Quinze ans, sans remise de peine !
de Christian Jean Collard



La porte s'ouvre et Marcel, émerveillé, respire la liberté. Quinze ans. Quinze ans derrière cette porte à attendre cet instant. Il devait en faire vingt, il avait bénéficié d'une remise de peine de cinq ans. Il n'y a pas sur terre, un seul homme plus heureux que lui.
Pourtant sa compagne, Manouche, n'est pas venue. Il y a longtemps qu'il ne la plus vue. Elle doit avoir changé. Quinze ans, c'est trop long. Il ne lui en veut pas. Il rêve.
D'autres femmes ont la peau douce, non ?
Il pousse la porte d'un café, pénètre dans la salle et s'installe à une table. Il pourra boire ou manger ce qu'il voudra, rester assis là le temps qui lui conviendra, personne ne lui en contestera le droit. Il est un homme libre.
« Une bière et un sandwich fromage.»
Il mastique son sandwich avec un rare bonheur. Quinze ans qu'il n'en n'a pas mangé d'aussi bon sandwich ! On a sans doute mis de la sauce « liberté » dedans !
À la table voisine, une femme lit un magazine. Il penche la tête pour en lire le titre : « La Mode & Vous. »
Quel beau titre pour un magazine !
Elle lève les yeux et croise son regard émerveillé. Il lui sourit. Il pourrait la draguer mais n'en fait rien. Il se contente de la regarder. Il se demande comment on fait encore pour draguer une femme. Il y a quinze ans, il savait. Il savait tellement bien qu'il en a tué une après l'avoir draguée parce qu'elle s'était moquée de lui.
Un coup de couteau !
La femme a repris sa lecture. Il regarde ses seins qui pointent sous le pull. Elle ne porte pas de soutien-gorge. Il espère qu'elle ne porte pas de culotte.
Il l'imagine nue. Quinze ans qu'il n'a pas vu une véritable femme. Il s'est juré de se rattraper, c'est vrai, mais il a le temps. Pour l'instant, « pouvoir » lui suffit. Savourer tout ce qu'il « peut » faire. Explorer, imaginer toutes les possibilités qui s'offrent à lui. Avoir le choix. Il se détend. Boit une gorgée de bière. Sort un paquet de cigarettes tout chiffonné de sa poche, s'en allume une, lorsque le patron lui dit : « On ne peut plus fumer, Monsieur, si vous avez envie d'en griller une, il y a la serre, là-bas… »
C'est vrai. Une fois dehors, on peut tout, et, justement, c'est parce qu'on peut tout qu'on ne peut pas tout se permettre. Plutôt que d'aller s'enfermer derrière une vitre d'un vilain jaune qui avait dû être jaune citron, il sort du café en ayant fait rouler les euros sur la table en bois.
Ce n'était pas encore l'euro, avant, quand il se rendait au café et, à cette époque, c'étaient des guéridons en faux-marbre, sur lesquelles on faisait rouler les francs.
Quinze ans. Il allume sa cigarette. Il répète, depuis tout à l'heure : quinze ans. Pour un malheureux coup de couteau. La femme n'était même pas morte. Un peu de sang. Elle avait crié, tourné autour d'une petite table carrée en bois blanc, teintée en vilain brun, s'était rendue dans la salle de bains pour voir l'effet escompté, saisi un drap de bain et se l'était mis dans le coup comme pour retenir le sang et puisse dire : « Vous voyez ce qu'il m'a fait ? »
Il était resté calme. D'un pas lent, pendant que la femelle criait toujours, il avait composé le numéro de téléphone de son toubib, qu'il avait trouvé dans un agenda téléphonique assez grand, beige et brun, avec, dessus, une réclame passée par le temps. Était-ce la femme du toubib qui avait répondu ? Sans doute. Il ne se le rappelait plus. Il avait dit, calmement : « Prévenez le docteur que je viens d'essayer de tuer Roxane et que j'ai raté mon coup ! »
Ensuite, il avait prévenu Manouche. Elle était venue en courant, ou plutôt en voiture, et, elle lui avait demandé, sentant le drame : « Que s'est-il passé ? », il avait expliqué d'un geste vague en lui tendant son couteau à fromage plein de bon sang.
Pendant que Manouche s'occupait de Roxane, il ne savait plus comment des cousins avaient été alertés; toujours est-il qu'un cousin par alliance avait trouvé dans le parc le couteau dont Manouche s'était débarrassé, et, fier de sa découverte, il avait crié : « Voici l'arme du crime ! »
On avait cherché le « Tueur », mais il avait disparu !
Lorsqu'il était rentré, la police était toujours présente. On se serait cru dans le feuilleton « PJ ». Plus de cinq policiers s'étaient jetés sur lui, en lui disant : « les mains derrière le dos, tourne-toi, allez ! Salaud ! » Il s'était tourné, poliment, calmement, et un policier qui avait voulu faire du zèle avait postillonné près de son visage : « Tu sais ce que ça va te coûter, ça ? »
Il se souvenait très bien avoir répondu : « Vingt ans, minimum, sans remise de peine ! Ne froissez, cependant, pas mon costume. D'autre part, pourquoi me tutoyez-vous ? » Le jeune policier, attendant de l'avancement, avait hurlé : « Et ben ! Tu entends ! Faudrait parler à Môsieur avec des gangs ? Si tu veux nous impressionner, c'est raté ! »
Regardant le policier qui s'arrêtait pour se griller une nouvelle clope, il se souvenait avoir répliqué à son adresse : « Est-ce que votre mère sait que vous êtes là ? »
Levant la main, le jeune policier avait voulu le frapper, quand son bras avait été retenu par le commissaire de police. « Si ça devait passer aux assises, avait-il dit, n'espérez pas vous en sortir avec un blâme, inspecteur ! »
Et, le jeune homme, rouge de colère, avait ironisé : « Ce sera sa parole contre la mienne, patron ! » Le commissaire de police répliqua : « Vous savez ce que ça vaut la parole d'un flic, de nos jours ? »
Le jeune inspecteur, depuis quinze ans, ne devait plus avoir d'acné, sans doute avait-il été muté dans quelque ville de province à cause de son caractère agressif. Roxane avait laissé faire, laissé dire, il s'en souvenait. Tous l'avaient pourtant prévenu : parlez ! Il avait répondu : « Je n'ai rien à dire, qu'on en finisse ! ».
Les policiers n'étaient pas contents. De toute façon, il y avait le couteau et Manouche. Ils prévoyaient un procès : c'était nécessaire.
On l'avait conduit au commissariat pour une audition. Le jeune policier avait voulu foncer sur lui en montrant ses poings, puis, tout à coup, il s'était écroulé. Un croche-pied. Face contre terre. La lèvre ensanglantée. Le nez cassé. Sa jolie gueule d'ados ne plairait plus aux filles. Cela en était décidément trop. En se relevant, avant de lui rendre la monnaie de sa pièce, le jeune policier avait lancé : « Tu vas regretter ton croche-pied toute ta vie ! Pendant vingt ans ! Sans baiser, sans rien… Tu entends ? »
Sur sa chaise, Marcel avait répondu : « Peu m'importe les femmes, Monsieur le psychiatre, je suis homosexuel ! »
Le procureur du Roi s'était déplacé, en personne, pour conclure cette triste affaire et, demandant au jeune policier de libérer les poignets de celui qu'il venait de cuisiner, avait murmuré : « Un hôpital psychiatrique attend Monsieur » Et, en direction de Marcel : « Vous pouvez avancer ? Aidez-le, inspecteur ! »
Marcel se le rappelait, derrière lui, des larmes ruisselaient. Avant de quitter la salle d'audition, Marcel se souvenait s'être retourné et, avec douceur, comme toujours, avait murmuré : « N'ayez aucun remord, inspecteur, vous avez fait votre travail correctement… Une chose, cependant, quand vous vous trouvez en présence d'un individu, quel qu'il soit, n'oubliez pas le « voussoiement »
Il y avait un peu plus de quinze ans, à cause des papiers à remplir, des questions, des interventions, des permissions de visite, de l'étage où Marcel dormirait et aurait son lavabo, ses vêtements. Enfin, ce qui était l'ordre du jour. De chaque jour. Pénible pour certains. Un ordre qu'il fallait assumer. Beaucoup ne résonnaient plus. « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu », disait Voltaire.
Nombre de gens se plaignaient du manque de liberté. Certains avaient été délaissés par leur famille. Ils étaient seuls depuis des années et, presque chaque nuit, on les entendait pleurer. Ils n'étaient plus des hommes. Leur personnalité, cette fonction par laquelle un individu conscient se saisit comme un moi, ne représentait plus rien, sinon des troubles de la personnalité de base.
Marcel se souvenait de son arrivée à l'hôpital et de l'accueil qui lui avait été réservé : « Qu'est-ce que tu as fait ? Pourquoi es-tu là ? Si tu ne veux rien dire, dis-toi bien que, ici, on sait quand on entre, mais pas quand on sort ! Moi, par exemple…»
Il s'était arrêté. Marcel avait tout de suite compris qu'il ne sortirait jamais. Il aurait une maladie grave, il se suiciderait d'une façon ou d'une autre, il attaquerait une infirmière lors d'un accès de démence ou bien encore…
Marcel avait rendu des services à tous. À ceux qui voulaient épouser une doctoresse à tout prix ou se promener seul avec une infirmière dans les bois qui jouxtaient l'hôpital; il s'était défoncé, sachant qu'il ne servait à rien de pleurer sur soi-même quand on avait fait le con. Il assistait à l'office religieux du dimanche matin, répondait à toutes les questions auxquelles il savait répondre.
Un jour, bien que cela eût été interdit, il s'était rendu au troisième étage de l'hôpital. Il y avait découvert des personnes âgées, en chaises roulantes, qui étaient « parquées » comme des bêtes, attendant « la grande faucheuse ».
Le temps avait passé, avec les jours et la lune qui passait chaque nuit, le soleil quand il se montrait, la pluie, la neige et le vent. Tout le monde avait une tâche à accomplir. Pour un nombre déterminé, ces tâches étaient un passe-temps, en attendant l'issue finale. Elle pouvait venir de différentes manières.
La vieillesse et l'incapacité à se mouvoir : on montait au troisième étage. La démence caractérisée : on était parqué aussi, derrière des fils barbelés. On pouvait courir, jusqu'à ce qu'on se blesse et que la blessure s'infecte à tel point qu'il était devenu impossible de soigner « le malade ».
Il y avait les cas des désespérés dont les familles ne s'intéressaient plus depuis le jour où « le malade » était entré à l'hôpital psychiatrique.
Plus rares étaient les gens comme Marcel qui, après de nombreux examens, avaient réussi leur sortie. Sans évasion. On ne s'évadait pas de l'hôpital ! On obtenait son bon de sortie et, ce matin, par exemple, on aurait pu entendre derrière Marcel un homme crier : « Un libéral ! ».
Comme en prison.
Il se lève du banc où il vient de faire le bilan de quinze ans d'hôpital psychiatrique. Manouche n'est pas venue. Son paquet de cigarettes est vide. Il ne sait où aller et entre dans le bistrot où il avait l'habitude d'aller prendre un verre. Chez Gaston. Il est toujours au poste, derrière son zinc. Le garçon se déplace, à gauche, et Gaston s'avance vers lui : « Vous désirez, Monsieur ? » « Un scotch, s'il vous plaît ! »
Gaston ne l'a pas reconnu.
Donc, après quinze ans, il doit avoir fameusement changé. Une jeune fille de seize ou dix-sept ans sort de l'appartement, se dirige vers la porte suivie de Gaston qui lui donne encore un peu d'argent en lui faisant promettre de ne rien dire à sa mère. C'est une des filles de Gaston.
Comme autrefois, aussi, Marcel regarde le manège qu'il a vu tellement de fois qu'il se met à sourire. Cela ne plaît pas à Gaston qui lui lance : « Je vais bientôt fermer, Monsieur… Quand vous aurez fini votre bière… »
Mais oui, mais oui ! Marcel ouvre la porte et sort dans la nuit. Il pleut. Il vente. Il fait gluant.

FIN
Christian Jean Collard,-



Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/

Retour au sommaire