Meurtres à Noland (V)
L'homme dans la foule
de Christian Jean Collard



— Il le fait, intervint la jeune femme.

Chabanne l'observa d'un air interrogateur.

— Vous croyez, vraiment ?

— C'est visible.

— Si Mélissa le pense, fit Chabanne en se tournant vers Roland plutôt sceptique, il y a de fortes chances pour que ce soit vrai. Elle les repère à dix pas. Je vous présente Mélissa Brisollier qui est de ma brigade. C'est elle qui est chargée de surveiller France. Elle a un calibre 7,65 dans son sac et sait s'en servir…

Ils se serrèrent la main. Roland la trouva sympathique et pensa qu'elle s'entendrait bien avec France. Elle avait un regard bleu et calme et un visage résolu.

— Ma fille est partie avec une de mes amies. Je pense qu'elles seront de retour vers 17 heures… Peut-être plus… Installez-vous ici. Vous pourrez lire tous les journaux, en attendant…

Une jeune fille mince, assez jolie, s'approcha avec un air préoccupé pour dire à Roland que M. Marechal désirait s'entretenir avec lui. Nouvelle secrétaire, elle n'avait pas encore beaucoup d'assurance.

— Voici M. Harmelin, annonça-t-elle.

Hubert avait toujours son air contrarié. Il reprit son cigare et prononça sur un ton qui se voulait amical :

— Entrez, Roland. Vous pouvez fumer votre bouffarde…

Il était très installé dans son nouveau rôle. Sur le grand bureau verni s'alignaient quelques objets : un briquet gainé de cuir rouge, près du cendrier; un porte-plume de prix dont le socle était une pendulette et, montée sur un énorme bloc d'acajou, la coupe d'argent du "Prix de la Plume d'Or", gagné récemment par La Dépêche dans le concours des meilleures “Nouvelles littéraires”. Hubert se dressa dans une attitude un peu théâtrale pour faire une déclaration.

— Pierre pense que je vous dois des excuses et, après réflexion, je suis de son avis. Prenez donc acte : je vous présente mes excuses !

Roland, d'un geste de la main, exprima son indifférence.

— Bon, merci, n'y pensons plus !

— Je vous avais cru très affecté…, dit Hubert, surpris.

Roland Harmelin regarda Marechal bien en face et dit :

— Je suis convaincu que vous connaissez cette fille !

L'autre accusa le coup un instant, mais reprit aussitôt son sang-froid.

— Quelle fille ? Qu'elle est encore cette histoire ?

— Je veux parler d'Isabelle Rivoire. Vous la connaissez. Il y a rue de la Poste un marchand de journaux qui vous a vu en sa compagnie…

— Je ne sais vraiment pas où vous voulez en venir, répliqua Hubert d'un air pincé, je ne connais cette fille ni d'Eve ni d'Adam et, votre boutiquier a des visions, s'il m'a vu avec elle !

— Vous avez voulu échafauder toute une histoire, hier, au sujet d'Isabelle Rivoire. Je me suis d'abord demandé pour quelle raison. Ensuite, je me suis souvenu que vous avez habité à Haut les Marais qui est justement l'endroit d'où elle vient…

— Mon cher, il y a plus de deux ans que j'ai quitté Haut les Marais, et, là-bas, je ne l'ai jamais rencontrée. Ici, je l'ai vue, comme tout le monde, vendre des cigarettes chez Cajot !

Il secoua la cendre de son cigare et ajouta :

— Un de nous deux est de trop à La Dépêche et celui-là doit partir. Je suppose que là-dessus vous êtes de mon avis ? Seulement, lequel des deux ?

— Je ne crois pas que ce soit à vous d'en décider, répondit Roland.

— Vous pensez vous en tirer en passant de la pommade au grand Patron ? Mais Candat part pour Noland-Centre la semaine prochaine et Pierre Bertaut devient le patron; j'aime autant vous le dire : vous n'êtes plus du tout dans ses petits papiers !

— D'accord ! Mais je voudrais bien savoir ce qu'il y a là-dessous ? Il dut se passer de drôles de choses à Noland-Centre, pour que vous soyez braqué comme ça ?

— Vous jouez la comédie ?

— Non, je vous l'assure.

— C'est impossible ! Souvenez-vous du jour où Pierre Bertaut vous a demandé votre avis à mon sujet : vous lui avez tout bonnement répondu que je ne méritais aucune confiance. Vous avez même ajouté, je me le rappellerai toujours que “j'utilisais mes relations de journaliste pour sortir avec toutes sortes de filles.” Vous m'avez même traité de pédophile…

— Je ne lui ai jamais dit une chose pareille…

— Quelqu'un le lui a dit, en tout cas, et je pense que c'est vous…

— Alors, Hubert, c'est donc vrai que vous sortiez avec les petites filles de Noland-Centre ? dit Roland de sa voix la plus aimable.

— Sortez de ce bureau, Harmelin ! vous m'entendez ?

Roland quitta la pièce d'un pas tranquille. Il eut souhaité rapporter cette conversation à l'inspecteur Chabanne, mais ce dernier était parti. Il était près de 17 heures, quand il se remit au travail. Laurence et France ne seraient certainement pas rentrées avant l'heure.

Pendant ce temps, France allait d'émerveillements en émerveillements. Après avoir été chez Cannelle, chez Féraud, au Jardin de Femmes, elle pénétrait seulement, à 17 h. 20, chez Morgan. C'était nouveau pour elle. Elle avait comme l'impression d'assister à une fête extraordinaire. Elle marchait comme dans un rêve et, si Laurence n'avait pas été à ses côtés pour lui servir de guide, elle se serait sans aucun doute perdue.

France suivait sa grande amie à travers le luxueux magasin Morgan. Maintenant qu'elles avaient décidés de se tutoyer ! Elles avaient pris l'escalier traditionnel, en bois clair, qui conduisait aux rayons hommes et enfants, quand Laurence avait eu l'impression qu'elle ferait bien de donner un coup de téléphone à sa secrétaire. Laurence avait dans son sac son portable et demanda Marlène à La Dépêche. Laurence avisa un tabouret. France se tenait à un pas.

Dans cette grande surface de chez Morgan, la chaleur y était étouffante malgré son conditionnement.

Laurence avait suggéré :

— Le mieux serait que tu fasses le tour des rayons ! Mais ne t'éloigne pas : il ne faut pas que je te perde de vue !

— Je ne suis plus une enfant, Lo.

France resta d'abord docilement appuyée contre une gondole. Tout près d'elle, au rayon voisin, il y avait un étalage de cravates. La jeune fille songea qu'il serait aimable de penser quelque peu à son père, après avoir tellement acheté pour elle. Cette soie jaune à raies bleues irait très bien avec son complet gris.

France fit quelques pas vers le comptoir, bien que Laurence lui eût demandé de ne pas s'éloigner. La jeune fille n'était pas loin et la jeune femme pouvait toujours l'observer, assise sur son tabouret. Cette cravate était véritablement splendide ! Le vendeur la lui tendit pour qu'elle pût en tâter la soie, épaisse et douce. Elle allait s'enquérir du prix, lorsqu'un scrupule lui fit tourner la tête pour s'assurer que Laurence ne s'inquiétait pas. Un homme était à deux pas, derrière elle, immobile et il la fixait avec une grande attention.

C'était lui !

Son visage était pâle et ses yeux brillaient d'un étrange éclat. Il fit un pas en arrière. France avait voulu crier, mais aucun son n'était sorti de sa gorge.

Elle se sentit défaillir ! Un instant s'écoula, puis, le cœur battant à se rompre, France Harmelin se précipita vers le tabouret où Laurence semblait en grande conversation.

— Lo ! Je l'ai vu… C'est lui ! C'est lui !

L'homme avait disparu dans la foule, cependant que des gens regardaient sans comprendre cette belle enfant soudainement agitée de sanglots.

Fin de la cinquième partie, octobre 2007



Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/

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