourd'hui, Soulet demanda à France :
-Connais-tu la personne qui habite au coin de la rue de la Poste ?
-Oui. Un petit peu. Pourquoi ? Ce n'est pas celle que j'ai rencontré hier et qui voulait parler à papa ?
-Ton père l'a vue, ce matin. Veux-tu lui porter cette enveloppe qu'elle a oubliée ici ? Elle habite au 163. Tu verras, son nom est sur la boîte aux lettres.
-J'y vais tout de suite, M. Soulet.
France avait pris, sur ses roller, le virage à angle droit, jusqu'au coin de la rue de la Poste, monta les quelques marches du numéro 163 et ouvrit la porte du vestibule. France songea que M. Soulet avait raison. Sur l'une des boîtes aux lettres était épinglée la carte d'Isabelle Rivoire; le nom de Moreau avait été ajouté à la main. La boîte aux lettres indiquait : appartement A-3.
L'enveloppe que France tenait à la main n'entra pas dans la boîte aux lettres. Réflexion faite, le mieux était d'aller la glisser sous la porte de l'appartement. France appuya sur le premier bouton venu dans l'espoir que la porte de l'escalier s'ouvrît. Le déclic joua aussitôt.
-Qui est là ? cria une voix.
-Pardonnez-moi, je me suis trompée ! avait-elle dit avec l'aplomb des enfants qui ont l'habitude des villes.
D'un pas silencieux, elle monta en chaussettes jusqu'au troisième étage. Arrivée en face de l'appartement A-3, France se préparait à faire une vive impression, quand la porte du logement s'ouvrit avec précaution. Un homme passa la tête dans l'embrasure, et, voyant France, se rejeta en arrière. Les bords rabattus de son chapeau de feutre n'avaient pas réussi à cacher l'expression terrorisée de son regard. France avait aperçu, une jeune femme affalée à plat ventre sur un divan.
-S'il vous plaît, monsieur
-Qu'est-ce que tu veux ? Décampe !
-J'ai une enveloppe pour la personne qui dort
-Donne-la-moi, fillette.
L'homme prit l'enveloppe et claqua la porte. France Harmelin redescendit l'escalier, se rechaussa et repartit sur ses roller. Elle se dirigea vers le Bar-tabacs des Arches mais, au premier abord, si la rue de la Poste était tranquille, de ce côté-ci du pont des Arches, en dessous duquel coulait le fleuve Le Gaillarmont, les gens y ignoraient aussi leurs voisins. Personne ne prêta attention à cette petite fille qui glissait sur l'asphalte, cheveux au vent; personne ne l'observa entrer à nouveau au Bar-tabacs des Arches, sauf un homme, debout derrière une des fenêtres de l'immeuble 163 situé à la fin de la rue de la Poste. France Harmelin venait sans le savoir de parler à un meurtrier, face à face, et ce criminel savait où la retrouver.
Boulevard de la Chapelle au Bois, mercredi 19 juin, 16 heures,
Cet après-midi là, un incident devait préciser, aux yeux de tous, la position de Roland par rapport au nouveau rédacteur en chef. Un peu avant 16 heures, Hubert Marechal fit son entrée dans la salle de rédaction, en souriant aux félicitations des uns et des autres. Il s'arrêta devant le bureau de Roland, auquel le jeune David communiquait les renseignements qu'il avait recueillis au sujet d'Isabelle Rivoire.
-J'ai du nouveau au sujet de cette fille patron. Premièrement, elle n'a jamais été serveuse à Haut les Marais; là-bas, elle y vendait des cigarettes dans un restaurant plutôt mal fréquenté. Un salon, comme on dit
Roland prit la photo d'Isabelle Rivoire dans son tiroir et grommela :
-Ça donnera un drôle de papier en première page, lâcha-t-il envers David. La jeune femme a certainement eu des ennuis. Elle s'est peut-être fait descendre
-À la Une ? Que s'agit-il de mettre à la Une ?
Les yeux de Marechal tombèrent sur la photo que tenait Roland à la main.
-Quelle est cette histoire ?
-Voilà ! Une jeune femme, Sarah Moreau, est venue me voir, ce matin, parce que, sa cousine, Isabelle Rivoire, après avoir habité à Haut les Marais, est venue travailler à Noland. Sarah Moreau est allée rendre visite à sa cousine, rue de la Poste, dimanche, lorsqu'elle est venue à son tour de Haut les Marais. Et, Isabelle Rivoire semble avoir disparu, depuis trois jours.
-Je croyais que vous connaissiez votre métier, Roland. Vous n'avez jamais rencontré de ces petits malins qui veulent à tout prix que l'on parle d'eux ? Je vous préviens, avec moi, ce genre de cinéma, ça ne prend pas à La Dépêche...
-Mais il y a un rapport de police qui affirme que cette jeune femme a disparu.
-Ben, voyons ! Évidemment, elle a disparu. Elle est terrée quelque part en attendant d'avoir sa photo dans les journaux. Regardez attentivement cette femme ! Que ce soit à Haut les Marais ou à Noland, Roland, il existe des centaines de restaurants dont les propriétaires sont des lascars capables d'inventer n'importe quoi en vue de récolter de la publicité pour leur établissement. Je constate, Roland, que vous êtes toujours un enfant.
Le visage d'Hubert Marechal s'était empourpré. D'un geste violent, il déchira la photographie en mille morceaux qu'il jeta dans la corbeille à papiers. Gérard comme David en restèrent bouche bée ainsi que les deux assistantes à la rédaction qui regardèrent la scène en écarquillant les yeux.
-J'ai à vous parler, Roland. Passons dans mon bureau.
Hubert s'éloigna tandis que Roland essayait de retrouver son calme. Après cette insulte délibérée, sa colère était d'autant plus forte qu'il en gardait le contrôle. Finalement, il se leva et à pas lents, il rejoignit Hubert Marechal qui se tenait debout, au centre de son bureau, l'air cordial et sincère.
-Ne m'en veuillez pas trop, Roland. Ce sont mes débuts et j'ai l'impression d'avoir perdu les pédales. Je vous demande de me pardonner.
-Je n'apprécie pas cette technique de m'insulter en public et de me demander pardon dans le privé.
-Je n'ai pas du tout voulu vous offenser. Je voulais simplement arrêter une fausse manuvre. Figurez-vous que je connais assez bien les combines de ces propriétaires de restaurants louches, tant à Noland qu'à Haut les Marais.
-C'est possible, Hubert. Mais je suis le chef des Informations à Noland et cette affaire me regarde. Vous êtes d'accord ?
-Sachez que nous ne sommes plus à Noland-Centre, mon cher Roland
. (Marechal le fixait avec un sourire ironique) Là-bas, vous m'en avez fait baver, mais aujourd'hui, je ne suis plus sous vos ordres. À La Dépêche, c'est moi qui commande, ne l'oubliez pas !
Roland ne se souvenait pas pour quelle raison une vieille rancune s'était installée entre les deux hommes. Il n'avait plus qu'à envoyer sa démission à Pierre Bertaut.
Il prononça, sans élever la voix :
-Vous l'aurez voulu, Marechal
À l'heure où la presse du monde entier a changé depuis longtemps, je retrouverai facilement une place, croyez-moi ! Dans le monde actuel, tous les quotidiens ne demandent que des hommes y ayant déjà travaillé depuis nombre d'années. Les directeurs de journaux n'ont pas besoin de flatteurs dans votre genre, surtout à l'heure d'Internet...
Roland sortit lentement et retourna à son bureau sans geste brusque. Quand il y fut installé, il alluma son ordinateur et, d'une main ferme, rédigea sa lettre de démission sur le clavier. Ce n'est qu'après avoir remis la lettre au garçon de bureau qu'il eut un doute. N'avait-il pas exagéré l'affaire ? Se prenait-il trop au sérieux ? Il n'en eut pas l'impression. Il s'agissait, somme toute, d'une question élémentaire de dignité. Il éprouva soudain le besoin de parler à quelqu'un et se souvint de la grande gentillesse de Laurence. Il se rendit à son bureau et lui avança avec un large sourire :
-Je souhaite que vous soyez la première à l'apprendre
Laurence D'amonville le fixa avec un petit sourire et lui répondit :
-Vous avez démissionné !
Il fit un signe affirmatif de la tête.
-On parle de l'incident avec Marechal dans toute la rédaction. Je sais que vous avez cru bien agir, mais j'aurais préféré que vous vous en sortiez autrement.
Roland secoua négativement la tête, cette fois.
-Il n'en est pas question, Laurence ! Je ne sais pas pourquoi, mais il est évident que Marechal veut se débarrasser de moi.
-Et du même coup, vous entrez dans son jeu ? Hubert marche sur vos pieds et, sans réfléchir, vous perdez le contrôle de vous-même ?
-Je suis très calme, mais la situation est intenable. Il ne me reste plus qu'à partir.
-Ça me rend furieuse de constater que Marechal est arrivé à ses fins. Sans vous, il n'y aura plus autour d'Hubert que des médiocres sans caractère. Je connais quelque peu le personnage. À Noland-Centre
Elle hésitait.
-
il a su rendre de petits services à Bertaut. Je faisais, à l'époque, la saison d'automne chez les grands couturiers et c'était mon métier de tendre l'oreille à tous les potins. Hubert s'était lié à un mannequin peu farouche qu'il avait présenté à Pierre. Ils se sont probablement donné du bon temps. Vous voyez le genre ? Ludvina était restée dans le Quartier Maritime, pendant tout ce laps de temps.
-Je n'aurais jamais imaginé que Pierre Bertaut était comme ça.
-Non ?
Laurence eut un sourire qui en disait long.
-Il m'a toujours paru très prudent.
-Mettons qu'il soit discret.
-Et aussi, c'était Noland-Centre
-Vous auriez dû être au courant.
-À cette époque-là, Noland-Centre était la routine d'un journaliste accablé de travail.
-Vous aviez tort ! Et j'ai bien l'impression que votre vie, ici aussi, n'est qu'une longue habitude.
-Je ne suis pas du genre noceur, Laurence.
-Mais il ne s'agit nullement de ça, Roland. Vous n'aimez donc pas sortir et rencontrer des amis ? Presque tous les moments de la journée peuvent réserver des surprises agréables !
Les yeux de Laurence brillaient, sa bouche était merveilleusement dessinée. Roland songea qu'il ne s'ennuierait pas en sa compagnie; tout serait plus léger, beaucoup plus joyeux. Soudainement, Laurence lui fit penser à France qui avait aussi cette sorte de gaieté à laquelle il ne savait pas répondre. Il prenait les choses trop au sérieux et vivait dans un état perpétuel de tension.
-Merci, Laurence, vous m'avez remonté.
-Comment, seulement remonté ? Je vous aurais gonflé à bloc si vous vous étiez décidé à combattre Hubert Marechal.
-À mon avis, toute cette affaire est préméditée. Hubert a toujours eu une folle envie de se débarrasser de moi, alors ! Comme Candat appréciait mon travail, Bertaut hésitait à prendre des mesures. Marechal a eu l'astuce de provoquer ma démission, voilà tout !
Roland retourna à son bureau.
Il était 16 h. 30 et le journal était en prise directe sur l'actualité. Chaque minute comptait. On n'était plus au temps où on serrait les formes dans un petit atelier de composition. Le journal se structurait à l'aide de grands ordinateurs. Les journalistes et reporters envoyaient leurs copies par mail à l'aide de leurs ordinateurs portables. Sauf ceux qui étaient à deux pas et qui aimaient l'atmosphère et l'odeur du journal.
Les chefs des rubriques se réunissaient chez le rédacteur en chef pour soupeser tous les faits et dresser la maquette de la Une. En cette fin de journée, Roland savait qu'il ne serait pas à la conférence.
Gino Fernandez, le chef des Informations de la nuit, venait d'arriver et ouvrait son courrier. C'était un homme taciturne. Roland, la pipe aux lèvres, lui demanda :
-Gino, remplacez-moi à la conférence chez le rédacteur en chef. David vous mettra au courant d'une histoire de jeune femme disparue, mais laissez tomber. Ce n'est pas pour la première page
Mais je tiens à ce que l'affaire paraisse demain
17 heures venait de sonner à l'horloge noire de la salle de rédaction. En quittant son bureau, Roland se dit avec mélancolie que c'était là sa dernière initiative de rédacteur adjoint.
Il avait débuté, à La Dépêche de Noland, par de petits reportages dans les commissariats de quartier. Il y avait lentement appris les ficelles du métier, quand il était encore imberbe, bien avant de se trouver en présence de son épouse. Puis, on lui avait confié, progressivement, de plus lourdes tâches. Il était devenu correspondant ininterrompu pour l'étranger. Il commença son apprentissage, certes, dans la feuille de Maurice Douet qui le mit au chômage pour une raison dont il ne se souvenait même plus.
Aujourd'hui, en quelques coups de téléphone, il était certain de pouvoir se recaser. Mais, boulevard de la Chapelle au Bois, dans le Quartier de la Presse, La Dépêche de Noland était devenue son journal et cet éloignement brutal l'attristait énormément. En ouvrant la portière de sa voiture, il songea que celle-ci ne servirait plus longtemps.
Il se dirigea vers le Quartier Bellevue pour questionner Sarah Moreau, curieux de savoir si cette disparition était vraie ou s'il s'agissait d'un bluff publicitaire. Il venait de sonner sans succès au fond du vestibule et redescendait les marches du perron, quand il entendit la voix d'une jeune demoiselle qui sortait du Bar-tabacs des Arches. France se dirigea vers son père qui la souleva de terre et la fit tournoyer rapidement. Ses yeux brillaient de joie.
-Tu as des projets pour ce soir ?
-Je fais l'école buissonnière.
-Tout seul, bien entendu ?
-Si nous la faisions ensemble ?
-Magnifique ! Dis ! pourquoi n'irions-nous pas dans un resto à la mode ?
-C'est une excellente idée, mademoiselle. Vas te changer à l'appartement
Fin de la deuxième partie.
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
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