La chaumière
de Christian Jean Collard



I1 y eut d'abord une bourrasque. Elle aboya. Elle avait la rage des vents. Toutes les brindilles de bois furent raflées, enlevées en l'air et emportées au loin. Les murailles crépitèrent sous la grêle. Le chaume fléchit. On était en hiver. La fenêtre du nord trembla. Un souffle glacial fonça sur la chaumière avec fureur. Un homme encore jeune sentit le froid couler dans la pièce en sifflant au ras du sol. Les hauts du ciel poussèrent des clameurs, des armées de nuages reculèrent préalablement à tous ces événements.
Dix-sept heures sonnaient à la Cathédrale.
La chaumière, se plaignant d'abord, luttait contre le vent. Une dame, bien née, en mettait un coup. Les murs en torchis, crevés par les gelées, cédaient de toutes parts et, là-bas, une charpente, aux poutres volées, s'effondrait soudainement. Il est vrai que, jadis, le père, aux premiers froids, s'était contenté de boucher les trous avec des fagots. Lorsque la femme atteignit le bois, le vent grossissait de plus belle. La pluie tombait par courtes rafales qui firent crépiter le bois mort; l'ombre était si épaisse que l'on ne distinguait plus le sol.
L'averse roulait toujours avec un bruit de grêle. C'était une pluie à grosses rayures comme de la toile de chanvre; une pluie des Fourons qui mouille sous la peau. Cette large pluie d'hivers, presque sans faiblesse, était venue du Grand Nord. Au bas du plateau, de l'autre côté, un peu comme place Saint-Sulpice, à Paris, une route était coupée par un torrent qui commençait à rouler des eaux grasses.
L'écume de ce torrent jetait aux rocs ses blanches mousselines. En ce jour, l'homme était à l'orée du bois, non loin de la muraille blanche; ce temps-là lui donnait le cafard. Des idées noires hantaient sa mémoire lui rappelant sans cesse à cause de quelles personnes, voici plusieurs années, il avait vécu une tragédie; c'était la faute des autres. À l'époque, il s'était dit que son amour pour le cher disparu méritait bien une récompense, mais les gens n'avaient point compris.
À les entendre, il n'y avait qu'eux qui souffraient; ils songeaient que le ciel les observait au bord d'un gouffre amer.
Certes, les faits avaient été brusques.
L'homme que le fils Serty était devenu aujourd'hui se souvenait du décès de son père, alors qu'une grêle semblable à celle de ce jour avait pétillé sur la muraille et ressemblé à une couronne d'étoiles.
Il se souvenait, peu avant d'entrer dans la chaumière, à l'époque, avoir murmuré entre ses dents :
- Papa...
Parce que c'était la chaumière du père depuis des lustres. Le père l'avait construite à l'âge de trente-cinq ans dans ce hameau. Serty Junior y pensait, aujourd'hui, sans doute à cause de la grêle. À l'intérieur de la bâtisse, la mère tisonnait un vieux poêle en fonte; elle était plus jeune que le père, mais non que le poêle. Elle se laissait aller. Sa chaumière était tant bien que mal entretenue par des voisins. C'étaient de braves gens. Ils ne demandaient jamais rien. Mais, depuis la mort du père, la mère donnait tout aux étrangers; elle croyait que son fils s'en moquait.
Aujourd'hui, quand le fils était entré dans la chaumière, la première chose qu'il avait regardée fut la photographie de son feu père, sur la vieille cheminée en marbre. Puis, le fils avait fait quelques pas vers le vieux fauteuil où s'asseyait sa mère et lui avait demandé comme il l'eût fait envers n'importe quelle autre personne :
- Avez-vous mangé, maman ?
- Oui, Justin, avait-elle répondu.
Justin venait encore la visiter de temps en temps, l'après-midi du mercredi et du vendredi, mais pas trop souvent à cause de son mauvais caractère, de la fausseté de ses propos, et Justin se doutait qu'elle lui mentait une fois de plus. Néanmoins, il avait pitié de cette femme. Elle n'avait plus d'âge, et ne savait plus très bien ce qu'elle disait la plupart du temps. Des larmes coulaient, comme d'habitude, sur ses joues au genre neutre, bien qu'elle affirmât ne plus savoir pleurer. Elle n'avait jamais été franche et ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait le devenir.
Justin songeait même :
- Ils ne seront donc jamais sincères dans ce hameau de mes deux ?
Il avait toujours eu l'habitude de dire ce qu'il pensait, mais aujourd'hui il n'avait rien avancé. Il s'était simplement souvenu du beau visage de son père, lequel était bel homme. Peu avant sa mort, rien ne le divertissait autant que son chat. Jadis, il affirmait à la ronde en plaisantant :
- Mon chat est un spectacle charmant. C'est un philosophe distingué, un poète, un penseur, un fabuliste et une réelle réussite sociale. D'ailleurs, il vit dans son royaume, parmi les animaux. Lorsqu'il fait une fugue, au bout d'un temps, il revient malgré tout sur mes genoux : il m'est fidèle, quoi !
Justin, aujourd'hui, se souvenait qu'autrefois ce chat avait été celui de son père. Uniquement le sien ! Dans ce village, où tous se connaissaient, tout le monde le savait depuis des années.
Le tailleur, derrière sa fenêtre, qui piquait à la machine constamment, l'entendit-il dès son arrivée dans ce modeste hameau ? Guy, le maçon et le carreleur du bourg, qui faisait sonner sa truelle deux rues plus loin, l'avait appris par la rumeur publique. L'histoire du chat était venue aux oreilles de pépère, le menuisier du patelin, lequel rabotait à longueur de journée sur un établi. Quant au boucher, dans sa boutique de première catégorie, derrière son étal, ce furent ses clients qui lui avaient relaté le fait, pendant qu'il aiguisait des couteaux sur une meule plus vieille que lui, mais, le premier qui lui avait annoncé la nouvelle, dans ce trou perdu, avait été le facteur répondant au prénom de Julien.
En ce jour, personne n'ignorait plus que, « Aux Deux Chênes », voici trente et un ans, Justin avait pleuré la perte de son père. Ce ne furent pas les voisins qui avaient versé des larmes quand le père s'en était allé vers d'autres horizons. Quant à Gustave, il ne manifesta aucune inquiétude en cette année lointaine.. Il n'y avait eu que Justin à comprendre ce qui s'était passé. Le ciel, au vent clair, gondolait telle une soie. Quelques mois plus tard, toute la terre avait été pavoisée d'un jeune printemps, la vie fut dense et les grisards avaient agité leurs petites mains de feuilles tout en semant de l'ombre comme des fleurs bleues pour une procession.
La veuve du père n'avait point alerté les voisins, appelé au secours. Elle n'avait pas décrété, les larmes aux yeux, en femme outragée :
- C'est Gustave qui a tué mon mari. C'est à cause de lui que je suis toute seule, à présent, dans la chaumière.
Il est vrai qu'elle ne le savait point. Elle était restée digne, songeant à un accident. Quelqu'une avait questionné, cependant, à son endroit :
- Tu ne vas pas à la falaise, Henriette ?
Le fils, Justin, avait répliqué :
- Quand on est mort, chère Madame, c'est généralement pour longtemps.
En ce mois d'hiver, le moulin de la chaumière s'était arrêté de tourner depuis longtemps et la pluie, les éclairs comme les luttes n'arrangeaient rien. Henriette le savait. Sans son époux, en ce jour, elle n'avait plus rien à gagner. Autrefois, le père ne disait jamais rien quand Henriette faisait son marché tous les vendredis, le jour de Vénus. Même s'il s'était rendu compte que Gustave cherchait à lier connaissance avec sa femme. Et il ne se privait pas, Gustave, les yeux fiers, de questionner Henriette le jour du marché, quelque peu ironique :
- Le Bon Dieu fait toujours tourner le moulin de la chaumière, madame ?
Elle s'exclamait les joues rouges :
- Pardi !
- Vous en avez de la chance, avait-il constaté.
Le moulin et la chaumière n'étaient-ils pas d'un seul tenant ?
Cette époque était révolue et Gustave n'avait plus rien à conjuguer depuis le jour de la mort du père. Jadis, lorsqu'il faisait bon vivre, le père allait souvent sympathiser avec les gens simples des fermes et ne se prenait pas pour le maître du bourg. Après son trépas, Gustave avait déclaré envers Henriette :
- Ici, maintenant, les odeurs ne seront plus les mêmes, je le sais, et ce n'est pas uniquement une impression, Henriette....
Cette dernière l'avait repris en rectifiant la fin de sa phrase :
- Madame, s'il vous plaît, M. Gustave !
Il avait compris et lui demanda de lui pardonner. Était-ce parti tout seul ? Assurément pas.
En cette fin d'un mois d'hiver, un touriste venu des Fourons observa le moulin et constatait qu'il ne tournait plus; aussitôt, il s'imagina que quelqu'un avait avoué la vérité à cette veuve en lui déclarant que Gustave avait poussé son mari au bord de la falaise. Cependant, Henriette n'avait jamais appris les circonstances réelles de la mort de son époux et n'eût pu accuser d'assassinat le jeune Gustave. Certes, rares furent ceux qui l'entendirent parler d'abondance, exception faite au chat et aux poules.
L'inconnu entra chez le boucher, le brave Victor.
- Il y a longtemps que le moulin de la chaumière ne tourne plus, Monsieur ?
- Depuis qu'Henriette est au cimetière, mon gars... Ce jour-là, je m'en souviens, j'avais appelé plusieurs fois, pour vérifier, sans recevoir la moindre réponse. Je m'étais rendu à la chaumière et là... un chat, sans doute mort de chagrin, semblait dormir sur les genoux de madame... une poule gisait sur le parquet, le bec ouvert, sans doute morte de faim. Quant à Henriette, mon garçon... Pourquoi ? Tu la connaissais ? Pourtant, je ne t'ai jamais vu dans le coin ?
- Je suis...
Tout à coup, il s'arrêta, imaginant le spectacle, et le brave garçon se mit à vomir dans la belle boutique du vieux Victor. Ensuite, il était sorti et personne n'avait jamais su son nom. Il faisait froid en ce mois d'hiver..
Fin

Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
http://vincentnicolet.typepad.com/

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