À son bureau, il trouva Chabanne qui l'attendait en fumant une cigarette.
Ne prenez pas les événements au tragique, dit celui-ci. Je pense amener Féraud à ma manière de voir. Mais je vous avertis : il gagne toujours, quand il a une idée en tête et surtout quand il est influencé
Et, dans le meurtre de Marechal, vous avez tout contre vous : le mobile du crime et les circonstances matérielles
Je m'en rends compte !
Heureusement, on n'a pas relevé vos empreintes sur le socle d'acajou, mais celles d'Edmond Renaud et d'Hubert Marechal. Il est vrai que, comme la coupe a toujours été sur ce bureau, il n'y a là rien d'extraordinaire. Donc, la mort à l'aide de la coupe n'est pas votre fait !
Dites-moi, Chabanne
Sur le Net, par exemple, on nous montre que toutes ces drogues viennent des États-Unis, du Japon, de Chine, de France et des Pays-Bas ou d'autres pays pour finir dans la capitale de la Principauté de Noland.
Noland-Centre est une des plaques tournantes de la drogue, mais est de plus en plus surveillée, croyez-moi ! La télé ne nous montre-t-elle pas tous les jours un nombre croissant d'arrestations ? À Noland même, il n'est pas un jour pour que notre télévision ne nous mette en garde contre ce fléau
L'ecstasy
C'est un euphorisant. Il incite à un comportement sensuel désinhibé. À Noland-Centre, comme ici, plusieurs pilules représentent une somme considérable. Je n'ai plus les chiffres exacts en tête. Ça dépend du nombre de pilules
Vous voulez dire que, dans un monde soi-disant civilisé, des hommes et des femmes dépensent tous les jours, ou presque
des sommes considérables pour acheter des pilules d'ecstasy à ces saletés de revendeurs
Vous songez au compte en banque d'Isabelle Rivoire ?
Oui.
Ça a été mon idée, depuis le début, aussi !
Roland s'était remis au travail. Après avoir lu les morasses de la Une, il lui restait encore le temps de prendre un café avant son rendez-vous de 20 heures avec Mélissa Brisollier. Il sortit. Un passant le salua et il ne répondit qu'avec retard. Sous le feutre à larges bords, il avait mis un moment à reconnaître les sourcils noirs et le regard vif du grand Patron. Il pénétra dans la cafétéria Il allait s'attabler, quand il aperçut Edmond Renaud, seul dans un coin, l'air morose. D'un signe de la main, Roland lui fit signe de venir s'asseoir auprès de lui. Renaud, une fois assis, dit calmement, le sourire aux lèvres :
Vous avez encore eu la police sur le dos ?
Oui, j'ai vraiment essayé de convaincre Féraud que toute cette affaire était mêlée à un trafic de drogue
Vous manger quelque chose ?
Merci, je n'ai pas faim
Christelle, tentez donc monsieur qui aime le vin et servez-lui une entrecôte Bercy, avec des échalotes
Non, merci. J'ai déjà dit à Roland
Vous n'allez tout de même pas me laisser seul devant mon assiette ?
Très bien. Alors, une bière. Mais vous n'êtes pas tenu de m'offrir un verre, Roland.
Et pour monsieur, comme d'habitude ?
Une entrecôte marchand de vin, à la bordelaise, aujourd'hui
Après quelques minutes d'un profond silence, Christelle arriva avec l'entrecôte marchand de vin et la bière pour Edmond. Roland leva son verre de rouge, Renaud sa bière et les deux hommes se souhaitèrent une bonne santé.
Quelle affaire, toutes ces drogues, lâcha Roland.
Il ne remarqua pas, ou fit semblant de ne pas voir, que la main de Renaud tremblait.
Connaissez-vous, Max Cajot ? continua-t-il.
Renaud reposa son verre si brusquement qu'il renversa la moitié de son contenu sur la table.
Pour quelle raison devrais-je le connaître ?
Il tient le restaurant « À la Côte d'Agneau ».
Vous commencez tous à me porter sur les nerfs avec vos histoires d'ecstasy, que ce soit Chabanne ou vous
Quand je pense
Par l'irritation imprévue de Renaud, Roland se souvint des propos de Mélissa Brisollier. D'après elle, Renaud avait la mine d'un drogué. Hubert Marechal avait dû le savoir et, naturellement, en profiter.
Vous connaissez Isabelle Rivoire ?
Renaud se leva d'un bloc, et, penché en avant, cria :
Dites donc, Harmelin, de quel droit vous mêlez-vous de ma vie privée ?
Calmez-vous, Edmond, voyons ! Je n'ai absolument rien contre vous
Je vous questionne sur Max Cajot pour une simple raison : je le crois impliqué dans cette affaire ! Je suis sûr qu'il trafique de la drogue.
Alors, c'est tout simple ! S'il trafique de l'ecstasy, je le connais sûrement ? C'est bien ce que vous pensez ?
Écoutez, Edmond, je sais que votre vie privée ne me regarde pas !
Renaud repoussa sa chaise en arrière : il était de plus en plus furieux !
Qui vous a dit que je me droguais ? Marechal, avant de mourir ?
C'est un inspecteur de la brigade des stupéfiants.
Hubert Marechal l'a appris bien avant vous : il m'a fait chanter. Voilà ! Vous connaissez la suite hein ! Ma place de rédacteur en chef
La merde, quoi !
Comment l'a-t-il appris ?
Renaud haussa les épaules.
Il m'a vu « À la Côte d'Agneau ». Il m'a surveillé. J'avais un sachet sous ma serviette à ma table. Un jour, je l'ai trouvé entouré à une bague de cigare de la marque que fumait Hubert.
Si vous connaissez Cajot, vous connaissez aussi Isabelle
Non
je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue !
La police se doute qu'Isabelle Rivoire plaçait des pilules d'ecstasy « À la Côte d'Agneau »
Vous êtes de la police, maintenant, Roland ? Ce n'est pas possible ! Qu'est-ce que vous souhaitez ? Vous désirez une médaille ? Qu'est-ce qui vous prend, maintenant ?
Il me prend simplement que la cousine d'Isabelle Rivoire a été assassinée, Renaud; il me prend que ma fille de onze ans a vu l'assassin qui sait qu'elle peut le reconnaître ! Voilà ce qu'il m'arrive, Edmond : la vie de ma fille est en danger !
Pardonnez-moi ! dit Renaud la tête basse, à la façon d'un chien battu.
De quoi ?
On ne me dit plus grand-chose, vous savez ! Je n'étais pas au courant.
Roland se doutait qu'Edmond était sincère. Il demanda à Christelle de remettre la même chose à Edmond. Il but sa seconde bière d'un trait.
Si vous savez la moindre chose sur Isabelle
, dit Roland.
Même si elle se trouvait devant moi, maintenant, je serais incapable de la reconnaître, Roland. Je ne demande qu'à vous aider, vous le savez, mais, honnêtement, je n'ai pas le moindre tuyau à vous donner. N'oubliez pas que, aujourd'hui, je ne suis plus qu'une épave dans mon coin, en train de composer une page magazine ! Merci pour les bières, embrassez Laurence et votre fille de ma part
Bonne chance
Edmond Renaud, après avoir pris congé de Roland se dirigea vers la porte, sans but, tandis que le chef des Informations rentrait rue Édouard II. Il s'était demandé pourquoi Mélissa Brisollier ne l'avait pas rejoint à la cafétéria du journal, quand il se souvint qu'elle avait reconduit France.
France va bien, Monsieur ! dit la jeune femme. Mme Lefranc et moi lui avons dit d'aller se coucher, malgré ses protestations
Elle mourait de fatigue
Il la remercia et, quand Mélissa fut partie, entra dans la chambre de sa fille.
C'est toi, Roland ? dit-elle d'une voix ensommeillée. C'est trop tôt pour dormir ! J'aurais bien voulu me rendre sur le Net pour voir ce qu'on disait sur ton site.
C'n'est pas marrant du tout ! Tu le verras, demain. Aujourd'hui, tu as bien mérité de dormir, non ? Je viens te souhaiter une bonne nuit
Je serai vite au plumard, tu sais !
Il se pencha sur le lit et lui entoura le cou de ses bras.
Cette Mélissa, tu l'aimes bien ?
Oui. Et toi ?
Oui, beaucoup
Elle sourit, fermant les yeux, mais ne lâcha pas la main de son père. Quand il voulut se retirer doucement, la main de France se resserra sur la sienne.
Ne pars pas encore, dit France.
Je ne pars pas.
Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi, à propos de cet après-midi, chez Morgan : je ne suis pas absolument sûre
France, aurais-tu inventé toute cette histoire ?
Non, je n'ai rien inventé du tout.
Explique-moi.
J'ai vu cet homme et, sur le moment, il m'a terrifiée; ensuite, j'ai songé que ce n'était peut-être pas du
tout le même
Il lui ressemblait
Dors, ma chérie ! Ne t'inquiète pas !
Roland entendit la clef dans la serrure et une voix féminine qui lançait :
C'est moi !
J'entends. Tu as mangé ?
Quand ? Je suis fourbue. Je n'ai pas bu une goutte d'eau de tout l'après-midi
J'ai bien cru que j'allais décrocher le téléphone, mon portable, mettre le répondeur sur les deux et rentrer aussitôt ! Je n'ai pas arrêté
Tu m'écoutes, chéri ?
Il l'écoutait, l'observait. On aurait dit un sanglier. Pourquoi cette idée de sanglier lui était-elle venue ? À cause du souvenir de son père qui le chassait, autrefois ?
Il n'aurait pu le dire !
Fin de la septième partie
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
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