Rue Picardie, samedi 22 juin, 11 heures,
Sur L'Abyssale, quelques minutes plus tard,
Rue Picardie, Ludvina Bertaud attendait sur la terrasse de sa villa, une corbeille de pique-nique à ses pieds.
J'espère que l'un de vous s'y connaît un peu en navigation, dit-elle d'un air navré, sinon comment ferons-nous ? Je suis vraiment attristée, l'oncle Robert devait venir, mais il a une crise de sciatique. J'ai envoyé chercher le docteur Pierlot
Je sais plus ou moins barrer, dit Roland.
Le regard bleu sombre de Ludvina s'éclaira.
Bravo ! nous sommes sauvés ! Pierre s'excuse beaucoup : il s'embarque ce soir pour Chalou-les-Bains où il doit retrouver des amis
S'il passait la journée en mer, il serait rompu de fourbu
Bien entendu, il regrette de ne pas voir France ! Avant de partir, il a des affaires à conclure au journal
Ils étaient descendus jusqu'au bassin de mouillage, où l'enfant fut vite captivée par le petit yacht dont les cuivres brillaient au soleil.
Il s'appelle Le Rutilant, lui dit Ludvina. Voyez, le nom est peint à l'arrière du bateau
Roland qui aimait la mer appréciait le bateau en connaisseur; c'était un très bon bateau de pêche sportive et de petite croisière. Le cockpit était suffisamment grand et, on était à l'aise, dans la cabine entre les deux couchettes. La cale avant comportait un caisson pour les chaînes et une penderie. Roland mit le moteur en marche, prit la barre et se dirigea vers l'appontement qui s'avançait dans la mer pour permettre aux navires d'accoster ou de s'avancer dans la mer. L'idée de Ludvina était d'aller jusque l'île Harvart où l'on pourrait jeter l'ancre, nager et déjeuner sur la plage.
Elle apporta à Roland une carte marine de la région. L'île Harvart, avait-elle expliqué, portait le nom du célèbre navigateur Jean-Luc Harvart qui s'était échoué, une dizaine d'années plus tôt, sur cette pointe de terre. Il y avait trouvé la mort, ainsi que son épouse Lisette et ses deux filles, Brigitte et Joëlle. Bientôt, ils furent dans le Détroit, toujours sous un très beau soleil qui faisait miroiter l'eau. Des voiles blanches se découpaient à l'horizon. France demanda à tenir la barre et s'y appliqua avec beaucoup de sérieux, les yeux fixés sur l'aiguille du compas pour bien tenir le cap, échangeant avec son père un sourire heureux, quand leurs regards se croisaient.
Les calandres pointaient en ligne droite et volaient haut au-dessus de La Baie des Anges de la Mort, à droite. Roland vira sur tribord. L'entrée de l'île Harvart était indiquée par un vieux phare désaffecté dont les pierres patinées se détachaient nettement sur la verdure des roseaux. Soudain, Roland passa une main devant ses yeux. Ce phare lui rappelait quelque chose ! Mais quoi ? Un souvenir récent. Une photographie
La photo d'Isabelle Rivoire ! Il était sûr de ne pas se tromper. La jeune femme en costume de bain avait été photographiée ici même avec le phare pour fond !
Roland appela Mélissa qui se tenait sur le pont avant, pour faire part de sa découverte. Elle avait vu la photo et, après avoir longuement regardé la balise et le décor environnant, elle approuva d'un signe de tête.
Voulez-vous jeter l'ancre, Mélissa ?
Elle déclencha le petit treuil qui se mit à grincer sous le poids de la chaîne. Roland rejoignit Ludvina, Laurence et Mme Lefranc dans le cockpit.
N'est-ce pas un joli coin, sur la droite ? demanda Ludvina. Bientôt, il sera envahi par la foule, mais nous n'y serons plus.
Il y vient beaucoup de monde ?
Oui, pour les week-ends
Les vacances
Beaucoup de gens aiment l'endroit.
Vous devez vous y promener souvent ?
Oh ! non. Je ne suis pas venue dans ce coin depuis des siècles. Probablement, parce que c'est trop près de chez moi
Nous allons plutôt jusqu'à Chalou-les-Bains dans la journée. Ou bien, parfois, nous mouillons dans le port Marzouk situé non loin de la Vieille Ville. Je préfère le côté gauche de l'île. Voulez-vous m'aider à mettre le canot à l'eau ? ajouta Ludvina en se levant.
On pouvait y tenir à quatre. Roland prit les avirons et fit un premier voyage pour conduire à terre Mélissa, Laurence et France. Ensuite, il revint prendre Mme Lefranc et Ludvina. Il s'amarrait au Rutilant quand un petit voilier qui courait sur eux se mit debout au vent et affala sa grand-voile. On le vit culer, poussé par le courant et Roland reconnut l'homme qui se tenait sur le pont.
Oh ! Edmond ! cria Ludvina. Venez avec nous, nous allons pique-niquer
Mais le voilier à moteur s'éloignait, entraîné par le reflux; Renaud ne fit pas un geste pour jeter l'ancre. Une jeune fille se trouvait à bord. Son visage était dissimulé par une casquette à visière.
Quelle surprise ! s'exclama Roland. Ce voilier est à vous ?
Je le loue dans la Vieille Ville, au port Marzouk, pour le week-end
Je le sors pour faire plaisir, sans plus !
Edmond Renaud s'engouffrait dans le cockpit et l'on entendit ronfler le moteur. Le bateau se dirigea vers l'entrée du port.
Comme le monde est petit ! dit Ludvina. Je me demande qui est cette belle qu'il ne veut pas nous montrer
Ce qui est sûr c'est qu'il ne recherche pas de compagnie ! Pas la nôtre, en tout cas
Bizarre
Tiens, comme c'est bizarre, comme disait Jouvet.
Ils gagnèrent le rivage et, après avoir nagé un moment, Roland sortit son jeu de boules.
Comment ! vous êtes bouliste et vous ne le disiez pas ? fit Ludvina.
Ludvina était aux anges. Roland tira, pointa et gagna la première partie. Il voulut se venter, mais ça ne lui allait pas. Ils rirent de bon cur, puis, sans transition, sans ajouter un mot, il se dirigea vers Laurence. Elle paraissait heureuse et détendue, observait France qui riait aux éclats et qui s'était mis à pêcher des crabes dans les anfractuosités des rochers. Mélissa, un peu à l'écart, prenait un bain de soleil. Ludvina rejoignit Mme Lefranc qui avait pris son tricot.
Laurence et Roland, assis sur le sable, écoutaient le vent et savouraient les rayons du soleil; ils écoutaient le silence et protégeait la divinité de cet instant digne d'un repas gargantuesque, pantagruélique.
Avant ton levé, j'ai téléphoné à mon père avec mon portable, à Noland-Centre, pour lui demander des renseignements sur Hubert Marechal
Et que t'a-t-il appris ?
Qu'il avait dû le congédier de La Plume d'Or, voici deux ans, un peu avant qu'il prenne sa retraite
Tiens ? Je croyais que c'était Edmond Renaud qui avait fait venir Hubert à Noland ?
Dans un sens, c'est exact
Mais Hubert s'est retourné contre Renaud et lui a demandé un poste à Noland.
Pour quelles raisons ton père l'avait-il congédié ?
Il m'a dit qu'il y en avait plusieurs. En fait, Hubert utilisait ses relations professionnelles pour spéculer sur l'achat de terrains
Il était mêlé à toutes sortes de combinaisons plus ou moins louches : pots-de-vin, trafic d'influence, corruption de fonctionnaires, etc.
Tout ça est bien dans le personnage !
Ton père a-t-il entendu parler d'affaires de stupéfiants ?
Non, mais il n'a plus d'informations récentes
Il n'a plus revu Hubert depuis que Pierre Bertaud et lui étaient venus pour soi-disant réorganiser le journal, là-bas ! C'est à ce moment-là que mon père a donné sa démission.
Les deux amants furent interrompus.
Ça suffit, les messes basses, là-bas
, leur criait Ludvina de loin. Il est grand temps de déjeuner !
Tout le monde aurait été étonné, s'ils avaient réorganisé quoi que ce soit ! ajouta Laurence en se levant et en secouant le sable de ses jambes nues. Ils vivaient dans un motel de luxe et menaient, d'après les uns et les autres, une vie de débauche, avec parties fines dans les bas quartiers et retour au petit matin
C'est ainsi que Pierre se conduit quand il est loin de Ludvina
En fait, c'est un beau salaud !
Plage de l'île Harvart, samedi 22 juin, 15 h 30,
À bord du Rutilant, 16 h 15,
Rue Picardie, 18 heures,
Leur pique-nique achevé, ils eurent encore toute la plage pour eux pendant une grosse heure, après laquelle Laurence fit observer que France commençait à avoir froid et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à bord.
Nous ne pouvons pas tenir tous ensemble dans le canot, dit Ludvina.
Je sais. Laurence et moi vous rejoindrons à la nage, dit Roland.
Les amoureux restèrent un moment sur la plage, l'un à côté de l'autre, Roland allumant sa pipe, Laurence regardant dans le lointain. Les autres étaient déjà à bord depuis longtemps. Roland secoua sa bouffarde ainsi que son tabac, mit le tout dans un sac imperméable et, enfin, ils se jetèrent à l'eau. En arrivant près de la coque du petit yacht, ils entendirent la sonnerie du portable de Ludvina.
Allô, dit une voix, ici Noland, qui appelle Le Rutilant
M'entendez-vous ?
Ici, Le Rutilant, je vous entends. Que voulez-vous ?
L'inspecteur Brisollier est-il avec vous ? demanda la voix.
Laurence tendit une serviette éponge à Roland. Pendant qu'il se frictionnait, Mélissa répondit dans le portable :
Ici, Brisollier.
On reconnut la voix de Marc Féraud.
Mélissa, il y a du nouveau. On a retrouvé Isabelle Rivoire
M. Harmelin est-il auprès de vous ?
Oui, il est ici
Alors dites-lui qu'Isabelle Rivoire est morte. Son cadavre a été repêché, dans le fleuve Gaillarmont, en-dessous du pont des Arches, par un pêcheur
Roland et Laurence se regardèrent en silence.
Elle est morte depuis huit jours, poursuivit Féraud. Elle avait mon âge. Selon le légiste, la cause de la mort n'est pas la noyade, mais très probablement un coup sur la tête
Elle portait une seule boucle d'oreille en argent, ornée de turquoise
L'autre manque
Lors de sa mort, elle était habillée d'un jeans de marque Lee Cooper, d'un chemisier à bon Marché blanc sale et d'une veste en imitation cuir de couleur brune
Si vous désirez des détails croustillants, elle ne portait pas de culotte
Voilà qui remet tout en question !
Comme vous dites ! Elle n'était sûrement pas dans le bureau de M. Marechal, pour l'assassiner dans l'après-midi de jeudi ! Mlle Brisollier, conduisez immédiatement M. Harmelin à l'hôtel de police, dès que vous rentrerez
Très bien.
Mélissa Brisollier laissa tomber son portable. Il était 17 heures.
Vous avez entendu ? dit-elle en se tournant vers Roland. J'ai ordre de vous conduire au bloc
Qu'est-ce que c'est ? questionna France.
Encore un nouveau mort.
Il y a un mort tous les jours de ta vie ! ironisa la jeune fille.
Comme tu dis ! Et il faut absolument que je me rende à l'hôtel de police.
Ils tinrent conseil dans la cabine. Ludvina insistait pour que Roland laissât France, rue Picardie, une fois rentré. Elle y serait en toute sécurité. Armand, le chauffeur, ancien agent de police, ayant toujours son permis de port d'arme et possédait un revolver. France, pendant l'absence de Mélissa, serait sous sa garde.
Je serai rentré dès ce soir, dit Roland, très sûr de lui. Féraud s'engage encore une fois dans une impasse. Il lui est facile de définir les mobiles qui m'auraient poussé à abattre Hubert Marechal, mais je ne vois pas pourquoi j'aurais assassiné Isabelle Rivoire. Quand elle a été tuée, elle portait sans doute ses deux boucles d'oreilles
On n'en a retrouvé qu'une sur son cadavre
L'autre a donc été jetée ou perdue dans le bureau de Marechal. Par qui ? Par moi ? Je serais le meurtrier d'Isabelle Rivoire ? Ça me paraît difficile à prouver !
Bien, dit Mélissa. Vous serez peut-être libre dès ce soir mais, en attendant, il faut venir avec moi.
Croyez-moi, dit Ludvina, l'oncle Robert veillera personnellement à ce que toutes les précautions soient prises
Je reste avec France, ajouta Laurence. Nous ne la quitterons pas une minute.
Roland approuva d'un signe de tête et se mit à la barre. On aperçut le petit voilier de Renaud qui se dirigeait vers le port Marzouk. Laurence vint s'asseoir auprès de Roland, la tête rejetée en arrière, les cheveux au vent.
Féraud, dit-il, voit juste, au moins sur un point : la boucle d'oreille a été déposée, tout exprès, par le meurtrier d'Hubert Marechal, pour faire croire qu'Isabelle Rivoire était encore en vie. Toujours pour la même raison, il a rapporté le sac de voyage dans l'appartement de Sarah Moreau, qui a dû le surprendre à ce moment.
Mais je n'arrive pas à comprendre, dit Laurence, pourquoi on a tué Isabelle en premier et Hubert ensuite ? Tu dis qu'ils se sont partagé une somme assez conséquente ! Qui avait intérêt à les supprimer, à ton idée ?
- Je ne sais pas, l'acheteur de la drogue, peut-être ! Avaient-ils trafiqué le prix de la marchandise fournie ? La marchandise elle-même ? Je me souviens de la figure d'Hubert quand il a vu que je me préparais à publier la photo d'Isabelle Rivoire. Il ne savait pas, à ce moment-là, que la police avait déjà ouvert une enquête. À mon avis, il n'ignorait cependant pas qu'elle était morte
Tu penses que c'est lui qui l'a tuée ?
Non ! Sans ça, comment expliquer la présence de la boucle d'oreille dans son bureau ? À mon avis, c'est celui qui a déposé la boucle d'oreille qui est le meurtrier d'Isabelle Rivoire. Ce personnage ne s'attendait pas à ce que l'on retrouve le cadavre de sa victime et pensait rester tranquille pendant que la police courait après un fantôme
Si toutefois Isabelle Rivoire est réellement morte
Elle peut très bien se faire passer pour morte ! Après tout, le corps n'a été identifié qu'au moyen de la boucle d'oreille
C'est peut-être le corps de quelqu'un d'autre ? Tu te souviens du phare et de sa photo ?
Le visage de Roland se rembrunit. Il revit le sloop barré par Renaud et, à son bord, la jeune fille qui dissimulait son visage.
Tu as raison, dit-il. Il ne faut écarter aucune hypothèse. Le phare n'est pas à prendre en considération. L'instantané a été pris bien au moins quinze jours avant la description des vêtements actuels et, en plus, elle était mieux habillée sur cette photo...
La petite jetée du mouillage se dressait devant eux. Ils étaient arrivés. Pour Roland, la première chose à faire était de mettre France en lieu sur dans le Quartier Maritime, rue Picardie.
Il ne peut rien lui arriver ici, dit Laurence. Nous allons former autour d'elle une véritable garde du corps
J'aime mieux savoir France sous votre garde que sous celle de qui que ce soit
Il embraya en marche arrière et il lui murmura à l'oreille.
France a besoin de toi, moi aussi
Que dois-je faire ? demanda Ludvina, debout sur le pont avant.
Sautez sur le quai, cria Roland.
Laurence suivit Ludvina, tenant Mme Lefranc par la main. La brave femme prit le petit cordage de chanvre qui servait d'amarre de poupe, en disant qu'elle n'y arriverait jamais. Roland leur donna un coup de main et serra France dans ses bras. Tout le monde souriait. France aurait bien voulu que son père ne la quittât pas. Bien qu'elle aimât beaucoup Ludvina, elle ne pouvait que trop comprendre que son père avait des ennuis.
Tu aimes bien Ludvina, hein ?
Évidemment !
Et Lo ?
Bien sûr.
Tu n'as donc plus besoin de moi ?
France tourna le dos à son père, en haussant les épaules. Il aurait tant voulu lui affirmer que tout ça n'était qu'un malentendu et que ça allait s'arranger en un rien de temps. Quand France avait haussé les épaules, Roland se souvint d'une phrase de Saint-Exupéry, dans Le Petit Prince : « Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c'est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours devoir leur donner des explications. »
Aurait-il dû comprendre que sa fille n'avait pas perpétuellement besoin, d'un journaliste, auprès d'elle, mais d'un père comme tous les autres ? Elle devait se féliciter d'avoir Lo, comme elle disait, pour amie. Au moins, avec elle, on était sur de comprendre quelque chose à la vie. Comme Saint-Exupéry, France avait déjà beaucoup voyagé. À onze ans, France avait déjà eu beaucoup de contacts avec des tas de gens sérieux. Elle avait vu des grandes personnes de très près et ça n'avait pas changé son opinion.
C'était ça qui était écrit dans Le Petit Prince. C'était France Le Petit Prince, et c'était comme une petite princesse qu'elle se comportait souvent, quand elle ne surfait pas sur le Net, évidemment ! Tout à coup, la petite princesse de Roland se retourna, le regarda droit dans les yeux et lui demanda, la main dans la main, en traversant la pelouse, de ne pas rentrer trop tard. Ludvina essayait de joindre Pierre, au bureau, par téléphone. Elle voulait lui dire que Le Rutilant était à sa disposition et qu'il pouvait partir pour Chalou-les-Bains. Mélissa s'entretenait avec Armand, le chauffeur, des mesures de sécurité à prendre. Cet Armand était un gaillard qui semblait sûr de sa force. Il dit, en montrant France :
Je veille sur la gamine. Ne vous en faites pas, M. Harmelin !
La gamine ! s'exclama France. Vous voyez une gamine ici, vous ?
Il valait mieux, se dit Roland, qu'Armand ne joue pas à ce jeu-là avec sa fille. Il est sûr de perdre. Ludvina revenait, l'air désappointé.
C'est bien contrariant. Je n'ai pas pu joindre Pierre. S'il s'embarquait maintenant, il aurait encore deux heures de jour devant lui. Mauricette, sa secrétaire, est en congé et on l'a cherché à travers toute la rédaction sans arriver à mettre la main sur lui. Je me demande pourquoi il travaille même le samedi
Il n'y a rien de spécial
Peut-être préfère-t-il mettre au point quelques détails pour la semaine prochaine, loin du bruit, dit Roland.
Sans doute. Je suis certaine que tout va bien s'arranger, M. Harmelin, je vous attends pour dîner.
Merci. Je ferai mon possible pour être à l'heure, dit Roland en souriant.
Avez-vous le temps de dire deux mots à l'oncle Robert ? Il souffre beaucoup et le docteur a dû lui faire une piqûre de morphine, mais il voudrait vous parler. C'est en haut de l'escalier, la première chambre à droite.
Faites vite, Roland, dit Brisollier.
Roland trouva Robert Candat étendu dans son lit, le dos soutenu par une pile d'oreillers. Assise à ses côtés, une infirmière en blouse de la Croix jaune et blanche faisait des mots croisés. Le vieil homme eut à peine la force de sourire à son visiteur. Après avoir demandé à la garde-malade de se retirer un instant, il fit signe à Roland de s'asseoir.
Tout de suite, je regardais votre petite fille, par la fenêtre. Elle est vraiment charmante
Je voudrais bien l'emmener loin de Noland. Si l'offre de M. Bertaud tient toujours, pour le bureau de Noland-Centre, je suis prêt à l'accepter
Je me demande si la police y consentira, dit le grand Patron en hochant la tête.
C'est à voir. De toute façon, je crois que je n'ai plus rien à faire à La Dépêche de Noland
En effet. Pierre se montre très affecté. Il m'a parlé, hier soir
C'est pour ça que j'ai voulu m'entretenir avec vous
Il m'a dit qu'il me fallait choisir entre vous deux
Dans ces conditions-là, vous comprendrez ce qu'il me reste à faire ?
En somme, vous me congédiez par personne interposée ?
Non, pour le moment, je vous mets en vacances avec six mois de traitement plein.
Je vous remercie, vous faites bien les choses. Mais c'est avec émotion que je constate combien vous obéissez aux ordres de votre petit chef.
Pas du tout ! Pierre a besoin de se reposer, simplement ! Il affirme qu'il ne peut pas rester, en même temps que vous, au journal; sa présence y est pourtant nécessaire
J'ai essayé de le raisonner
En vain ! Il fait une dépression nerveuse. Je n'imaginais pas que l'amitié qu'il avait pour Hubert Marechal était aussi profonde.
En ce qui me concerne, c'est aussi bien comme ça !
Robert jeta un regard par la fenêtre, sur le Détroit. Au premier plan, entre les branchages, apparaissait l'avant du Rutilant, dont la cabine et le toit restaient cachés par le feuillage des chênes. La marée montante venait lécher la jetée; le vieil homme dit, presque à voix basse :
Hubert Marechal avait toute la confiance de Pierre
mais pas la mienne. Je n'ai jamais pu découvrir ses qualités et pourtant il devait en avoir; Pierre juge assez bien les hommes, d'ordinaire.
Edmond Renaud l'appelait le « lèche-botte »
Le grand Patron eut un sourire étouffé.
Après ce qui lui est arrivé à Noland-Centre, cette expression lui allait assez bien.
Candat avait l'air de chercher dans ses souvenirs. Roland attendit la suite, mais en vain; au bout d'un moment, il demanda :
Vous songez à ce mannequin ?
Tiens, vous êtes au courant ? Mon Dieu, nous avons été heureux de pouvoir étouffer l'affaire ! Marechal était venu me trouver avec l'air solennel qu'il savait prendre. Vous vous rappelez ? Il m'avait déclaré qu'il était seul responsable et que Pierre ne se doutait de rien
Mais de quoi s'agissait-il, en fait ?
Je croyais que vous connaissiez l'affaire.
Oui, mais pas dans les détails.
Marechal s'accusait d'avoir emprunté la voiture de Bertaud, à l'insu de celui-ci, pour promener la jeune femme. Il prenait l'accident sur lui, ce qui était d'autant plus délicat que le mannequin avait été grièvement blessé à la tête et aux hanches. Ça se passait, le soir, devant le plus grand music-hall de Noland-Centre, dont j'ai oublié le nom. Il y a toujours beaucoup de monde, sur les trottoirs à cet endroit. Je me souviens que le nom d'une jeune chanteuse étrangère flamboyait en grosses lettres rouges. Jenifer, voilà ! Elle venait de Paris !
Il avait choisi l'endroit et l'heure.
Il a fallu une assez grosse somme pour arranger l'affaire et éviter les plaintes. En tout cas, Hubert avait bien mérité de Pierre !
Je comprends.
Je ne suis pas né de la dernière pluie, et quand on a près de soixante-dix ans et quarante ans d'expérience derrière soi, on commence à comprendre les hommes
On finit par distinguer quelques catégories où la plupart peuvent se caser
Vous voyez ce que je veux dire ?
Non ?
Je veux dire qu'il est difficile de me prendre au piège, car j'ai pris mon parti des faiblesses de l'humanité ! Tout ce que je veux, c'est que les choses tournent rond ! Pas de sable dans les engrenages
Pas d'imprudence ! Cette fois, vous comprenez
On frappa doucement à la porte.
Monsieur Harmelin, il est grand temps de partir.
Ils reconnurent la voix de Mélissa.
Bonne chance, dit le grand Patron. Profitez pleinement de vos vacances avec Mlle D'amonville
Mais
Je vous ai dit que je n'étais pas né de la dernière pluie, n'est-ce pas ? Dans trois ou quatre mois, j'aimerais bien avoir une nouvelle conversation avec vous.
Je vous remercie, monsieur.
Dans l'escalier, Brisollier lui expliqua qu'elle avait appelé l'inspecteur Féraud au téléphone; elle n'avait pas pu le joindre parce qu'il poursuivait son enquête à l'extérieur. Il serait de retour à 20 heures. Roland embrassa France et lui dit à l'oreille :
Tu me promets d'être bien sage avec Lo, n'est-ce pas ?
Comme d'habitude !
Je te téléphonerai, sur son portable, dans une ou deux heures. Nous allons peut-être partir en voyage, ma puce !
Nous deux ?
Avec Lo
J'ai du travail jusqu'au dessus de la tête, Roland, dit Laurence, s'approchant. Si tu veux voir ma planification pour lundi, mon cher
Lundi, tu es en vacances pour deux ou trois mois
Ordre du grand Patron
Je n'ai jamais entendu une histoire aussi grotesque, Roland !
Qu'attends-tu pour aller lui demander ? Au-dessus de l'escalier
Première porte à droite
Je rêve ! Si c'est vrai
Ludvina, Laurence et France le regardèrent s'éloigner. Il était doux de voir France et Lo, bonnes amies, la main dans la main. Il en eut un sentiment de réconfort. Par-delà le cauchemar immédiat, un avenir proche se laissait deviner, clair et chaleureux; après un dernier regard vers le Quartier Maritime derrière lequel se dressait le Serein, Roland prit la route qui le conduisait dans le centre de Noland. Le Serein était plus qu'une simple montagne. C'était un monument; le seul monument, peut-être, qui était digne, après celui de Paul-Henri Noland, fondateur de la petite cité, d'être contemplé.
C'était la légende de la ville. Son ascension, sur l'autre versant, n'était pas classée comme difficile. De jeunes enfants de douze ans et des septuagénaires s'y étaient aventurés avec succès. Il n'était guère de pic au monde dont la renommée et l'attirance fussent aussi grandes. Cela tenait en partie à son aspect farouchement impressionnant, lorsqu'il étendait son ombre géante, au crépuscule, sur L'Abyssale.
Fin de la neuvième partie
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
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