Un homme et une femme sont dans une voiture. Ils roulent lentement. Cette voiture est presque neuve. Elle a déjà eu deux ou trois pépins. Il a cru faire une affaire. BMW proposait une version exclusive et très limitée. Cette BMW n'avait été produite qu'à 2 600 exemplaires, uniquement réservés à l'Europe, en conduite à gauche ou à droite. « Le dernier modèle », comme il disait. Ce dont il se souvient très bien, pour ce modèle-ci, c'est le nom du concessionnaire : Brunet.
Dernièrement, il y a eu de nombreuses pertes d'huile qui venaient du moteur. Il a cru que ça passerait. Parallèlement, il a eu une autre fuite à la direction. Cela l'a agacé énormément. Il n'a pas voulu retourner chez Brunet. « C'est un charlatan », a-t-il dit. Il n'avait pas voulu sortir la voiture du garage. C'était trop dangereux de rouler avec cette forte perte d'huile. Il a fait appel à Alex. Un voisin. Une tasse de café, deux gaufres et il aurait vite réparé ça ! Pas du tout. Il a fallu plusieurs tasses de café, plusieurs gaufres, pendant plusieurs jours. Il a dû prendre un taxi pour se rendre au bureau. Il a demandé le numéro du portable de Bob, un des chauffeurs de taxis de la société « Roche & Cie », de telle façon qu'il ne soit pas obligé de passer chaque fois par la centrale de la société.
Lundi dernier Alex est passé à l'appartement pour lui dire que la voiture était en ordre. Bien qu'il eût travaillé en noir, il a bien fallu lui donner quelque chose à cet ami blanc. Autre chose que des gaufres. Il n'a rien voulu, bien entendu, en tendant la main pour recevoir. Mardi, il s'aperçoit que la voiture a toujours des pertes d'huile. Encore plus qu'avant la soi-disant réparation. Il a fallu se rendre chez un vrai garagiste. Alex a tellement mis de silicone, on ne voit plus le moteur. De quoi être tué net ! Vendredi, enfin, la voiture est prête à emprunter les routes sinueuses de Belgique.
La secrétaire de l'homme a joint Bob, afin de lui dire qu'il ne se déplace plus matin et soir. Pourquoi pense-t-il, tout à coup, à sa secrétaire ? Bien balancée, les seins fermes et petits, brune, les cheveux courts. Il n'a jamais couché avec sa secrétaire. Il y a songé un jour, puis il s'est dit que ça ne valait pas le coup. Il n'aime pas les complications. Toujours devoir se tenir à carreau, penser chaque jour que les « autres » peuvent vous mettre des bâtons dans les roues, par jalousie
Et puis, merde ! C'est vulgaire et ça peut lui faire perdre beaucoup de temps et d'argent. De toute façon, s'il n'a jamais trompé sa femme depuis qu'ils se connaissent, c'était par accident. Sans désir. Il s'est amusé, la semaine dernière, à calculer ce qu'une pension alimentaire lui coûterait s'il était pris en délit d'adultère.
Et les papiers à remplir
Ce n'est pas du tout son style !
Cet homme et cette femme roulent vers leur maison de campagne. Il a neigé, gelé. Il fait glacial. Sa femme a insisté pour se rendre dans leur petit nid douillet. Il a dit oui. C'est une très belle maison, en pierres du pays, située dans les Hautes-Fagnes. Des proportions superbes. Ils l'ont achetée voici quinze ans à une jeune Française qui ne voulait plus revenir en Belgique. Les travaux n'ont pas été des moindres.
Il a fallu tout refaire.
À ce stade, s'il fallait tout refaire, autant changer complètement le style de cette demeure qui, d'ailleurs, n'en avait aucun. C'est parti ! Des boiseries sur les murs dans toutes les pièces, les poutres aux plafonds, même aux toilettes, y étaient déjà, sauf dans le garage, la buanderie et le cabanon, au fond du jardin. Une piscine. Elle est couverte et chauffée en hiver. On peut s'y baigner nu à l'abri des regards indiscrets.
Dans le living, une longue table, dite des douze apôtres, des armoires de toutes sortes, un long bahut avec un vaisselier, des tableaux; dans le salon, d'autres tableaux, une fausse cheminée, démontée puis remontée pierre par pierre, avec un faux feu de plaquettes montrant des fausses flammes pour faire croire qu'elles réchauffent, alors qu'il y a le chauffage central dans les pièces. Il n'allait tout de même pas créer un feu ouvert à toujours recharger, lui qui n'aime pas les complications.
Ils ont acheté, un jour, un aquarium. Il en avait envie, il avait vu ça Dieu sait où. On l'a donné, c'était trop de travail. Sur un vaste mur, dans le fond, un téléviseur plasma Philips. Une folie de sa femme qui est accro de TV. Ça lui a coûté 3205 €, placement compris.
De grandes fenêtres donnent sur le jardin avec des croisillons. Les croisillons, ça va, les grandes fenêtres, ça fait parvenu; heureusement, ils ne s'en rendent pas compte. De lourdes tentures retenues par des embrasses. La cuisine est carrelée comme il l'a souhaité. L'ancien et le moderne s'y côtoient. Un long plan de travail, en carrelage aussi. La salle de bains est immense. Carrelée bleue et vert. Les chambres aussi sont carrelées à terre, comme partout dans la maison, sauf aux murs. Des tapis chauds. Des frises dorées. Des cadres dorés, un crucifix, les photographies des parents décédés sur les tables de nuit.
Il a un bureau dans une des cinq pièces de la maison. Ce bureau est vaste. Beaucoup trop vaste pour lui. C'est à peine si, derrière sa table de travail, on distingue sa silhouette. Il est fondé de pouvoir, bien qu'il n'ait jamais rien fondé, dans la scierie que lui a laissée son père à sa mort. Il a des tas d'ouvriers qui travaillent pour un salaire minable, il le sait, pendant qu'il se demande, maintenant, pourquoi il n'a jamais baisé sa secrétaire.
Ses vêtements viennent de chez un bon faiseur de Londres. Pour ses chaussures, il ne changerait de fournisseur pour rien au monde. Maintenant qu'il approche de sa maison de campagne, il conduit plus vite. Il pense. Il est en complet, chemise blanche, cravate. Ça fait sourire tout le monde. En arrivant, pourtant, il sait qu'il ira se changer. Un jeans, un col roulé, une veste écossaise, à carreaux, chaudement doublée.
Il ira voir les gardiens pour leur parler de la maison. Ça l'énerve. Ces gens se foutent de lui. Ils se mettent à travailler le vendredi, afin qu'il croit qu'ils n'ont pas arrêté. Il a voulu les foutre à la porte, plusieurs fois. À chaque fois, sa femme, Georgette, lui a dit que ce sont des pauvres gens.
Cette semaine, il est épuisé. Rien ne va plus. Ça a commencé par la voiture, les employés et les ouvriers qui rouspètent au sujet des salaires. La neige recommence à tomber sur le pare-brise. Comme pendant toute la semaine sur le pare-brise du taxi de Bob. Sa femme n'est pas belle. Elle a la peau sur les os, des lèvres fines et des cheveux comme des baguettes. Il y a longtemps qu'ils ne font plus l'amour. Elle a toujours su qu'il la trompait et que s'il ne le fait plus c'est par paresse et pour une histoire d'argent.
Elle est à la place du mort et a toujours l'air d'avoir perdu sa semaine. Elle parle peu. Elle a regretté de n'avoir pas eu d'enfants, elle aurait pu être aimée par eux, au moins. La petite fille de la gardienne s'appelle Adeline, sa marraine est la secrétaire de son mari. Adeline est en mauvaise santé, comme sa mère. Elle reçoit beaucoup de cadeaux. Si Georgette avait eu une fille, elle l'aurait appelée Chantal, comme sa sur. Il est vrai que son mari, dès le début de leur mariage, avait couché avec sa sur. Ils écoutent BEL-RTL. Un flash d'informations parle une nouvelle fois des caricatures de Mahomet. Une page de publicité. Jenifer chante. Georgette coupe la radio et murmure : « Imbécile
».
C'est le seul mot prononcé depuis leur départ de la ville, la voiture pénètre dans le garage.
Christian Jean Collard,
Récits curieux & Poésies,
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