Meurtres à Noland (III)
Le dîner chez Berthaut
de Christian Jean Collard



Rue de Fayin.

Roland se dirigea vers la rue de Fayen. Il savait que sa fille avait un amour nostalgique pour la cuisine Nolandoise. Elle évoquait la présence de sa mère disparue. Ce soir, pour la première fois, ils ne seraient que tous les deux à fêter le début des vacances, et France allait retrouver l'ambiance de la vie à Noland-Centre.

Sa mère y était morte depuis un an déjà, mais elle continuait à lui manquer cruellement.

« À la Côte d'Agneau » se trouvait à gauche en montant, juste après le restaurant chinois « Aux Cheveux d'Ange », dans cette étroite petite rue qui débouchait sur le boulevard de la Chapelle au Bois. Roland n'y était jamais entré.

C'était le genre de restaurant banal : verres de couleurs, lumières tamisées au dessus de chaque table; on n'y mangeait que de la cuisine nolandoise. Bien que l'établissement fût plaisant, on pouvait se demander comment, toujours plein à craquer, son patron réussissait à supporter les frais face aux polyvalents. Il y avait cinq clients au bar, lorsque Roland y était entré. Il s'était fait servir un verre de vin du patron et avait demandé à rencontrer ce dernier, Max Cajot.

Le barman l'observa avec méfiance et fit un signe discret au chasseur, pendant que le journaliste regardait alentour. Il avait perçu une atmosphère quelque peu étouffante. Quelques minutes plus tard, le patron du restaurant apparaissait en costume. C'était un homme de grande taille, à l'air distingué, loin de dégager une odeur de salon de coiffure comme les patrons de certains restaurants.

-Vous désirez me parler ?

-En effet… Si vous êtes Max Cajot…

-Qui vous envoie ?

-Personne.

-Je ne comprends pas, dit Cajot en écarquillant les yeux.

-J'ai pensé que vous pourriez m'être utile. Je suis à la recherche d'une certaine Isabelle Rivoire.

-Elle ne travaille plus ici depuis vendredi dernier. À notre époque, nous ne pouvons plus compter sur ce genre de femmes… Oh ! Pardonnez-moi ! Vous êtes peut-être un de ses amis ?

-J'essaie de la retrouver. Elle vient de toucher une certaine somme.

-Je vois. Ça doit être comme ses rôles à la télévision, son amant possédant des yachts, une piscine et de nombreux chevaux de courses ! Je vous avouerai qu'on ne l'a jamais vu son richard, ni sa bobine sur l'écran. Vous prendrez bien un scotch pour moi, n'est-ce pas ?

-Oui. Vous n'auriez pas une piste à me suggérer ?

-Mon pauvre monsieur, je ne sais même pas où elle habite. Ces sortes de femmes, ça va et ça vient… Comment c'est votre nom, déjà ?

-Harmelin.

-Écoutez-moi, M. Harmelin. Ayez la bonté d'avertir Hugo Demoulin qu'il ne devrait pas me prendre pour un imbécile et qu'il ferait mieux de laisser tomber.

-Hugo Demoulin ? Connais pas.

-Oh ! c'est pas la peine de jouer au plus malin.

Et sans autre forme, Cajot coupa court à l'entretien. Roland savait qui était Hugo Demoulin. Il se souvenait des propos de Sarah Moreau, qui lui avait dit que Demoulin n'était qu'un simple policier aux yeux des enfants du Quartier Bellevue. Mais Harmelin savait qu'il était également affecté à la brigade des stupéfiants de Noland ! Il avait fait le rapprochement entre la petite serveuse qu'était Isabelle Rivoire à Haut les Marais et le resto « À la Côte d'Agneau », célèbre pour son trafic de drogue.

Faute de preuves, Cajot n'avait pourtant jamais été inquiété !

Il était donc facile de comprendre ce que cherchait Demoulin chez une petite vendeuse de cigarettes. Le front ridé, les sourcils plissés, Roland songea que tout ça commençait à prendre forme : «” La police nolandoise déclare que la disparition d'Isabelle Rivoire n'a rien d'extraordinaire, mais la brigade des stupéfiants travaille de son côté. Isabelle Rivoire et « À la Côte d'Agneau » sont soupçonnés de trafics louches, et Max Cajot me prend pour un des hommes d'Hugo Demoulin, c'est clair.”»

Roland avait voulu donner un coup de téléphone, se lever de table pour se diriger vers une vieille cabine téléphonique hors service, ce qu'il n'avait pas remarqué, puis s'était souvenu de la présence de son portable. Il l'oubliait souvent, alors que c'était top, ça ! Il appela La Dépêche. Ce fut la voix rauque de Gino Fernandez qui lui répondit :

-La Dépêche, j'écoute…

-Ici, Harmelin. J'ai du nouveau sur la jeune femme disparue. Il semblerait…

-Il n'y aura pas de femme disparue dans notre prochain numéro, Roland; les flics nous ont demandé d'étouffer l'affaire, pour deux ou trois jours. De toute façon, s'il arrive quelque chose, nous serons les premiers prévenus. Ils ont donné leur parole…

-Vous savez ce que ça vaut la parole des flics, de nos jours ?

-Bertaut a-t-il pu vous joindre ? Il vous a demandé plusieurs fois.

-Passez-le-moi par le standard, voulez-vous.

Après de nombreux déclics, le chef des Informations perçut une voix. Le ton de Bertaut était véhément.

-Je rêve ? J'essaie de vous atteindre depuis un bon bout de temps.

-Vous n'avez pas mon numéro de portable, Monsieur ?

-Je ne m'y ferai jamais... J'ai déchiré votre lettre de démission, Harmelin, vous m'entendez ?

-Je regrette, Monsieur, mais ma décision est prise !

Il y eut un silence puis la voix de Pierre Bertaut se fit conciliante.

-Écoutez-moi, Roland ! J'ai eu une longue conversation avec Hubert, qui est prêt à vous demander pardon. Il faut absolument régler cette histoire ? J'en ai parlé aussi à Candat qui propose que nous mangions ce soir, dans ma villa du Quartier Maritime, au bord de la mer. Nous reprendrons toute l'affaire depuis le début. Convenu ? Mon chauffeur, vous prendra à votre domicile à 23 heures !

-D'accord, Monsieur…

Il poussa sur le petit carré de son portable. La conversation était terminée. Hubert Marechal avait rentré ses griffes et, dans ces conditions, Roland était prêt à discuter. De toute manière, le reste de sa carrière à La Dépêche s'annonçait mal. Il s'étonna que France ne l'avait pas encore appelé sur son portable. Ses consommations payées, Roland rentra chez lui, absorbé dans ses pensées. Quand il introduisit la clé dans la serrure de son appartement, il entendit des voix à l'intérieur. Mme Lefranc, Laurence D'amonville et France parlaient, avec animation, de choses et d'autres, assises dans les fauteuils du salon.

-Roland ! s'écria Laurence dès qu'elle l'aperçut. Je n'ai pas réussi à vous joindre avec mon portable, la batterie est morte, et je suis venue jusqu'ici… Voilà !

Sans qu'il sache exactement pour quelle raison, la présence inattendue de la jeune femme agaçait Roland.

-France, dit-il, c'est l'heure de nous mettre à table…

-Comment, Roland, on ne dîne plus au restaurant ?

-Nous irons une autre fois. Demande à Émilie ce qu'elle peut encore préparer.

Laurence regarda Roland fixement. La responsable de la mode à La Dépêche se rendit dans le vestibule et prit sa veste au portemanteau.

-Je suis désolée d'avoir bousculé vos habitudes, Roland. J'ai la nette impression que vous n'appréciez guère ces initiatives féminines.

Il sourit d'un air contrarié.

-Je suis de mauvaise humeur. Pardonnez-moi, Laurence.

-Ben, voyons ! Et moi, la mouche du coche, répondit la jeune femme. Je suis pleine de bonnes intentions. J'ai parlé au grand Patron.

-Parlé de moi ?

-Oui, de vous. Je vais vous expliquer comment c'est arrivé; Ludvina Bertaut m'a téléphoné au journal pour avoir mon avis sur ce qui va se porter l'hiver prochain…

-Quel rapport ?

-Elle s'habille à l'étranger, chez Michaël Kors, comme vous savez…

-Non, je ne sais pas. Mais si Bertaut lui paye le couturier de Céline Dion, hein !

-Ne soyez pas toujours aussi cynique… Ludvina m'a demandé de me rendre chez elle, rue Picardie, dans sa propriété du Quartier Maritime, pour lui parler chiffons. Le grand Patron y était. Dans la vie, il faut savoir manœuvrer, je vous l'ai toujours dit ! J'ai donc fait allusion à l'émotion causée par votre départ. Candat n'avait pas été prévenu !

-Maintenant, je comprends. Bertaut veut me faire revenir sur ma décision. Il m'a invité à dîner avec le grand Patron.

-Je sais. C'est moi qui ai donné cette idée à Candat.

-Eh, bien ! vous êtes vraiment un grand stratège, dit Roland en souriant. Merci infiniment, Laurence, c'est trop gentil de votre part. Merci aussi d'avoir bavardé avec France, j'aimerais pouvoir en faire autant. Ah ! que j'aimerais vous ressembler et de cette façon pouvoir rire plus souvent avec ma fille !

-Votre fille est un ange, Roland… Je n'ai pas besoin de vous le dire, vous le savez bien. Elle m'a raconté qu'elle allait faire du camping ! Oh ! Roland, laissez-moi un peu m'occuper de votre fille ? Vous savez bien que les robes c'est mon affaire… Je peux avoir des prix… Voyez-vous, une enfant a besoin que l'on s'occupe d'elle, en allant dans les magasins en sa compagnie, par exemple… Elle sera la vedette de son camp…

-Si elle s'y rend, ce sera un miracle ! Ce n'est plus comme il y a quelques années; de mon temps, nous aimions nous rendre au camp, loin de nos parents et y jouer en bandes. Aujourd'hui, les jeunes préfèrent rester chez eux et surfer sur le Net ! Comme papa ! Quand ils ne veulent pas étudier la façon de se servir des nouveaux ordinateurs portables : « les Rolls des ordinateurs ! »

Roland ajouta, hésitant un instant, puis secouant la tête.

-Vous voyez ! Vous ne pouvez plus, aujourd'hui, vous occuper d'une enfant comme jadis ! Faire les librairies… Non ! Merci… Vraiment, ce n'est pas la peine… Elle est encore trop jeune…

-On n'est jamais trop jeune pour être élégante !

-Vous ne croyez pas que c'est un peu prématuré ?

-Si vous songez à votre temps, évidement ! vos parents ne vous laissaient pas parler à table, vous ne saviez rien des choses de la vie ni de ce qui se passait dans le monde et autour de vous, vous ne fumiez pas à onze ans, vous n'aviez pas Internet… À onze ans, on vous parlait comme à un petit vieux… Aujourd'hui…

-Je me demande ce que mes parents diraient en voyant leur petite fille envoyer des mails à des garçons… Qu'est-ce que vous avez dit, avant ? Fumer ? Ce n'est pas son genre, même si c'est celui de Robert Boudin.

-Vous n'avez jamais senti une drôle d'odeur dans son cagibi ?

-Je croyais que c'était la fumée de ma pipe; je constate que Robert vient lui tenir compagnie en fumant ses maudites cigarettes et il doit en passer à France… Quelle époque !

-Que décidez-vous, au sujet de nos sorties, vieux garçon ?

Roland n'avait aucune raison de se vouloir réticent. France n'avait-elle pas, justement, besoin d'une compagnie féminine ? Mais Roland n'était pas certain que Laurence fût la personne qui convenait à sa fille. Ce veuf de quarante-trois ans avait l'impression que Laurence, malgré sa grande expérience de la vie, se montrait un peu trop artificielle et mondaine.

-Laissez-la vivre comme toutes les jeunes de son âge; ne soyez donc pas toujours derrière elle comme l'étaient vos parents avec vous…

Laurence ramassa son sac à main et se dirigea vers la porte en évitant le regard du journaliste. En entrant dans la salle de séjour, celui-ci donna un violent coup de pied dans un tabouret qui se trouvait sur son passage. France avait parlé de restaurant Nolandois et elle en gardait le souvenir de sa mère. Dans cette tristesse intime qui rapprochait le père de sa fille, Laurence avait tout l'air d'une intruse.

Aussitôt après son départ, France pénétra dans le bureau de son père, qui s'y enfermait presque toutes les nuits pour y jouer, seul, aux échecs. Ses yeux pétillaient comme les étoiles.

-Qui est la personne qui semble fort bien connaître Mme Lefranc, Roland ?

-Une de mes amies… Elle te plaît ?

-Oh ! oui, alors ! C'est ta maîtresse ?

-Je n'ai pas de maîtresse, comme on l'entend la plupart du temps. Marivaux disait : «” Le mot maîtresse veut dire une femme qui a donné son coeur et qui veut le vôtre ”».

Soudain, Roland songea qu'il pourrait se remarier un jour et, il devait préparer France à cette idée en souriant, même si, aujourd'hui, les enfants de onze ans en savent beaucoup plus sur la vie qu'il n'en avait jamais su à cet âge.

-Je n'ai pas de maîtresse ni de compagne, comme c'est la mode, du moins pas encore; mais, il n'est pas impossible, que, dans deux ou trois ans, je me remarie. Tu vois que je te parle franchement.

-Avec quelqu'un que j'aimerai, quelqu'un de drôle, comme Laurence ?

-Écoute-moi, France, il ne faut pas seulement rechercher ce qui te plaît, chez les gens ! Va demander à Émilie... Ne lui demande rien... Après tout, maintenant, tu es assez grande pour passer ta soirée seule ! Je dois absolument m'absenter pour le travail…

Roland observa sa fille s'éloigner et songea avec tendresse, qu'il ne la voyait pas assez souvent. Ses affaires l'absorbaient beaucoup trop et il se voyait sans cesse obligé de remettre les problèmes de sa fille à plus tard.


Rue Édouard II, 23 heures.


Le chauffeur de Pierre Bertaut se présenta à 23 heures précises dans une luxueuse voiture climatisée. Il dit à Roland, lorsqu'il furent installés :

-Pardonnez-moi, M. Harmelin, je dois prendre quelqu'un avenue des Tilleuls.

Ils s'arrêtèrent, quelques instants plus tard, devant un grand immeuble d'une douzaine d'étages dans l'avenue en question. Le chauffeur quitta la voiture. Après un court instant, Armand sortit de l'immeuble en compagnie de Laurence. Elle était tout en noir, avec une jupe de lin très collante et une veste de cachemire ornée d'une pierre comme seul bijou !

Elle paraissait heureuse. On lisait sur son visage le désir de plaire.

-Ludvina m'a téléphoné pour m'inviter également, dit-elle. N'est-ce pas une surprise ?

-C'est une très agréable surprise, Laurence !

Ils s'assirent côte à côte en gardant leurs distances. Le souci d'extrême discrétion qu'ils avaient l'un et l'autre créait entre eux une sorte de complicité. Roland voulut obtenir le pardon de Laurence pour sa rudesse de l'après-midi.

-C'est très aimable de votre part, l'offre de courir les magasins avec France !

-Vraiment ?

-Ça m'a beaucoup touché même si, tout à l'heure, mon humeur était massacrante… Je suis convaincu que vous avez vraiment l'intention de former ma fille et, qui sait, de m'aider ainsi à ce qu'elle devienne une femme comme l'était sa mère !

-Amenez-moi France, demain, au journal…

-Merci, Laurence.

-Et, je vous en prie, n'ayez pas cet air inquiet. On dirait que vous avez peur que j'attife votre fille comme l'as de pique. Ne savez-vous pas que je passe pour avoir du goût ?

-J'en conviens. Pourtant, je me demande ce qui vous a conduite dans cette voie.

-Ne pensez-vous pas que c'est une excellente carrière pour une femme ? Je m'y suis préparée sérieusement, j'ai suivi des cours. Et puis, la situation de mon père me facilitait les choses. Il a été pendant quarante ans un des ténors des différentes rubriques de la mode dans les journaux du grand Patron tant à Noland-Centre que dans d'autres pays. Quand il est devenu rédacteur en chef du journal La Plume d'Or, j'ai confié la page mode “ La Fête des Robes ” à d'autres pour commencer à réaliser de petits reportages sur cette mode dans La Dépêche…

-La Plume d'Or de l'époque était le journal où travaillaient Renaud et Marechal ?

-En effet, c'est là-bas que je les ai connus.

-Votre père travaille-t-il toujours pour Robert Candat ?

-Pas le moins du monde. Voici deux ans qu'il a quitté Noland-Centre : quand Pierre Bertaut et Hubert Marechal sont venus réorganiser l'affaire à leur idée et que Bertaut a voulu faire main basse sur La Dépêche…

-À cette époque, M. D'amonville a été évincé ?

-Pas exactement. Il en avait assez du journalisme. Et il n'était plus très solide…

-Vous ne gardez aucune rancune envers Pierre Bertaut ?

-Pas du tout ! Mon père lui-même ne lui en veut pas.

La voiture franchit une grille et s'engagea dans l'allée d'un parc. La maison, une vaste demeure de style colonial, se dressait sur une pelouse de l'autre côté d'une piscine. Les maîtres de maison s'avancèrent au-devant de leurs invités. Ludvina Bertaut avait une poignée de main amicale et des manières sympathiques. C'était une femme plus que belle. Les yeux de l'hôtesse de Roland Harmelin et de Laurence D'amonville étaient profonds, d'un bleu sombre.

On eut dit la femme parfaite, trop belle pour Pierre Bertaut. Roland remarqua tout de suite le charme de son regard. Ludvina l'observait et son corps majestueux se dirigea vers un énorme meuble en chêne, transformé pour la circonstance en bar. Avant que Robert Candat n'arrivât, cette ravissante hôtesse proposa à ses invités de prendre une ou l'autre boisson résultante d'un mélange dans lequel entraient plusieurs alcools !

-Allons prendre un cocktail sur la terrasse avant que l'oncle Robert descende. C'est ridicule, à mon âge d'être terrifiée par l'oncle Robert, mais je n'ai jamais pu boire d'alcool en sa présence. Inutile de vous dire que Pierre n'a pas les mêmes scrupules.

Pierre Bertaut avait le visage congestionné et les yeux brillants; il n'en était manifestement pas à son premier verre de la journée. Il précéda tout son monde pour leur montrer le chemin, avec l'air du propriétaire qui fait les honneurs de sa maison. C'était un vaniteux, immensément satisfait de sa position.
Dans le grand salon, une photo trônait sur le piano, où il y était représenté coiffé d'une casquette de yachtman. Dans la pièce suivante, « la bibliothèque », dit-il sur un ton de modestie affecté, une autre photo était accrochée au mur : Pierre Bertaut et Robert Candat, truelle à la main, posant la première pierre d'un bâtiment officiel.

Pierre se vantait d'avoir fait ordonner la maison selon ses goûts, sans doute pour que l'on oubliât que celle-ci appartenait en propre à sa femme !

Ils passèrent sur une terrasse dallée d'où l'on découvrait, en contrebas, un bassin de mouillage abrité du large par une courte jetée. Un petit yacht de croisière, brillant comme un sou neuf, s'y balançait, à demi caché par le feuillage des chênes de la berge.

-Aimez-vous la pêche en mer ? demanda Pierre Bertaut à Roland Harmelin.

-Oui, mais j'ai rarement l'occasion de la pratiquer…

-Eh bien ! Je vous invite pour le week-end… Nous irons pêcher sur l'Abyssale.

-Mais, Pierre, vous y êtes allé samedi dernier !

-Oh, non ! Pas pêcher avec un connaisseur, Ludvina !

Ils avaient tous vidé leurs verres quand Robert Candat apparut sur la terrasse.

-Ma petite Laurence ! Comme je suis content de vous recevoir chez Bertaut !

Il lui donna un baiser sur le front et tendit la main à Roland.

-Vous nous avez causé bien du souci, jeune homme… Passons à table, nous discuterons de votre cas après le dîner...

Le repas fut silencieux. Robert Candat mangeait ses légumes d'un air ennuyé, Pierre Bertaut ne trouvait rien à dire… Heureusement, Ludvina entretenait la conversation d'une voix suave et enchanteresse; sa grande beauté comblait non seulement Laurence et Roland d'émerveillement, mais elle captivait son auditoire.

-Laurence est presque de la famille… Je l'ai connue voici des années. On me déclare, M. Harmelin, que vous avez une charmante jeune fille ?

-Oui, elle s'appelle France.

-Quel âge a-t-elle ?

-Onze ans.

-Elle est jolie comme un coeur, dit Laurence. Roland a beaucoup de chance !

-Oui, beaucoup de chance.

Son regard explorait la grande solitude de cette maison sans enfant.

-Il faudra nous amener France un week-end; Pierre pourrait organiser une promenade en mer…

-Bonne idée, dit-il.

-Je suis certaine que vous avez sa photo sur vous…, reprit Ludvina.

Roland tira de son portefeuille un portrait de France, qui la représentait toute souriante, les yeux pétillants de malice.

-Elle est exquise. Regardez, Pierre, n'est-ce pas déjà une adorable jeune fille ?

Pierre contempla la photo d'un air solennel et, en la passant à Candat, renversa son verre de bordeaux sur la nappe. Aussitôt, le maître d'hôtel répara les dégâts, mais le grand Patron n'en avait pas moins froncé les sourcils, agacé par cette maladresse. À son tour, il se pencha sur la photographie et dit à Roland en souriant :

-Elle est tout à fait charmante.

Un long silence suivit cette réflexion puis Pierre se ressaisit.

-J'ai une idée ! s'écria-t-il. Écoutez-moi, Harmelin. J'ai trouvé la solution…

Il avait le regard brillant d'un homme content de lui. Il but d'un trait un grand verre de saint-Émilion et déclara avec emphase :

-Le bureau de Noland-Centre !

Roland ne réagit pas.

-Eh bien ? questionna Pierre.

-Je ne vous comprends pas, dit Roland.

-Pour vous, évidemment ! Vous êtes l'homme qu'il nous faut. Ne trouvez-vous pas, Robert, que Harmelin est justement l'homme dont nous avons besoin à La Plume d'Or ? Il en a l'expérience et il va s'y passer de grandes choses.

-Avons-nous un problème à résoudre à La Plume d'Or ? répondit le grand Patron. Pas du tout ! Notre problème est ici, à Noland, et c'est d'y faire marcher La Dépêche...

-Nous n'avons pas envie de vous entendre parler affaires. Vous nous rejoindrez sur la terrasse quand vous aurez épuisé le sujet. Accompagnez-moi, Laurence, intervint Ludvina sur un ton d'autorité qui surprenait chez elle.

Laurence D'amonville se leva à regret et fit à Roland une petite grimace de connivence. Pierre, tout en retirant d'une main mal assurée la bague de son cigare, revint à l'attaque.

-Il me semble, Robert, que la solution rêvée serait d'envoyer Harmelin à La Plume d'Or, il y a déjà été et... et... ce subterfuge arrangerait tout le monde. Harmelin aurait un poste de premier plan...

-Dans un quotidien, il ne s'agit pas de tranquillité ! Une bonne rivalité entre les rédacteurs n'a jamais fait de tort à personne, au contraire ! Du moment que tout le monde garde l'esprit d'équipe…

-Vous avez probablement raison, dit Pierre avec un accent peu convaincu. Vous avez l'intelligence des hommes, Robert, tout le monde le sait.

Le grand Patron eut un sourire glacial.

-Drôle d'histoire. Une femme inconnue disparaît et on fait grand cas de cette affaire banale. M. Marechal veut s'en mêler et M. Harmelin prend la mouche. Mais que diable ! Un petit conflit n'est pas un drame. Ça peut toujours s'arranger ? Qu'en pensez-vous, Harmelin ?

-À la condition que cela ne se reproduise plus…

Bertaut dit d'un ton inquiet :

-Il apparaît donc que si M. Harmelin est d'accord, il reste avec nous comme chef des Informations à La Dépêche ?

-M. Harmelin est d'accord. Le reste, plus tard ! Pour le moment, nos difficultés sont à Noland, et c'est à Noland que nous avons besoin de ses capacités professionnelles.

Malgré ce compliment, Roland n'arrivait pas à retrouver son optimisme. Bertaut venait de subir un affront, et, à en juger par sa mine, il en était profondément froissé.


Rue Picardie, jeudi 20, 0 h 10,


Tout le monde se levait de table, lorsque le maître d'hôtel s'approcha.

-On demande M. Harmelin au téléphone, dit-il à mi-voix. Il s'agit d'une femme… Elle prétend que c'est urgent…

Roland suivit le majordome dans la bibliothèque, saisit le récepteur qu'on lui tendait et entendit la voix affolée de Mme Lefranc.

-C'est terrible, monsieur. La police est ici. Il y a eu un assassinat dans le Quartier Bellevue et l'inspecteur veut emmener France à l'hôtel de police. Que dois-je lui répondre ?

Une voix d'homme succéda aussitôt à celle de la gouvernante.

-Allô, M. Harmelin ? Ici, Demoulin… Une jeune femme, Sarah Moreau, a été trouvée assassinée dans l'immeuble 163, rue de la Poste, et nous savons que votre fille est passée chez elle dans l'après-midi… Elle a peut-être aperçu l'assassin et son témoignage nous serait d'une grande utilité… C'est pourquoi je voudrais l'emmener…

-Comment ? Je ne comprends pas ce que vous me dites… France est allée dans cet appartement ?

-Oui. Elle s'était chargée d'une commission. Mais, écoutez-moi, M. Harmelin, il ne faut pas ameuter le quartier. Nous soupçonnons que le crime est lié à une affaire de drogue. Dans ce monde-là, y a pas de sentiment. Si votre enfant a vu le criminel, l'affaire est mauvaise. Ce que nous espérons, c'est qu'elle reconnaisse le type et que nous puissions mener la chose rondement…

Roland avait des sueurs froides. Il se maîtrisa pour dire sur un ton calme :

-Passez-moi France, s'il vous plaît...

Une voix, encore endormie, se fit entendre.

-Allô, c'est toi, Roland ? Pourquoi veut-on m'emmener ?

-Attends-moi, chérie, je reviens tout de suite.

Roland songea à sa femme et essayait de l'imaginer auprès de sa fille. Il fit un signe de la main pour essuyer les larmes qui coulaient le long de ses joues et il entendit à l'autre bout du fil une question :

-C'est très grave, ce qui est arrivé à la femme qui dormait sur le divan ?

-Je t'expliquerai à la maison.

Laurence entrait dans la bibliothèque auprès de Roland. On discerna dans le haut-parleur du téléphone fixe la voix de France qui questionnait :

-Pourquoi ne viendrais-tu pas avec Laurence ?

-D'accord, ma fille, j'irai la chercher chez elle !

-Elle n'est pas à tes côtés ?

Laurence, appuyée tendrement sur l'épaule de Roland, prit le combiné du téléphone.

-France ? C'est Laurence à l'appareil… Ce qui se passe, je l'ignore, voici que je rentre du jardin.

Et, regardant Roland, elle demanda :

-Que se passe-t-il ?

-France a peut-être vu le meurtrier de Sarah Moreau. La police a besoin de son témoignage. Y paraît que France peut les aider…

-Moreau…, dit Laurence. J'ai déjà entendu ce nom-là, au journal; elle a été introduite dans l'antichambre par Gérard… N'était-elle pas venu vous voir ? Allô ! France ? Ils ont besoin de ton témoignage. Évidemment, tu peux les aider ! Va à l'hôtel de police en compagnie de Mme Lefranc. On te rejoint immédiatement !

Pierre Bertaut envoya prévenir son chauffeur, tandis que Roland expliquait l'affaire. Tourné vers Laurence, il demanda :

-Vous m'accompagnez ?

-Bien sûr, dit-elle en lui posant la main sur l'épaule.

La route pour aller dans le centre de Noland leur parut interminable, et quand Roland vit les lumières de l'hôtel de police, il se précipita hors de la voiture, entraînant Laurence par la main. Ils bondirent sur les marches du perron et Roland, qui connaissait bien la maison pour y être souvent venu comme reporter, prit directement l'escalier qui conduisait au bureau des inspecteurs.

Il y trouva France les jambes croisées et détendues à souhait; elle s'était installée dans un grand fauteuil en cuir, observant Mme Lefranc qui était pâle comme un fromage blanc. Quand elle aperçut son père et Laurence, elle ne put résister à l'envie de se mettre quelque peu en valeur, en disant qu'elle était un témoin-principal, parce qu'elle avait reconnu un assassin. Roland l'embrassait tendrement.

Un homme en manches de chemise se présenta.

-Inspecteur Demoulin. Je suis content de vous voir, M. Harmelin.

Mme Lefranc, toute tremblante, tamponnait ses yeux avec un mouchoir. La brave femme n'était plus d'aucune utilité, dans une pareille situation. Roland Harmelin s'approcha d'elle.

-Vous êtes brisée de fatigue… Rentrez chez vous à présent, nous nous occupons de France.

-On va vous reconduire, Mme Lefranc, ajouta Demoulin. (se tournant vers Roland) Allons voir l'inspecteur Chabanne. Il souhaite vous parler.


Fin de la troisième partie.


Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/

Retour au sommaire