L'inspecteur de police était un petit homme, mince, d'aspect doux et affable.
Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir dû enlever votre enfant aussi tardivement, dit-il à Roland.
Je ne suis pas encore au courant des détails de ce qui s'est passé
Je crois que vous connaissiez Mlle Moreau ? En tout cas, vous lui avez parlé ? Ce sont les propos de votre fille.
C'est exact. Elle me demandait d'écrire un article sur la disparition mystérieuse de sa cousine.
Ce soir, l'inspecteur Demoulin est monté chez elle et l'a trouvée morte. Elle a été étranglée avec un bas Nylon.
Pauvre fille ! Je ne l'aurais jamais crue mêlée à une histoire de drogue ?
Il n'est pas certain qu'elle y soit mêlée !
En fait, nous allions sortir un article sur la disparition d'Isabelle Rivoire, quand quelqu'un de chez vous nous a priés d'étouffer l'affaire
En effet ! C'est le commissaire Crahay. Isabelle Rivoire est rentrée chez elle, probablement, aujourd'hui; nous avons trouvé son sac de voyage, son pyjama et sa brosse à dents. Nous pensons qu'elle était là, avec un homme, quand votre fille est montée. France ne l'a pas vue
Mais elle a vu l'homme, et cet homme, c'est le meurtrier de Sarah Moreau
À votre avis, inspecteur, quel est le mobile du crime ?
Écoutez-moi, M. Harmelin, vous êtes journaliste, mais vous comprendrez que tout ceci doit rester entre nous. D'accord ?
D'accord.
D'ailleurs, je pense que vous avez tous les droits d'être au courant et c'est pourquoi je vous en parle. Il y a un certain temps que nous ouvrons l'il sur Max Cajot et son resto « À la Côte d'Agneau ». Nous savons qu'Isabelle Rivoire y vend de l'ecstasy, refilée au client dans les lavabos, au-dessus des néons ou d'autres façons pour donner le change. Nous connaissons ses agissements, mais le menu fretin ne nous intéresse pas tellement
« Ce que nous cherchons à pincer ce sont les gros, les fournisseurs, ceux que l'on nomme "Les gros bonnets". Notre idée était bien de prendre Max sur le fait, en train de recevoir une livraison de la marchandise. Nous avons donc surveillé le resto et pisté toutes les allées et venues d'Isabelle Rivoire. À mon avis, il y avait une provision de drogue dans l'appartement; je ne l'ai pas encore trouvée, et pourtant, je n'en suis pas à ma première fouille ! Un événement inattendu arrive : la cousine Sarah ! Si elle trouve la drogue, elle sera au courant du trafic. Il n'y a plus qu'une solution : la tuer !
Qui appelez-vous le bonhomme ?
Le grossiste, naturellement, le fournisseur du resto
Et c'est lui qui a ouvert la porte à France. C'est bien ce qui me tourmente. Hugo Demoulin a fait sa petite enquête, mine de rien, et a appris que France s'était chargée de porter une enveloppe au numéro 163, chez Sarah Moreau. Il l'a questionnée. Elle lui a dit qu'elle avait vu une femme étendue sur un divan et qu'un homme était là
J'aime mieux vous dire les choses sans détours, M. Harmelin. Votre fille a vu l'assassin face à face et c'est ce qui est grave. Il n'y a aucun doute : nous avons effectivement trouvé Sarah Moreau étendue sur le divan
Mais qui est l'homme ? Voilà ce qui m'inquiète : cet homme-là sera sans pitié
J'en ai bien peur, en effet
Mais, comment Sarah aurait-elle pu s'intéresser à une histoire de drogue, puisqu'elle n'est à Noland que depuis dimanche ?
Nous nous sommes fait la même réflexion, au cas où elle serait venue dans notre ville non pour y rencontrer furtivement sa cousine, mais pour y trouver un emploi également
Nous avons donc voulu connaître le compte en banque de Mlle Moreau, mais elle n'en a pas ! Par contre, celui de Mlle Rivoire montre une somme considérable pour une serveuse, voire pour une intermédiaire
pourquoi pas ?
C'est ce que je me suis dit, quand sa cousine m'a montré son relevé de compte
Vous pensez que
Oui. Dans l'appartement, il n'y avait plus aucun papier
Plus une trace de l'enveloppe chamois
Nous ne pouvons pas dire s'il y a un rapport entre l'enveloppe chamois et le meurtre
Mais peut-être ! Isabelle a pu penser que Sarah avait compris, comme je vous le disais à l'instant
Avant que vous partiez avec France, je voudrais qu'elle passe en revue quelques individus que j'ai ici
Il est possible que le criminel soit parmi eux
Dans le bureau voisin, pendant ce temps.
Vous avez dit à l'homme que vous apportiez une enveloppe et, à ce moment-là, la porte était entrouverte ? Dites-moi ce qui vous a frappé. Dites-moi la première chose qui vous vient à l'esprit, interrogeait Demoulin à l'adresse de France.
Il avait une grosse bague en or au doigt
Avec une pierre ?
Une chevalière en or, sans pierre, comme on n'en voit plus aujourd'hui
Avec quelles initiales ?
France secoua négativement la tête.
Vous avez vu son visage ? Quel genre de visage, France ?
Il avait des yeux brillants et un chapeau enfoncé sur le front
Des yeux de quelle couleur ?
France secoua la tête sans répondre.
Quelle sorte de chapeau ?
Un feutre gris, un peu comme le vôtre, mais plus neuf !
Comment était son costume ?
Gris aussi, je crois
Vous n'avez rien remarqué d'autre ? Vous êtes certaine ? Par exemple, avait-il le nez court, long ou de travers ?
Il était un peu long, mais sans plus
L'inspecteur Roger Chabanne apparut sur le seuil de la porte.
Venez avec moi, France, j'ai des gens à vous montrer !
Le policier la précéda parmi les dédales de la préfecture de police. Chabanne était calme; il inspirait confiance. France et l'inspecteur pénétrèrent dans une pièce exiguë d'où ils pouvaient voir sans être vus. Dans la salle du rez-de-chaussée, cinq nouveaux venus étaient alignés contre le mur. Le troisième, en partant de la gauche, était Max Cajot en personne, le tenancier du resto « À la Côte d'Agneau ». Son visage portait des marques de fatigue et il avait l'air inquiet.
Reconnaissez-vous un de ces messieurs ?
France prenait son rôle au sérieux et passa soigneusement les cinq « messieurs » en revue. Ce fut seulement après une mûre réflexion qu'elle dit :
Il y en a un qui lui ressemble un peu
Lequel ?
Le dernier.
Qu'est-ce qui vous fait penser que c'est lui ?
Je ne dis pas ça, je ne dis pas que c'est lui ! Je dis simplement qu'il me rappelle l'autre, avec des yeux brillants, des sourcils noirs
Chabanne n'était guère avancé, le cinquième de la file était un de ses hommes. Chabanne et France sortirent de cette pièce munie d'une glace sans teint, et l'inspecteur se tourna vers Roland en secouant la tête.
M. Harmelin, je voudrais que vous m'ameniez votre fille demain matin
Pourquoi ?
Nous lui montrerons, dans le bureau voisin, des écrans d'ordinateurs dans lesquels sont encodés plusieurs portraits-robots
Puis-je vous prendre à votre domicile vers 9 heures et demie ?
Roland accepta d'un mouvement de tête. Chabanne se tourna vers Max Cajot et, du doigt, lui fit signe de s'approcher de la main.
Qu'est-ce que vous me voulez encore ?
Ne vous en faites donc pas Max, le témoin ne vous a pas reconnu. Mais je voudrais vous poser la question rituelle : quand avez-vous vu Isabelle Rivoire pour la dernière fois ?
Dans la nuit de vendredi au samedi, inspecteur : parole d'homme !
Elle vous avait dit qu'elle devait vous quitter pour une raison précise ?
Il fit un signe négatif.
On m'a simplement signalé qu'elle allait se marier.
Qui vous a dit ça ?
Je ne m'en souviens plus
Une de ses copines m'a raconté qu'elle avait des ennuis et qu'elle allait être obligée de se marier en vitesse.
Avec qui ?
Je ne questionne jamais mes employées sur leur vie privée.
C'est délicat ! Ça va, Max, mais tenez-vous à carreau, hein !
Roland regarda la pièce. France n'en pouvait plus après une telle journée; elle s'était assoupie sur les genoux de Laurence et leurs têtes se touchaient presque. La jupe de Laurence était froissée et son visage bouffi de fatigue.
Ça vous est égal, si je reprends ma fille ? Elle devrait dormir à cette heure
et moi aussi !
Bien sûr. Demoulin va vous accompagner, pour inspecter votre appartement. Enfermez-vous ! Mettez la chaîne de sûreté
Demain matin, j'irai vous chercher et nous prendrons les dispositions nécessaires pour protéger votre fille. D'ici là, vous ne devez pas la quitter d'une semelle.
Roland sentit sa gorge se serrer. Il se penchait pour prendre France dans ses bras, quand Laurence leva la tête et il effleura les lèvres de la jeune femme d'un baiser. Les deux employés de La Dépêche, jusqu'ici, continuaient à prendre pour une grande amitié l'attrait qui les poussait l'un vers l'autre.
Mais, au fond de leurs regards, grondaient, plus hautement, en ces instants, les tempêtes de l'amour. Avec l'âge, avec la science, une fougue indéfinissable, devait naître de cette idylle. Toute femme qui se pend au cou d'un homme accentue son état de femme, femme inconsciente, qu'une caresse peut éveiller.
Quand des amoureux s'embrassent sur les joues, c'est qu'ils cherchent les lèvres. Un baiser fait des amants. Ce fut donc par cette nuit d'été, aux lamentations des cloches de la Cathédrale, que Laurence et Roland avaient échangé un de ces baisers qui appellent à la bouche tout le sang du cur.
Ce fut dans une sorte de rêve, que leurs lèvres s'étaient à nouveau rencontrées; leur baiser, dans ce commissariat de la rue de l'Espoir, avait été long, avide. Tous deux étaient pleins de la sensation de leur baiser, des effusions leur montaient aux lèvres. Ils auraient voulu se remercier, s'embrasser encore, mais ils étaient honteux de leur bonheur cuisant et ils auraient aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d'en parler tout haut.
À mesure que le temps passait et se mourait, ils avaient vu l'apparition de leur amour se former. Laurence oscillait dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce infinie. Elle se fixa, enfin. C'était un visage gracieux, un buste, un foulard de couleur en soie, des yeux bleu-vert, une grandeur de fée, des longs cheveux. Alors, sachant tous deux qu'ils se comprenaient enfin, ils s'étaient fait des signes de tête.
Dans le premier moment, ils n'avaient même pas songé à parler. Quand ils l'avaient fait, le son étrange de leurs voix les avait étonnés. Ici, elles avaient pris une sourde et singulière douceur, dans cette préfecture de police aux lumières blafardes; mais, il leur semblait qu'elles venaient de très loin, comme le chant léger des voix entendues la nuit dans les campagnes.
Les deux amants avaient compris, cette nuit, qu'il leur suffirait de parler bas pour s'entendre.
L'hôtel de police résonnait au moindre souffle.
Je ne sais comment vous remercier, Laurence.
Qu'allons-nous devenir, Roland ?
Dans un instant, nous rentrerons avec France. Nous ne devons pas la laisser seule ne fut-ce qu'un court instant. N'oubliez pas les paroles de Chabanne !
Je souhaiterais tellement passer tout mon temps libre avec France. Souvenez-vous que nous devions courir les magasins toutes les deux.
À ces mots, France se tourna vers Laurence.
Nous sortons ensemble ?
Si cela vous dit, Roland vous conduira jusqu'à mon bureau aux environs de midi. Vous êtes d'accord, Roland ?
D'accord à la condition que tu ailles te coucher tout de suite, une fois rentrée rue Édouard II, si tu veux être en forme quand Chabanne viendra dans quelques heures te chercher pour aider la justice.
Lorsque Laurence et Roland furent rentrés, la jeune fille avait été rapidement dans son lit. Il était 4 heures et demie.
Rue Édouard II, jeudi 20 juin, un peu avant 9 heures,
Quand Laurence et Roland étaient parvenus à se glisser doucement dans le sommeil, ils avaient trouvé à nouveau l'isolement qui plaisait à leur sauvagerie de nouveaux amoureux. Au journal, ces temps derniers, les bureaux s'étaient peuplés de gens curieux, les employés se poursuivaient dans les archives.
Il arrivait même que, l'un deux, plus hardi, vienne se cacher non loin de leurs bureaux ! Les bruits du boulevard de la Chapelle du Bois avaient grandi autour d'eux, à leur insu, à mesure que le temps passait, devenait plus chaud.
En ce mois de juin, ils s'étaient rendu compte de ce qui allait leur arriver; ils commençaient à étouffer dans leur cage, dans leurs habitudes aussi; peu de temps avant de sortir, Roland avait regardé, avec son terrain où dormaient les derniers ossements du Quartier des Abbesses, la petite église Saint-Joseph; cet endroit n'avait jamais laissé échapper des haleines plus troublantes.
Les amants avaient encore tellement à apprendre l'un sur l'autre, tout enfiévrés par leur amour, pour goûter au charme voluptueux de celui-ci. Ils allaient et venaient difficilement et, quand certaines idées s'étaient faites plus pressantes à leur esprit, ils avaient exhalé des odeurs qui les avaient grisés.
Laurence avait téléphoné à Mme Martin, la propriétaire de son appartement, rue des Tilleuls, pour lui signifier qu'elle ne renouvellerait pas son bail. Elle lui payerait ce dédommagement. Roland se souvenait que Laurence lui avait parlé, cette nuit, d'un bungalow, Avenue des Prés des Monts, entouré de pelouses; il serait le bienvenu pour France
et pour eux ! Les herbes leur monteraient jusqu'aux genoux.
Ils marcheraient avec crainte de peur d'écraser ces terres vertes qui seraient sèches et pourvues d'herbages naturels; ces derniers fumeraient sans doute comme des mémoires gustatives. Mais il ne s'agirait pas seulement d'y faire paître le bétail ! Pour la plus grande joie des bourgeois, alentour, ce serait l'herbe des prés !
Pris d'étranges lassitudes, ils s'adosseraient tout deux contre la muraille de leur havre de paix, les yeux demi-clos, ne pouvant plus avancer tellement leur joie serait profonde. Il leur semblerait, enfin, que toute la langueur du ciel entrerait chez eux; France serait ravie d'entrer dans cette nouvelle demeure, au milieu des champs, au milieu de ces plantes herbacées.
Malgré tout, après les vacances, la jeune fille devrait songer à cette pénitence que serait de retrouver l'école Sainte-Thérèse. Elle y reverrait son ami Robert Boudin et, après les cours, au Bar-tabacs des Arches, Sébastien Soulet.
En fin d'après-midi, dans sa nouvelle maison, elle embrasserait Mme Leclerc, sa complice, ferait ses devoirs en attendant Laurence et son père. Aux yeux de la jeune femme, cette nuit, toute la planification de France semblait déjà au point.
L'inspecteur Chabanne arriva à 9 heures devant l'appartement du Quartier des Abbesses. Dans la voiture de police, il expliquait à Roland :
Nous avons tous travaillé, jusqu'à ce matin, M. Harmelin, presque pour des prunes
Le divisionnaire n'a pas arrêté de fumer sa bouffarde. Il était nerveux ! Nous avons lancé au public un appel sur Internet quant à la personnalité d'Isabelle Rivoire et nous avons contacté diverses chaînes de télévision étrangères.
« Dans l'appartement, le meurtrier n'a rien laissé au hasard, à part un mégot de cigare. Il est au laboratoire pour analyse. Nous avons bien relevé quelques empreintes, mais elles ne figurent pas dans nos fichiers informatiques.
Ce sont peut-être les miennes ? Souvenez-vous que je me suis rendu dans cet appartement avec Sarah Moreau ?
Nous avons déjà vérifié, tout à l'heure
Ce qui est clair, c'est qu'Isabelle Rivoire n'a pas attendu son reste. À mon avis, le meurtre de sa cousine l'aura complètement affolée. Elle n'a même pas pris le temps de faire ses bagages et a même oublié son sac à main qui ne contenait que des objets de toilette et des flacons de Dramamine et de la Touristil
tous deux des remèdes contre les nausées ! La Dramamine est un médicament contre le mal de l'air; elle est peut-être partie en avion pour se faire livrer un stock de drogue
, Dieu sait où !
La voiture de police pénétrait dans la cour de l'hôtel de police, avec ses colonnes de pierre et son dôme doré, après avoir traversé des quartiers sinistres. L'inspecteur les précéda, pour leur indiquer le chemin. Il les fit entrer dans le bureau des identifications criminelles. Dans cette vaste pièce, un secrétaire se trouvait devant cinq ordinateurs.
L'air sérieux, il en faisait surgir différents portraits d'individus suspects qui étaient tous plus ou moins compromis dans le trafic de la drogue. L'expérience se termina sans le moindre résultat. France ne reconnaissait aucun des visages avec certitude. Elle avait bien vu une douzaine de clichés informatisés. Elle s'était montré quelque peu réticente devant certains, mais ceux-là n'avaient aucun points commun entre eux.
En supposant qu'elle aperçoive l'homme, face à face, avait dit Thomas, elle ne le reconnaîtra pas. Nous devrons nous contenter de ce que nous possédons ! C'aurait été trop beau, pour une fois dans ma carrière, qu'on reconnaisse un coupable du premier coup. Et vous avez entendu ce que je viens de dire ?
Quoi ?
Même si votre petite jeune fille voyait l'homme face à face, je vous affirme qu'il n'est pas certain qu'elle puisse l'identifier
Il était 10 h 20 quand, ayant quitté l'hôtel de police, France et son père avaient pris un taxi et passèrent par le Bar-tabacs des Arches, dans le Quartier Bellevue. Il n'avait pas eu le temps de retourner chercher sa voiture rue Édouard II. France se trouva aussitôt accaparée par une foule d'enfants de son âge. M. Soulet prit Roland à part et lui dit d'un air désolé.
Si j'avais pu prévoir, je n'aurais pas insisté pour qu'elle porte cette enveloppe ! Je suis plein de remords. Je lui avais pourtant bien dit de glisser l'enveloppe dans la boîte. Jamais je ne lui aurais demandé de sonner et d'entrer chez les gens
J'en suis persuadé, Soulet
Ne vous en faites pas
Regardez ceci, M. Harmelin !
Soulet déplia La Dépêche. En couleur, sur la première page, s'étalait la photo d'Hubert Marechal, le nouveau rédacteur en chef.
Je peux me tromper, mais je suis quasiment certain d'avoir vu cette tête-là en compagnie d'Isabelle Rivoire, ici-même...
Lui ? C'est peu probable
Je vous l'assure, monsieur
On ne peut pas oublier cette bouche-là. Une bouche comme celle d'un hareng !
Il vous rappelle probablement quelqu'un que vous avez vu avec Isabelle Rivoire, mais il est impossible que ce soit lui !
Admettons que je me sois trompé. Personne n'est infaillible ! Et pourtant, je le revois, à côté d'elle, choisir ses journaux, voici peut-être une semaine. Puis, ils sont restés dix minutes à bavarder, à une table du bar, pendant que je servais d'autres clients. Malgré le va-et-vient, j'ai eu tout le temps de les observer !
Roland restait sceptique, mais son visage était de plus en plus soucieux.
Comme France et lui cherchaient un autre taxi pour gagner La Dépêche, Hugo Demoulin, le policier au visage poupin le croisa et voulut le mettre à l'aise en déclarant :
Je garde l'il sur la maison du coin, M. Harmelin.
Merci Demoulin ! Dites-moi, auriez-vous déjà vu ce monsieur, par hasard ?
Roland, à son tour, montrait La Dépêche.
Je suis un peu physionomiste
Montrez ? Bien entendu. J'ai déjà vu ce type-là dans le quartier. Plusieurs fois, même
« À la Côte d'Agneau » aussi, rue de Fayin, chez Max Cajot
Vous connaissez ce resto, bien sûr, vous y étiez hier
C'est exact. Merci, Demoulin
Dans le taxi qui venait de s'arrêter à hauteur du Bar-tabacs des Arches, Roland se mit à réfléchir profondément. La scène de la veille lui apparaissait maintenant sous un tout autre jour ! En fait, Hubert Marechal n'avait pas cherché à l'insulter en public pour provoquer sa démission. La vérité était beaucoup plus simple : il connaissait Isabelle Rivoire et il avait décidé d'empêcher, coûte que coûte, la publication de sa photo. À ce stade, l'affaire prenait corps.
Roland et France arrivèrent en peu de temps à La Dépêche. Ils empruntèrent, côté cour, l'ascenseur réservé au personnel et arrivèrent au troisième étage dans un étroit couloir. À la gauche de ce couloir, on remarquait les lavabos réservés au personnel de rédaction. À droite, une porte pratiquement condamnée donnait dans le bureau du rédacteur en chef. À l'instant précis où Roland et France sortaient de l'ascenseur, cette porte s'ouvrit et Hubert Marechal apparut.
Bonjour, Harmelin. C'est votre fille ?
Comme d'habitude, sa voix grinçait; décidément, il était incapable de parler sur un ton naturel et franc ! Roland lui rendit son salut sans s'arrêter. Dès qu'ils furent à nouveau seuls, il demanda à sa fille si elle avait déjà rencontré ce monsieur. Elle secoua la tête. Puis, avec une hésitation et en fronçant les sourcils, elle questionna :
Tu veux dire, hier, dans l'appartement du Quartier Bellevue ?
Oui ou non, as-tu déjà vu cette tête-là ?
La fine et douce main de France se contracta et l'enfant murmura :
Je sais pas
Je ne peux pas le jurer ! Vois-tu, la porte s'est ouverte, j'ai levé les yeux et elle se referma aussitôt quand j'ai déclaré que j'avais une lettre pour la personne qui dormait sur le divan
N'y pensons plus, France, ça n'a d'ailleurs aucune importance.
Lorsqu'elle aperçut Mlle D'amonville, France courut se jeter dans ses bras. Laurence lui dit avec gaieté :
Nous allons bien nous amuser. Aller dans les magasins, c'est merveilleux, tu verras
Nous irons d'abord chez Cannelle et chez Féraud, puis, dans le Quartier Haussmann, dans tous les autres magasins chics qui s'y trouvent
Tu verras, ce sera merveilleux ! Crois-moi, tu seras sans doute épuisée quand nous ferons route vers la plus belle des grandes surface : Morgan ! Le magasin le plus chic de Noland
Ludvina m'a dit qu'elle y a vu de très jolies choses pour toi
Tu es toujours d'accord pour me suivre dans mes divers déplacements ?
Roland observa Laurence dénouer ses deux longues tresses pour laisser tomber ses longs cheveux sur le dos. Au dehors, elle se permettait encore plus de fantaisies, ce qui n'était pas de mise au bureau ! Sauf certains jours. Après leur départ, Roland se sentit plus léger. Tous les jours, son travail commençait par la lecture de la presse concurrente. Il s'y appliqua, comparant La Dépêche aux autres quotidiens. Chez tous les confrères, l'assassinat de Sarah Moreau s'étalait à la première page mais La Dépêche les surpassait tous : la disparition d'Isabelle Rivoire y était signalée aussi, mais le public Nolandois était prié de prendre part aux recherches.
Un journaliste que Roland connaissait depuis longtemps, Louis Marigot, le frère d'un célèbre cancérologue du même nom, s'approcha du bureau.
Une fille roulée comme ça qui disparaît ! Je me demande comment elle s'y est prise pour passer inaperçue, Harmelin. Tenez, nous avons cette photo-là qui doit sortir demain. On finira bien par la retrouver
Roland écoutait à peine les propos de Marigot. Ce dernier ne recevant pas de réponse gagna la salle de rédaction. Pour Roland, cette journée de travail s'annonçait semblable aux autres. Demain, l'assassinat de Sarah Moreau fournirait encore un titre, en tête des faits divers du journal, mais il y aurait bien d'autres nouvelles à couvrir.
Roland lisait tout, un crayon à la main quand une voix désagréable le fit tressaillir.
Vous êtes encore là, Harmelin ? Eh bien ! Vous avez encore plus d'estomac que je ne le pensais ?
C'était Edmond Renaud, l'ancien rédacteur en chef, un homme grand et maigre, avec un visage décharné. À demi chauve, il avait bien essayé, de se faire introduire des implants, au lieu d'être obligé de dissimuler sa calvitie avec les quelques cheveux qui lui restaient.
Roland fit un effort pour ne pas riposter brutalement.
Ça va comme vous voulez, votre page magazine ? demanda-t-il doucement.
Ça va ! Je suis bien tranquille dans mon coin, en train d'écrire un brillant article sur les ornithorynques; c'est d'une brûlante actualité ! Je regarde l'univers et je suis toujours étonné par la capacité des hommes à survivre
(il rit nerveusement) En tout cas, je suis rudement content d'être sur une voie de garage !
Roland haussa les épaules. L'inspecteur Roger Chabanne venait d'entrer dans la salle de rédaction. Il était accompagné d'une grande jeune femme blonde, en costume tailleur, la courroie de son sac passé sur l'épaule. Elle avait le regard vif, le menton volontaire.
Dites donc ! poursuivait Renaud. Si vous avez difficile à avaler les couleuvres, vous n'avez qu'à y mettre un peu de sauce piquante. Comment étaient-elles servies, hier soir, dans le Quartier Maritime ? Nature ou grillées sur toast ?
Roland se leva et attrapa vigoureusement l'importun par les épaules. Il savait bien, que, dans sa haine contre l'humanité entière, Renaud crachait son venin, tout autour de lui, un peu au hasard. Cependant, cette fois, c'en était trop !
Écoutez, Edmond, je vous conseille de ne pas recommencer ce genre de plaisanterie avec moi, vous pourriez vous en mordre les doigts !
Roland appuyait sur chaque mot. Chabanne regardait Renaud s'éloigner. Il murmura :
Vous avez besoin d'un arbitre, M. Harmelin ?
Non, merci
Ce pauvre type a eu beaucoup d'ennuis ces temps derniers et il est très surexcité. C'est à croire qu'il se drogue
Fin de la quatrième partie, octobre 2007.
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/