Ce jour-là, Marc Jolivet arrive dans le Pays de Liège en compagnie de son frère Lucien. C'est le 1er janvier, c'est l'hiver. Le froid vous pique les paupières, vous brûle le visage, vous taille la nuque. Les deux hommes descendent à l'hôtel Mercure, 100 boulevard de la Sauvenière, dans le centre de la ville, où on leur propose une chambre magnifique. Ils acceptent et, après le déjeuner, partent flâner.
Pour Marc, héritier d'un domaine aux alentours de la ville, il s'agit d'une véritable harmonie entre son histoire d'homme et sa poésie, entre sa vie et ses rêves. C'est un rêveur, Marc. Lucien est plus terre-à-terre. C'est pourtant de Liège que son histoire apparaît si poétique, si historique, si humaine. C'est-à-dire dans les conditions de l'art.
Beau langage vraiment que le dialecte Wallon, certes, mais il ne le parle point, ne le sait point. Une lacune de jeunesse. Il retrouve cette ville, aujourd'hui, telle qu'on lui avait décrite. Elle a changé, depuis le temps lointain de sa dernière escale. Avant son départ pour Liège, certaines gens, avaient prévenu Lucien en ces mots « faites attention, il est faible, débile, sale, malpropre, méchant, malicieux, on ne peut jamais lui faire confiance, il trouve toujours le moyen de s'échapper, il s'échappe comme une anguille. »
En parlant de lui, ces personnes avaient l'idée confuse de serpent, de reptile, l'idée d'astuce glissante, et cela s'était complété d'autres mots lorsqu'il était revenu d'Afrique. C'était une dégradation de teintes qu'on lui attribuait. Pourtant, il y aurait une curieuse histoire à rédiger sur ces pays merveilleux que l'humanité a rêvés à chaque âge,
Le parrain de Marc vivait au Congo, l'oncle Georges en Amérique, à New York, où il s'occupait des relations avec la presse et le gouvernement ; le frère de l'oncle Georges demeurait en Indes ou pays des perroquets et des hommes noirs à lèvres rouges ; le fils de ce dernier avait choisi de s'employer aux religions d'Asie, dans un fond de désert
La jalousie s'était toujours étendue davantage envers la famille de Marc et, sans doute parce qu'elle était plus près de chez eux, les envieux n'aimaient guère la Belgique. Lucien ne parlait guère de la famille et, pourtant, ne s'était-il pas déjà rendu aux pays de neige, la région blanche ? Il n'en avait point parlé, sachant que les peuples du Midi rêvent toujours le Nord où les femmes ont les mêmes pouvoirs que les hommes, ce qui est un trait des races du Nord. Et ceux du Nord rêvent le Midi, comme jouissance, comme passion.
Toute l'histoire n'est-elle pas, d'ailleurs, cela : un flux qui vient de là-haut, du fond de l'horizon, pour mourir sur une grève chaude ou le sable est si fin ?
Lucien appréciait la vie, comme Marc. Ici, on voit que Liège a de belles coutumes. À la terrasse du café « Les Princes-Évêques », place de la République française, Marc et Lucien conversaient de souvenirs, lorsque leur voisin de table, entendant leurs propos, se permit : « Le souvenir est l'espérance renversée. On regarde le fond du puits comme on a regardé le sommet de la tour ».
Après quoi, il partit.
Marc et Lucien, qui avaient vécus un peu partout, dans la neige ou en Afrique, et avaient étudié différentes cultures ne furent pas choqués par la citation de cet homme du peuple et, au contraire, Marc la nota dans son agenda. Il notait tout, ayant peu de mémoire. Une page de son agenda se détacha et Lucien la ramassa vivement. Sans prêter au texte une intention malsaine de curiosité, Lucien lut : « Mon chien est mort hier. Je m'ennuie de plus en plus. »
_ Que fais-tu de Marc-Antoine, ton labrador ? remarqua Lucien. Ce billet est vieux de cinq ans.
Marc se souvenait à peine du lendemain de la mort de son chien. Il en avait acheté un autre qu'il avait baptisé : Marc-Antoine. À Liège, les deux frères visitèrent beaucoup de musées et se renseignèrent sur les monuments historiques et leur histoire. On peut faire beaucoup de choses en une journée. Après le dîner, ils causèrent avec une personne qui tenait en roture un café où se réunissaient des petites gens. Cette appellation, au sein de la République d'Outremeuse, datait à n'en pas douter du terme désignant l'état des terres dépendant d'un fief qui n'est pas noble.
Contrairement à son passé, la ville avait changé. « Autrefois, dit la tenancière, l'immortalité de l'âme a été inventée par la peur de mourir ou par le regret des morts, je voudrais encore être à ce temps, notre ville ne croit plus en cette immortalité et exploite l'immoralité à sa place ! »
Marc avait fumé quatre pipes et savait qu'il ne s'endormirait pas de si tôt. Il songeait au bord de la Meuse. La fille d'un pêcheur briquait le pont avant d'un navire au nom flamand. Marc aimait ce pays et se demanda pourquoi il y avait si longtemps qu'il n'y était plus venu. Ce jour, pour un peu, il aurait songé à y habiter. Tout charme s'en alla lorsqu'il pensa qu'ils devaient tous deux s'en retourner après-demain.
Sa femme l'attendait sans doute avec crainte qu'il ne l'aimât plus. Lucien ne s'était jamais marié pour ne pas abandonner une épouse seule aux travaux domestique et à l'entretien de la maison dans son ensemble. Jeanne, la femme de Marc, ne l'aimait pas au temps de leur rencontre précisément à cause de ses trop nombreux voyages. Ce n'était pas une vie pour une femme que de rester toujours toute seule. Maintenant, Marc l'aimait profondément et ils se comprenaient mieux.
Cependant, même quand il la regardait, il était souvent ailleurs. Il savait qu'elle songeait perpétuellement aux joutes au lieu de passer une nuit de dialogues. Elle été pucelle, lorsqu'il l'avait connue. Et ce ne fut pas lui qui l'avait déflorée. Il préférait ne pas avoir à faire cet effort. Les barques au port autonome de Liège, par ce clair de lune, à présent, semblaient une ligne de grands oiseaux, prêts à s'envoler. Pendant que Lucien, au café du coin, s'enivrait, Marc contemplait avec envie les longs bateaux, comme il le faisait dans le midi, et surtout quand ils emmenaient au loin ceux qu'il avait reçus chez lui.
Il se leva, se dirigea vers le petit café où son frère était dans un état d'ébriété avancée. Malgré une douce insistance, Lucien ne voulut rien entendre et, malgré sa répugnance pour la méthode forte, Marc dut l'employer afin de ramener son frère à l'hôtel Mercure. Désolé par l'attitude de Lucien, Marc décida de rentrer par le prochain avion pour la France.
Jeanne l'attendait à l'entrée du tarmac, en souriant, voyant la mine affligée de Lucien.
Quelle heure était-il au juste, en ce jour du 1er janvier ?
Marc n'aurait pu l'avouer avec certitude.
FIN.
Christian Jean Collard,-
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/