Avenue Le Couturier, jeudi 20 juin, 17 h 30,
Laurence prise de panique coupa rapidement la communication avec Marlène pour former le numéro de Roland.
Allô, Roland
tu m'entends ? C'est terrifiant
non ? Écoute
Non, il n'est rien arrivé, rassure-toi, mais France a vu l'homme
Oui, le meurtrier. Du moins, elle a cru le reconnaître
Oui, dans la foule, chez Morgan
Ne quitte pas
Roland se tourna vers Mélissa Brisollier.
Qu'est-ce que vous en pensez ?
Dites-leur de rester sur place : je vais prévenir Chabanne.
Allô, Laurence ?
Roland ? Tu m'entends, c'est moi, c'est France
On t'avait dit de ne pas quitter Laurence sous aucun prétexte.
J'n'étais pas loin !
Comment est-ce arrivé ?
Les policiers ont pensé que je ne pourrais pas le reconnaître si je me trouvais en face de lui; mais, je l'ai reconnu ! Comme je l'ai dit hier, il a des yeux noirs très brillants
Chabanne est prévenu, dit Mélissa qui interrompait la conversation, qu'elles restent près de l'escalier traditionnel, et qu'elles cherchent l'inspecteur des yeux : il va les rejoindre d'une minute à l'autre.
Roland transmit les instructions et raccrocha. Les yeux dans le vague, il se souvenait des paroles de Thomas à la P.J., devant cinq ordinateurs : « Même si votre enfant voyait l'homme en face, avait-il dit, je vous affirme qu'il n'est pas certain qu'elle puisse l'identifier
»
Qu'en pensez-vous, mademoiselle ? questionna-t-il revenu à lui.
Je ne connais pas du tout votre fille. Elle a beaucoup d'imagination ?
Ni plus ni moins qu'une enfant de son âge
D'accord ! Supposez maintenant que France veuille garder son rôle et qu'elle en soit fière. Ne serait-ce pas naturel, à son âge ? En tout cas, elle ne se rendra plus dans une grande surface sans être accompagnée !
Un grande surface comme Morgan n'est pourtant pas l'endroit rêvé pour réussir un enlèvement ?
Il n'est pas nécessaire d'enlever une enfant. Une piqûre est très vite faite, avec une seringue hypodermique ! Votre fille se trouve mal, l'homme se perd dans la foule ! Le tour est joué, ni vu ni connu ! Nous avons peut-être eu une chance extraordinaire : elle l'a reconnu à temps
Cela pouvait se passer en quelques secondes.
Roland serra les poings. Une telle angoisse et l'impossibilité d'agir le mettaient hors de lui; et, cette situation se prolongerait tant que le criminel ne serait pas découvert, c'est-à-dire des jours, des semaines
Qui sait ? Roland se leva brusquement, se dirigea à grands pas vers le bureau du rédacteur en chef, Sans se soucier des protestations de la secrétaire, il ouvrit la porte.
Maintenant, à nous deux, Hubert ! Nous allons jouer cartes sur table
Est-ce que vous connaissez Isabelle Rivoire, oui ou non ?
Vous m'embêtez et je n'ai pas de temps à perdre, Harmelin. Je vous répète que je ne la connais pas et de toute façon cela ne vous regarde pas
Il se trouve que ma fille est montée dans l'appartement occupé par Sarah Moreau, hier, quelques instants après le meurtre et qu'elle a vu son criminel !
Vous imaginez peut-être que c'était moi ?
Je n'ai pas dit ça : je dis qu'elle a vu l'assassin de Sarah et, elle vient de le revoir chez Morgan, tour à l'heure. Tant que cet homme est en liberté, la vie de France est en danger. Il faut absolument que je le trouve et je le trouverai
Votre enfant devrait écrire des romans; c'est la mode ! Tous les soirs, la télé nous présente quelqu'un qui a pondu quelques lignes pour se faire connaître.
Sa vie est en danger et Isabelle Rivoire est la seule piste qui puisse nous mener au meurtrier de Sarah Moreau !
Allez au diable, avec votre fille
Roland, exaspéré, détendit le bras.
Atteint à la mâchoire, le rédacteur en chef de La Dépêche tituba un instant avant de s'affaler sur la moquette. Roland claqua la porte derrière lui, figea du regard la jeune secrétaire et regagna son bureau en suçant son poing droit, dont la peau était arrachée. Dans la grande salle de rédaction, c'était un concert de clavier d'ordinateurs; tous les rédacteurs étaient penchés, sur les mails des ordinateurs portables des journalistes de La Dépêche, avec un air laborieux. Ce zèle inaccoutumé s'expliquait par la présence du grand Patron.
Comment se porte votre séduisante petite jeune fille ? demanda justement ce dernier.
Ça va mal ! Laurence l'a emmenée effectuer des emplettes, mais ma fille a cru voir le criminel de Sarah Moreau chez Morgan
Chez Morgan ? C'est étrange
Le grand Patron prit la photo d'Isabelle sur la table de travail de Roland et l'observa très attentivement.
C'est une superbe créature ! Elle n'a pas du tout le visage du vice
non
Ce serait plutôt une grande fille toute simple qui se porte bien
Tenez-moi au courant, voulez-vous
Robert Candat s'éloigna, Roland le suivit.
Monsieur, je dois vous dire que les choses ne vont pas très bien entre Marechal et moi. Il prétend que l'un de nous deux doit partir, et il a raison. Nous avons eu une discussion assez vive, et même
Le grand Patron fronça les sourcils.
Vous vous êtes battus ?
Non, Monsieur, c'est moi qui ai frappé.
Mais, bon sang, comment en êtes-vous arrivé là ?
Roland pensa qu'il n'avait pas encore le droit de communiquer ses soupçons.
C'est une affaire strictement personnelle.
C'est ridicule, voyons ! J'ai de l'estime pour vous, Harmelin, et j'apprécie vos qualités professionnelles. Vous auriez dû garder votre sang-froid ?
Je suis dans mon tort, monsieur. Je vous présente ma démission.
Je verrai cela avec Pierre. Pour le moment, rien n'est changé.
Roland retourna à son bureau. Un rédacteur regardait la photo en ricanant.
Ben, voyons ! C'est assurément une grande fille toute simple. Elle doit se nourrir également de légumes verts
Vous savez, ces végétariens comme le grand Patron, ces gens qui ne fument pas, qui ne boivent pas. Je me demande toujours quel est leur vice ?
Pour quelle raison voulez-vous qu'il ait un vice ?
Le rédacteur reprit la photographie à main.
Rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Je me demande comment un homme peut affirmer au sujet de cette poupée qu'elle a l'air d'une grande fille toute simple ! Honnêtement, c'est la dernière expression qui me viendrait à l'esprit !
Laurence et France tardaient à rentrer et Roland trouvait le temps long. Mlle Brisollier expliqua que Roger Chabanne devait probablement enquêter sur place. Vers 18 heures, ils étaient de retour et Chabanne tenait France par la main, comme s'ils eussent été de jeunes fiancés.
Roland, je ne me le pardonnerai jamais, dit Laurence les larmes aux yeux. C'est ma faute
Comment
Nous avions tous besoin de cette leçon, ajouta Chabanne. On fit les présentations : détective Brisollier, Laurence D'amonville et France Harmelin.
Vous me plaisez beaucoup et j'espère que nous nous entendrons fort bien puisque nous ne devons plus nous quitter d'une semelle. Je préfère vous prévenir tout de suite, je ne suis pas tellement commode. Lorsque je vous dirai de vous conduire de telle façon, il faudra que je puisse compter sur vous ! D'accord ? dit Mélissa.
D'accord !
Laurence fit entrer Mélissa et France dans son bureau. L'enfant était pâle et ses yeux semblaient agrandis. France s'assit devant la fenêtre, l'air pensif. À ce moment précis, il n'était pas possible de deviner qu'elle rêvait de posséder une robe jaune extrêmement coûteuse.
Je me demande, disait Roger Chabanne, s'il s'agit bien de notre homme, le vendeur de ce chic rayon de cravates n'a remarqué qu'une enfant brusquement terrifiée
Qu'avez-vous à la main, M. Harmelin ?
J'écris ma lettre de démission
Vous la rédigez avec du sang ?
J'ai boxé le rédacteur en chef
Il ne manquait plus que cela pour mettre de l'huile dans les rouages ?
Laissez-moi vous expliquer, commença Roland. Ce type occupe le poste de rédacteur en chef seulement depuis hier; il a été sous mes ordres à Noland-Centre, avant d'habiter à Haut les Marais. Je pense qu'il connaît Isabelle Rivoire, et c'est à ce sujet que nous avons eu des mots.
Vous êtes sûr qu'il connaît la fille Rivoire ?
Sébastien Soulet les a vus ensemble. Vous savez, celui qui tient la librairie de journaux et crèmes glacée, rue de la Poste, dans le Quartier Bellevue. Vous pouvez aller l'interroger de ma part.
Si votre collègue sait la moindre chose et s'il ne le dit pas, il entrave le cours de la justice. Nous avons annoncé, à plusieurs reprises, qu'Isabelle Rivoire était recherchée par la police ? Comment s'appelle-t-il ?
Hubert Marechal.
Conduisez-moi jusqu'à son bureau !
Roland montra le chemin en frappant à la porte.
Police, hurla Chabanne.
Il n'obtint pas de réponse.
M. Marechal n'est pas passé par ici, dit la jeune secrétaire, mais le bureau a une autre sortie au fond.
Tout le petit groupe entra et Chabanne, stupéfait, s'exclama :
Vous avez frappé comme un sourd, Grand Dieu !
Hubert gisait sur la moquette. « Il a changé de position !
Je l'ai vu tomber en avant et le voilà couché sur le dos ! », pensa Roland.
Chabanne, un genou à terre, tourna la tête.
Votre homme est mort, dit-il.
La secrétaire poussa un cri. Roland contemplait la victime d'un air incrédule.
Il a reçu un drôle de coup sur le crâne, en tout cas
, ajouta Chabanne.
La coupe du "Prix de la Plume d'Or" avait roulé sur le sol. Chabanne l'examina attentivement et trouva des traces de sang sur le socle d'acajou. Roland fit un pas et sentit quelque chose de dur sous sa semelle. C'était une turquoise montée en boucle d'oreille sur un petit serpent d'argent. Roland déposa le bijou dans la main de l'inspecteur. Il avait vu, dit-il, un bracelet d'argent, de même style, dans l'appartement d'Isabelle Rivoire.
Isabelle serait donc venue visiter Hubert Marechal ici
De toute façon, Marechal ne peut plus rien nous raconter
Depuis hier, France a vu le meurtrier de Sarah et Isabelle Rivoire a tué Hubert Marechal. Il est d'ailleurs probable que celle-ci travaille la main dans la main avec l'assassin. L'un à la poursuite de votre fille, l'autre réduisant Hubert au silence ! Je commence à y voir un peu plus clair dans tout ce micmac.
Il décrocha le récepteur et, avant d'obtenir la communication, dit à Roland :
Excusez-moi
Voulez-vous m'attendre dans le bureau de Mlle D'amonville ? Je vous rejoins tout de suite
Plusieurs rédacteurs attendaient devant la porte. Ils étaient impatients et curieux. La jeune secrétaire était très pâle. Roland lui demanda qui était venu visiter M. Marechal dans l'après-midi. Elle répondit sans hésitation.
Personne d'autre que vous
Il faut donc que quelqu'un soit entré par la porte du fond. C'est évident !
Le rassemblement devenait plus nombreux à mesure que la nouvelle se répandait; Gino Fernandez et José Roberto demandaient des instructions. Roland reprit tout naturellement son rôle de chef des Informations.
Donnez les faits !
Quels sont-ils ?
Marechal a été assassiné. Il a reçu un coup derrière la tête : l'assassin s'est servi du socle d'acajou de la coupe du "Prix de la Plume d'Or" qui a été prise sur le bureau
La police, le médecin-légiste et l'Identité judiciaire seront là d'une minute à l'autre
Mettez tout en train, José : photos d'Isabelle Rivoire et de sa cousine Sarah Moreau avec, comme toile de fond, le corps sans vie d'Hubert Marechal. Diagrammes, etc.
Merde ! Je ne dois tout de même pas vous apprendre votre boulot, messieurs ?
Dans le bureau de Laurence, Roland raconta les événements, et, sous son calme apparent, Mélissa perçut une certaine agitation.
Je vais voir, dit-elle, si Chabanne n'a pas besoin de moi. Je vous confie France !
19 heures sonnaient à la Cathédrale Saint Paul, rue de l'Église. Mélissa revenait en compagnie de l'inspecteur. Celui-ci avait l'air préoccupé.
L'adjoint au divisionnaire Crahay est là, dit-il. C'est Féraud. Il a pris l'affaire en main et je ne peux pas arriver à lui faire admettre que cette histoire est en rapport avec le crime du Quartier Bellevue. Il ne veut pas voir la relation
Et Crahay ?
En congé avec sa femme et sa fille, jusque mardi prochain
Que pense Féraud au sujet de la boucle d'oreille ?
Je lui ai posé cette question en premier. Je lui répète que toute cette histoire est liée à un trafic de drogue, mais Pierre Bertaut lui a fait un couplet sur vous et sur votre querelle avec la victime.
Mlle Brisollier voulut reconduire la jeune France. Elle paraissait exténuée. Roland embrassa sa fille et lui promit de rentrer aussitôt qu'il le pourrait. Chabanne retourna auprès de son inspecteur; il était décidé à le remettre sur la bonne piste.
Sur quelle piste est-il, maintenant ?
Vous ne voyez pas qu'il fonce sur vous à pleins tubes, Harmelin ?
Pourquoi ? cria nerveusement Laurence.
C'est simple. Hubert Marechal n'a pas reçu d'autres visites, cet après-midi, que celle de Roland. Du moins, il est le seul visiteur qui soit passé par la grande porte. L'entretien s'est terminé par un choc des plus rudes. Marechal venait d'obtenir le poste de rédacteur en chef, une fonction également convoitée par Harmelin. Naturellement, le bruit court que notre chef des Informations avait une haine féroce envers Hubert Marechal ! Et voilà ! Marc Féraud est persuadé d'avoir trouvé toute la vérité. Mais, surtout, ne vous laissez pas abattre. J'ai une idée qui pourrait bien le faire changer d'avis.
Je ne l'ai pas frappé avec la coupe mais avec mon poing ?
Allez l'expliquer à Féraud, ça !
Laurence se tenait debout près de la fenêtre. Sur son visage, éclairé par les derniers rayons du crépuscule, se lisait une profonde détresse.
Roland ? Je n'ai pas l'impression d'avoir commis une très grosse bêtise, or je me sens affreusement responsable !
Je ne te formule pas le moindre reproche, ma chérie
Mais tu n'en penses pas moins ?
Je songe simplement que nous allons fonder un couple merveilleux.
La jeune femme avait un air malheureux. Roland s'approcha d'elle tendrement, lui passa le bras autour des épaules et lui donna un très léger baiser sur la tempe. Laurence se tourna vers lui et aussitôt leurs lèvres se joignirent.
Après un instant, elle demanda :
Roland ? Devons-nous, vraiment ?
Tu as oublié notre nuit ?
Certainement pas.
Alors, il répondit que cela lui paraissait impératif en l'embrassant à nouveau, pour mieux le prouver. Devant eux, autour d'eux, dans les lumières glauques de La Dépêche de Noland, il y avait comme un grand ruissellement qu'ils ne voyaient pas dont le bruit continu ressemblait à la voix haute d'une foule. Ils ne se sentirent jamais aussi heureux, aussi séparés des autres, qu'au milieu de la beauté de cette journée, menacés d'être éloignés l'un de l'autre à chaque instant. Roland et Laurence bavardaient; ils étaient assoupis par la tiédeur de leur embrassement, par le roulement monotone des voix alentour.
Pendant ce moment sublime, Laurence était restée là avec cet amour qui faisait marcher les jeunes femmes par les temps d'orage. Beaucoup plus tard, les deux amoureux se souviendraient, de toutes ces journées, de ces soirées et de ces nuits chaudes, où leur corps était moite. Tous les deux écoutaient, vivement assourdis, leurs curs battre. Roland se doutait qu'ils se perdraient encore pendant une heure, jusqu'à ce qu'ils quittent La Dépêche, mais l'inquiétude qu'ils avaient de cette nouvelle séparation était un charme de plus jusqu'à tout à l'heure.
Les amants, dans une heure, se demanderaient s'il ne leur était rien arrivé. Ils s'interrogeraient pour voir, s'ils n'avaient pas glissé, s'ils n'avaient pas pu s'égarer sans le savoir, des craintes qui les occuperaient tyranniquement l'un et l'autre et qui rendraient plus tendre leur entrevue suivante. Laurence se serra contre lui, en étouffant ses larmes, et lui rendit son baiser. Après cet instant, elle se dégagea, doucement, de lui.
Allez, Monsieur le chef des Informations, au travail ! Vous avez une lourde affaire sur les bras.
Roland Harmelin s'enferma dans son bureau. Toute la machine judiciaire était en marche. Détectives et photographes s'affairaient. On relevait des empreintes. Un policier montait la garde devant la porte du bureau d'Hubert Marechal. L'inspecteur Féraud traversa plusieurs fois la salle de rédaction. C'était un jeune inspecteur, non expérimenté comme Crahay, qui menait sa tâche à bien, procédant avec précision.
Roland s'en aperçut quand Féraud le convoqua dans le bureau de Pierre Bertaut. Bertaut et lui étaient assis côte à côte, Chabanne derrière eux, debout près de la fenêtre. Robert Candat, assis sur un canapé en cuir, tenait ses deux mains serrées sur ses genoux. Pierre prit la parole.
Nous avons eu une conversation à votre sujet, Harmelin, et M. Candat a pensé qu'il était bon de nous réunir dans l'intérêt même du journal !
Féraud se tenait immobile, la tête haute, le regard un peu fuyant. Sous cet angle, sa mâchoire prenait encore plus de volume qu'elle n'en avait en réalité.
Naturellement, dit-il, mon administration ne peut pas porter atteinte au crédit moral de La Dépêche. Mais votre cas n'est pas clair, M. Harmelin, il faut bien l'avouer. Vous êtes le dernier ayant vu Marechal vivant. Vous vous êtes battu avec lui et votre main droite porte toujours des traces de sang
Roland, suffoqué, reprit son souffle, respira profondément et montra par-dessus la table le dos de sa main.
Voyez-vous même, inspecteur. C'est une blessure superficielle, une éraflure
Admettons ! Il n'en reste pas moins que vous avez frappé M. Marechal. Est-ce exact ? Puis vous avez saisi la coupe
Exact, je l'ai frappé au visage, mais non avec la coupe !
Vous l'avez frappé et, après vous, personne n'est entré dans son bureau. La jeune secrétaire postée dans l'antichambre n'a pas quitté sa table de travail de tout l'après-midi. Lorsqu'on a revu Hubert Marechal, il était mort !
Il y a une autre porte au fond du bureau !
Cette porte a un verrou, il faut une clé pour l'ouvrir du dehors.
Je suppose qu'on peut l'ouvrir de l'intérieur pour recevoir quelqu'un ?
Mettons les choses au point. Hubert Marechal venait d'obtenir une situation que vous convoitiez également; il y avait de la jalousie entre vous deux.
Notre querelle a commencé à propos d'Isabelle Rivoire. Je suis convaincu que Marechal la connaissait depuis longtemps. Et cette boucle d'oreille, inspecteur, qu'en faites-vous ?
Roland prenait de l'assurance à mesure qu'il développait son argumentation.
La boucle d'oreille en question a été trouvée, sur la moquette verte, tout près du corps d'Hubert, continua-t-il. Je vous répète que Marechal connaissait Isabelle Rivoire. Il en savait long sur le meurtre de Sarah Moreau et c'est pour ça qu'on l'a tué, j'en suis sûr
Permettez-moi de vous rappeler que la boucle d'oreille a été trouvée sous vos pieds ! Supposons que vous l'ayez apporté dans le bureau de Marechal ?
Pourquoi, grands dieux ?
Vous insistez un peu trop sur Isabelle Rivoire, Harmelin. J'ai l'impression que vous souhaitez nous lancer sur une fausse piste. Après avoir établi un lien, que vous jugez indiscutable, entre Isabelle Rivoire et M. Marechal, vous avez conduit l'inspecteur Chabanne dans le bureau du rédacteur en chef. La boucle d'oreille se trouvait sur la moquette, non loin du corps de la victime. Voulez-vous ma version ? Vous saviez que Marechal était mort et c'est après l'avoir tué que vous êtes venu déposer le bijou dans le bureau. Après tout, M. Marechal faisait peut-être une trop belle carrière ! La preuve : qu'est-ce qui vous permet d'affirmer, d'une part, qu'il vendait de la drogue ? Vous l'avez dit
Je me trompe, Harmelin ?
Je ne possède pas encore assez de preuves sur ce dernier point, d'accord ! Tout ce que je sais, c'est qu'Hubert Marechal était un personnage douteux. À Noland-Centre, il s'est trouvé mêlé à des histoires de pédophilie. Croyez que mes sources sont fiables. Vous pouvez demander à M. Bertaut, qui en sait plus long que moi là-dessus.
Pierre Bertaut leva les yeux au ciel.
C'est la première fois que j'en entends parler.
Hubert m'a dit que quelqu'un l'avait dénoncé auprès de vous, comme étant un homme qui sortait avec de nombreuses de femmes
Qu'il était aussi pédophile
Il croyait même que c'était moi qui vous l'avais dit
Hubert était mon ami. Je ne pense pas qu'il ait eu besoin d'agir d'aussi ignobles façons
Autre chose : Hubert a résidé un certain temps à Haut les Marais ! Or, Sarah Moreau et Isabelle Rivoire aussi viennent de Haut les Marais. Étant donné qu'Isabelle Rivoire était serveuse dans un resto plutôt mal fréquenté de Haut les Marais, ce qu'on nomme un « salon », n'est-il pas étrange qu'à peine débarquée, dans notre ville, elle trouve aussitôt un boulot très rémunérateur chez Cajot ? Le divisionnaire Crahay, Hugo Demoulin, Roger Chabanne et tous les autres effectifs de la brigade des stupéfiants sont persuadés que cette histoire est une affaire de drogue, et je partage leur avis
L'inspecteur Chabanne commande la brigade des stupéfiants de Noland, coupa Féraud. C'est un spécialiste et tous les spécialistes sont obsédés par leur spécialité. Chabanne voit de la drogue partout ! Le seul lien apparent entre le criminel d'Hubert Marechal, de Sarah Moreau et le responsable de la disparition d'Isabelle Rivoire est une boucle d'oreille. Comment cette boucle d'oreille est-elle arrivée auprès du corps de Marechal ?
Robert Candat prit la parole de façon inattendue. Il parlait d'une voix douce qui, pourtant, emplissait toute la pièce.
Quand vous pourrez appuyer votre hypothèse sur un fait concret, vos propos seront peut-être intéressants. Pour l'instant, nous avons un quotidien à faire tourner et, si vous n'avez pas d'autres questions à poser au témoin, monsieur Féraud
Pas d'autres questions pour le moment, M. Candat, mais je me réserve le droit de recontacter Harmelin une autre fois pour un interrogatoire plus approfondi
N'oubliez pas qu'il y a eu mort d'homme, chez vous
Lorsque Féraud et Chabanne furent sortis, Pierre Bertaut prit une attitude d'importance et de satisfaction et fixa Harmelin d'un regard glacial.
En ce qui me concerne, dit-il, je constate que vous avez donné un coup de poing à Marechal. Il a peut-être suffi à provoquer la mort
Pourquoi avoir frappé avec la coupe, ça ? Vous avez frappé le premier et, après toutes vos promesses de coexistence pacifique, c'en est trop : il est grand temps que vous repreniez votre liberté
Expliquez-vous, Pierre, l'interrompit Candat. Je ne vous comprends pas
Et, sans attendre la réponse, il se tourna vers Roland :
Oui ou non, Harmelin, avez-vous tué Marechal ?
Non, Monsieur
Dans ce cas, tenez bon ! Comprenez bien, Pierre, que ce n'est pas le moment de lâcher Harmelin. Nous ne pouvons pas abandonner un homme qui est dans le pétrin
Je n'avais pas vu la chose sous cet angle, bredouilla l'autre. Évidemment, Roland, il vaut mieux que vous soyez des nôtres jusqu'à ce que la situation se soit éclaircie. Mais, que vous le vouliez ou non, vous êtes devenu une grande vedette
Vous feriez mieux de laisser toute cette affaire entre les mains de vos supérieurs hiérarchiques
Roland se mordit les lèvres, malgré tout, fit signe qu'il était d'accord et sortit de la pièce.
Fin de la sixième partie
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies, octobre 2007,
www.vincentnicolet.typepad.com/
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
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