*********
LA PREMIERE NUIT
La nuit de lombre et de la lumière
*********
Jai toujours été un peu paranoïaque. Je ne sais pas pourquoi, mais daussi loin que je puisse me rappeler, jai toujours eu plus de facilité à me représenter que lon me voulait du mal plutôt que du bien. Certains diront que, par les temps qui courent, cest plus une qualité quun défaut. Moi je nen sais rien. Toujours est-il que je suis allongée nue auprès de Nicolas, et quen le regardant, je me demande déjà ce qui se trame derrière ses paupières closes. Je me demande de quelles pensées il me spolie. De quels rêves je suis absente. Et ce nest pourtant que notre première nuit ensemble. La première nuit juste lui et moi.
Les volets de sa chambre ne sont pas complètement fermés. Entre eux, la lumière blanche de la lune se fraye un chemin. Elle tombe, vive et blanche, sur le visage de Nicolas. Il sourit un peu dans son sommeil. Il sourit de ce sourire étrange, en coin, de ce sourire qui me fait me demander ce dont il rêve. Ses boucles brunes tombent en bataille sur son front, et luisent dans la lumière blanche. Le brun de ses cheveux est plus profond encore à cause de la pâleur que la lune donne à sa peau. Pâle, brun et nu dans ce lit, il me fait penser à un ange déchu. Ses paupières voilent le vert profond de son regard. Le regard de Nicolas lui ressemble, il peut être tendre et cruel à la fois. Ce regard, il deviendra peut-être larme qui machèvera.
Nicolas est paisible, mais moi je ne peux pas dormir. En fait, je ne peux que rarement dormir la nuit depuis quelques mois. Je mets longtemps à trouver le sommeil, et je me réveille à laube. Je me tourne et me retourne dans son lit, dans sa chambre, et je ne peux pas trouver le repos. Jentends derrière moi sa respiration régulière, et je me demande à nouveau à quoi il rêve. Si seulement je pouvais être certaine que ce nest pas delle.
Moi quand je ferme les yeux cest encore lui que je vois. Nicolas a été juste un nom au début. Puis une ombre. Cest de cette ombre quest né le reste.
Nicolas. Elle men avait parlé plus dune fois, bien sûr. Je me souviens de la façon dont elle avait murmuré son nom la première fois, comme si elle en avait honte. Si bas que son souffle sétait un instant confondu avec le bruit des vagues qui sécrasaient sur la plage. Et moi, je navais vu que sa beauté à elle, lorsque ses joues sétaient colorées à son évocation. Jaurais dû savoir. Mais de nous deux, ça a toujours été moi la plus aveugle. Ses yeux à elle avaient oublié de souvrir à la naissance. Mais elle ne manquait jamais le moindre détail.
Nicolas était resté un nom jusquà ce jour de juin.
Le soleil tapait fort ce jour-là. Ou alors cest moi qui dans ma mémoire reste aveuglée par sa lumière vive, qui tombe à loblique sur le trottoir. Me donne limpression que le sol est mouillé a lhorizon. Comme une oasis lointaine. Je me souviens que je marchais dans la rue sans savoir. Sans me douter. Je marchais sans me poser de questions. Et puis jai vu cette ombre se dessiner sur le sol. Cette ombre derrière moi. Jai senti une main se poser sur mon épaule. Je me suis retournée. Et jai vu Nicolas.
Jai su immédiatement qui il était. Je me suis demandée brièvement sil mavait suivie au cimetière.
Mon regard a pénétré le sien. Il ny pas eu de mots. La substance entière de cette seconde se trouvait dans la tension de nos regards. Nous étions cette seconde-là. En-dehors de nous elle na jamais existé.
Et puis les secondes, toutes les autres, ont finalement repris leur cour, ségrainant une à une, comme les perles dun rosaire entre les doigts dun dévôt. Jai pris conscience soudain que mon souffle sétait coupé, et reprenait finalement, comme si rien ne lavait interrompu. Mon souffle, régulier comme celui de Nicolas, maintenant, lorsquil dort à mes côtés.
Nicolas ma demandé si jétais allée la voir aujourdhui. Jai hoché la tête, lentement. Il ma dit que cétait étrange que nous ne nous soyons jamais rencontrés. Je lui ai répondu quen effet cétait étrange, mais que javais beaucoup entendu parler de lui. Il a rougi un peu, comme une fille. Comme elle lorsquelle avait prononcé son nom pour la première fois.
Nous avons repris notre marche, lun à côté de lautre cette fois-ci. Nicolas qui parlait, parlait, pour ne rien dire. Ses mots navaient pas de résonnance dans mon esprit, je ne comprenais pas leurs sens. Je me taisais. Je ne lécoutais pas. Je pensais à elle. Et à lui.
Nous sommes arrivés à une intersection. Nicolas devait poursuivre sa route dans une direction, et moi dans une autre. Jai levé les yeux vers lui, et jai remarqué quil ne disait plus rien. Son regard était fixé sur moi, et jai lu en lui comme une attente. Il devait mavoir posé une question, que je navais pas entendue, et à laquelle bien sûr je navais pas répondu.
Et là, je ne sais pas ce quil sest passé. Moi dordinaire si timide, si introvertie, je me suis approchée de lui dun pas assuré. Mon corps soudain etait près du sien. Jai posé mes mains sur ses hanches. Je lai attiré vers moi. Et mes lèvres, linstant daprès, étaient jointes aux siennes. Ses lèvres se sont entrouvertes et son souffle a trouvé son chemin en moi. Cétait comme si je respirais pour la première fois.
Jentends Nicolas qui se retourne maintenant. Il soupire, entrouvre les yeux, me sourit. Et se rendort. Je suis face à lui et je souris aussi. Je ramène les couvertures sur ma poitrine nue. Je pose ma tête sur loreiller, face à lui. Je pense à lintimité entre nous, ou plutôt à son absence. Je narrive pas à être vraiment proche de lui. Je pourrais lui faire lamour dix millions de fois, cela ne changerait rien.
Depuis le début, cest Nicolas ma part dombre. Peut-être que finalement, il ny a pas de lumière. En tous cas pas pour les gens comme moi.
Dans ses bras jai découvert cette partie de moi que je ne connaissais pas encore. Provocante. Trouble. Peut-être même belle. Cette nuit, notre première nuit ensemble, jai regardé Nicolas avec les yeux de lombre. Jai rassemblé mes cheveux sur ma nuque. Jai embrassé Nicolas comme je navais jamais embrassé personne. Jai laissé mes mains ségarer sur son corps. Nous avons fait lamour, et pourtant aucun de nous nen est ressorti satisfait.
Nicolas, tu dors toujours ou du moins tu fais semblant. Imprudente, je laisse mes doigts glisser sur les contours de ton visage. Je touche tes yeux, ton nez, tes lèvres. Tu ne réagis pas. Ma main caresse ta joue, descend le long de ton cou, le long de ton torse, jusquà...
Ta main saisit mon poignet au vol. Mon regard se pose sur ton visage et là je vois que tes yeux sont ouverts, et fixent leur brillance sur moi. Tu moffres un sourire narquois, un sourire qui va bien avec tes yeux. Tu me dis chut, pas un mot, pas un geste. Je souris à mon tour, et détourne mes yeux de ton visage. Je me retourne, et tu fais face à mon dos. Je souris, mais je ne souris pour personne. Je sens tes mains qui attrappent mes épaules. Dun mouvement vif tu mobliges à te regarder. Ton corps emprisonne le mien, et tu maintiens mes hanches entre tes mains. Jéclate de rire, sans vraiment savoir pourquoi. Tes doigts se posent sur mès levres. Tu me dis, chut, pas un mot. Alors je me tais.
*********
LA DEUXIEME NUIT
Le ciel
*********
Je regarde le ciel sombre de la nuit, les étoiles qui scintillent, comme tes yeux. Les ténèbres de la nuit semblent infinies. Mon regard se perd en elles, jai limpression que je pourrais me laisser porter au gré de ces eaux. Une seconde, sans doute, oublier le rivage.
Il y a eu un matin qui a suivi la première nuit. Ce matin a rendu crûes les images de la nuit, je me suis détestée à cause delles, je tai presque détesté aussi. A la lumière du soleil, tout semble plus cruel. La réalité prend une forme plus solide, plus concrète. Il nest plus question de rêves, de souvenirs, dimages qui sévanouissent à mesure que les heures passent.
Ce matin tu mas dit que tu voulais me revoir. Ce soir. Que tu voulais que je sois là à nouveau, près de toi. Tu as caressé ma joue avant de partir, et jai embrassé furtivement la paume de ta main, en pensant juste à ce soir. Je navais pas réalisé que javais encore toute une journée à vivre avant de te retrouver.
Je te cherche Nicolas. Je ne te trouve que dans la nuit.
Les images de notre nuit me reviennent sans cesse en mémoire, et je les chasse car elles ne supportent pas la lumière du jour. La nuit notre rencontre est magique. Cest lunion mystique entre deux mondes qui nauraient jamais dû entrer en contact. Le jour, il ne sagit que de sexe entre deux inconnus. Alors il ne me reste rien de toi aujourdhui, rien du tout, si ce nest lattente. Lattente de la nuit à venir, lattente des ténèbres qui nous uniront à nouveau.
Aujourdhui jai constamment les yeux levés vers le ciel, comme dans une prière silencieuse, mais insistante, attendant que ce ciel sobscurcisse enfin.
Je suis assise sur un banc de ce parc près de chez toi et je regarde le ciel. Mes cheveux sont soulevés par le vent, et presque malgré moi je regarde le vide qui se fait autour de moi. Les enfants et leurs mères rentrent chez eux, car le soir tombe. Le ciel prend cette magnifique couleur écarlate, cest un peu le chant du cygne du soleil. Le vent devient frais, et laisse sur mes joues comme une larme de glace. Peu à peu, le silence. Le vide. Limmobilité. La nuit est revenue. Je ressens comme de la joie à cette promesse accomplie.
Je me lève du banc du parc, et javance dans la rue en direction de ton appartement. Je vois les lumières derrière les fenêtres, et je crois même pouvoir deviner ta silhouette. Il fait chaud maintenant. Lair est lourd, hermétique, suffoquant. Je sens comme suspendue dans lair chaud autour de moi une odeur dété. Une odeur dinsouciance. Encore une nuit pour toi et moi, une nuit qui est tout à fait tombée maintenant et semble pleine de promesses.
Jarrive au bas de limmeuble, et je sonne à linterphone. Il ne demande rien, car il sait déjà que cest moi. La porte souvre dans un bruit électrique.
Arrivée sur le palier du cinquième étage, je remarque que la porte est entrouverte. Lorsque je pénètre à lintérieur de lappartement, je vois lombre de Nicolas qui se dessine sur le sol. Il est dans la cuisine. Je vais le rejoindre. Jarrive derrière lui, et laisse couler mes bras autour de sa taille. Il se retourne vers moi, glisse ses doigts dans mes cheveux, et dépose sur mes lèvres un baiser tendre, mais bref.
Je me dégage de notre étreinte, et il me donne un verre deau. Nous allons nous installer sur son balcon. Je masseois sur le sol.
Je ferme les yeux pour mieux sentir cette odeur dété, pour mieux sentir lair doux sur ma peau, et pour me laisser le temps dêtre heureuse cinq minutes, en sachant quil est près de moi. Nicolas ne dit rien, il regarde en bas de son immeuble. Il est debout, me tourne le dos, et fume une cigarette.
Je me mets debout à mon tour et viens me placer à côté de lui. Je sors un paquet de cigarettes de la poche arrière de mon jean et en allume une. Je lui demande à quoi il pense.
Sans me regarder, toujours, il dit quil ne pense à rien. Et je lui dis quil ment, évidemment. Il sourit. Je lui dis que je laime. Je lui dis que je laime sans le regarder. Il me répond de ne pas le lui répéter.
Une larme descend lentement le long de ma joue. Je regarde le ciel et il se trouble. Je ne vois plus les étoiles, juste la lumière de la lune, aveuglante et blanche, qui semble tout embraser autour de moi. La cruelle lumière de la lune, qui ne vous donne pas dombre. Je détourne le visage pour que Nicolas ne me voie pas pleurer.
Je ne lui demande pas pourquoi, car je connais déjà la réponse. Les mots que je lui ai dits sont restés comme suspendus dans lair, comme des ballons gonflés à lhélium, ou des bulles de savon. Beaux, mais tellement fragiles. Ils restent là, car il ny a personne pour les recueillir. Je suis sûre que si je revenais à cet endroit dans vingt ans, jentendrais à nouveau ces mots, comme sils venaient juste dêtre prononcés. Je les retrouverais là, dans leur existence frêle mais éternelle, dans leur substance fantômatique, pareils à cet instant à ce quils ont été hier. Les mots ont une âme aussi, et parfois elle ne peut pas non plus trouver de repos.
Nicolas naime pas les mots, sûrement un peu pour cette raison. Il ne sait pas comment se débarrasser de leur présence encombrante. Alors il les noie les uns avec les autres, en laissant séchapper les siens, futiles, parfois vides de sens. Pour ne pas entendre ceux qui lui font peur. Jaime Nicolas pour ses silences. Jaime Nicolas pour ses mots, la légèreté de ses paroles. Je le hais pour ces deux mêmes raisons.
Je prends sa main, et je la pose sur la trace encore humide de mes larmes. Je lui dis, si tu le veux je serai à toi cette nuit encore. Juste cette nuit encore.
Nicolas me regarde maintenant. Le regard quil pose sur mon visage dit quil est perdu, quil ne sait pas ce quil doit faire. Oublier ce que je lui ai dit? En profiter? Me laisser partir? Et puis ses yeux sancrent dans les miens et trouvent une réponse toute prête. Sa main caresse ma joue. Il me rapproche de lui. Membrasse. Je mennivre de son odeur, du contact doux de son corps et du mien.
Dans notre étreinte jouvre les yeux. Il a clos les siens. Et moi, par-dessus son épaule, je regarde le ciel.
*********
LA TROISIEME NUIT
Séparation
*********
Le pire de cette troisième nuit, cest quil ny en a jamais eu. En tous cas pour moi. Je nai pas pu fermer les yeux et dormir. Il ny a pas eu de repos pour moi cette nuit-là, et je commence à croire, un peu, que ce sera comme cela pour le reste de ma vie.
Les ténèbres qui jusquici mont abritée me rejettent maintenant. Je ne peux trouver de réconfort dans le sommeil, et je ne peux en trouver non plus dans létat déveil. Les mots de Nicolas, ou plutôt son absence de mots, puisque cest de cela quil sagit, continuent de me hanter. Il se demande sans doute si je sais. Cest un jeu cruel qui a commencé entre nous, un jeu pour lequel il ne peut y avoir quun vainqueur. Cest un jeu qui a commencé le jour de sa mort à elle.
Mais je nai plus envie de jouer.
Comment se battre quand on est désarmé?
En lui faisant lamour hier soir, je me suis donné un joker. Je me sens comme Shéhérazade dans les Mille et Une Nuits. Elle prolongeait sa vie avec des histoires, moi je la prolonge avec mon corps.
Chaque nuit, je me donne le droit dessayer encore. De trouver le courage qui me fait encore défaut.
Je me lève, et je mapproche de la fenêtre de ma chambre. Je regarde la lune, et sa lumière blanche, celle qui de tous temps a été proclamée pour être celle des vierges. Elle se pose sur moi ce soir, je me sens comme enveloppée par elle, protégée par ce halo. Pas de ténèbres pour moi ce soir, pas dombre. Juste la lumière blanche. Posée sur une putain.
Cette lune dans le ciel est pleine. Ronde, complète. Je me demande si Nicolas la regarde aussi.
Sans faire de bruit, je passe un jean et un tee-shirt. Mon coeur bat à tout rompre à chaque fois que le parquet craque sous mes pas. Je cherche mes tennis sous mon lit. Je prends mon sac et mes clés.
Je sors de la maison et je marche dans la nuit un bon quart dheure, à la recherche de ce petit sentier qui serpente vers la falaise. Hors saison, ce sentier nest pas ou peu entretenu, il est pour ainsi dire impraticable. Mais nous sommes en juin, bientôt les premiers touristes seront là, et je connais le chemin presque par coeur.
Au fur et à mesure que je me rapproche, jentends le bruit de la mer. Le son de leau qui, éternellement, vient mourir sur la plage, pour renaître une seconde plus tard sous la forme dune vague nouvelle. Avant, ce spectacle me détendait. Je pouvais rester des heures à contempler ce va-et-vient continu. Maintenant je ne sais plus. Il me semble que plus rien ne me rattache à ce rivage.
Ce nest de toute façon pas la plage que je cherche. Je veux trouver le sommet de la falaise.
Le sentier sarrête, de façon presque trop abrupte. Au bout du chemin, il ny a plus quun grand champ dherbes hautes, dherbes folles, qui dansent dans le vent. Il y a ici et là quelques fleurs. La nuit, elles nont plus de couleurs. Elles sont toutes blanches sous la lune.
Lespace dun instant, cest elle que je vois au milieu du pré. Je la vois même si je ferme les yeux. Ce que je vois, cest son regard mort.
Je secoue la tête.
Je ne veux plus penser à elle. Jamais.
Finalement, ayant traversé le pré, je me trouve au sommet de la falaise. A mes pieds, il y a cette étendue deau gigantesque, qui na pas de fin. Elle semble mappeler doucement. Dans chaque crépitement de vague, jentends mon nom. Je ferme un peu les yeux et je me laisse aller à cet appel ennivrant. Cest comme si, finalement, je nexistais plus. Je ne suis plus rien que le vent qui menveloppe, et le doux chuchotement de la mer à mes pieds.
Mais je rouvre bientôt les yeux, car ce nest pas la raison de ma présence ici. Je viens voir si elle est encore là.
Pendant lhiver, jai découvert au pied de la falaise lépave dune petite embarcation venue séchouer là. Elle est à lendroit le plus dangereux, là où les courants sont les plus forts. Pour la voir, vous devez poser votre pied à lextrême bord du gouffre, à cette limite qui est précisément entre la terre ferme et le vide.
Je doute que quiconque à part moi aie jamais remarqué sa présence. Depuis cet hiver, elle na pas bougé dun pouce. Personne nest venu la retirer de là. Je me suis demandée longtemps quelle avait été son histoire, qui avait navigué à son bord, et ce quil était advenu de ses occupants.
Et puis cet intérêt était devenu de la fascination. Je venais souvent voir si elle navait pas bougé, et le constat quelle se trouvait toujours à la même place, coincée entre deux rochers, me remplissait dune satisfaction étrange. A chaque fois, cétait comme un soulagement. Personne ne lavait approchée. Elle était encore un peu à moi, à moi seule.
Jai toujours eu lesprit un peu cruel. Je me plaisais à penser que le jour où lon séparerait cette épave de son tombeau, elle tomberait tout simplement en poussière.
*********
LA QUATRIEME NUIT
Lumières
*********
Nicolas est en face de moi. Nous sommes assis dans le café qui se trouve au coin de sa rue. Il ne dit rien, comme à son habitude. Nicolas a lair pensif. Il fume distraitement sa cigarette. Il ne regarde que moi.
Il y a du bruit tout autour de nous. Cela me dérange. La fumée de la cigarette de Nicolas me pique les yeux. Et je naime pas la façon dont il me regarde. Je naime pas son silence en ce moment.
Je lui demande pourquoi il ma appelée, pourquoi il avait besoin de me voir ce soir. Il me dit quil ne sait pas vraiment. Il voulait juste me voir. Passer un moment ensemble, et peut-être parler delle, car il lui semble quelle est encore là. Il me dit que ça le rend fou.
Dun seul coup il sinterrompt et baisse les yeux. Il me dit, excuse-moi, ce que je dis na aucun sens.
Je souris un peu. Et je lui dis que, si, ce quil dit a un sens pour moi. Il me fixe un instant, lair un peu inquiet. Ou est-ce que cest moi qui limagine?
Je lui dis, regarde, regarde-moi quand même. Je ne me sens vraiment exister que quand tu me regardes. Il baisse les yeux à nouveau et me dit que maintenant, il ne peut plus me regarder. Il ne peut pas rencontrer mon regard. Il na jamais pu le soutenir.
Je me lève et je viens masseoir à côté de lui. Je sens la chaleur de son corps près du mien. Je relève son visage vers moi. Nicolas sourit. Puis rit franchement. Il me dit que je suis obstinée. Je lui dis quil serait temps quil le sache. Nous rions comme ça ensemble une minute ou deux, et puis lenvie est trop forte. Mes lèvres semparent des siennes. Je goûte tout ce quil est. Sa bouche, lodeur de la cigarette sur son haleine, sa langue, ses dents. Jai envie de lui maintenant.
Nicolas a envie de moi aussi. Je le sais à la façon dont ses yeux se transforment. Ils prennent de la profondeur, et je sais quà ces moments-là je pourrais me perdre en eux facilement. Sa voix se fait plus sourde, son timbre est plus grave.
Nous payons nos consommations et sortons du café comme des automates. Nous ignorons royalement le sourire narquois du serveur, qui ne se privera certainement pas de réflexions graveleuses dés que nous serons sortis.
Nicolas a passé son bras autour de moi, et nous avançons rapidement dans la rue. La nuit est tombée maintenant, mais je ne vois pas les ténèbres ce soir, ce que je vois ce sont les lampadaires qui éclairent la rue où il habite, de cette lumière fade et trop blanche. Cette lumière qui rend laid.
Nicolas sarrête brusquement. Attrappe mon bras. Me fais pivoter, dos contre le mur. Il prend mon visage entre ses mains, et le tourne vers la lumière. Jessaie de me débattre, de me cacher. Il attrappe mes mains, les emprisonne, me force à les garder dans mon dos. Alors, comme un oiseau dans une cage, je reste comme ça, prise au piège, et Nicolas qui regarde mon visage sous cette lumière blanche. Je ferme les yeux. Il me dit, quelque part, tu lui ressembles.
A cette phrase, mes yeux souvrent à nouveau. Même venant de lui, il y a certaines choses que je ne peux entendre. Je vois que mon regard fait peur à Nicolas. Mais il aurait dû savoir.
La lune toujours pleine se reflète dans mes pupilles. Un sourire passe sur mes lèvres, mais ce nest pas un sourire fait pour lui plaire. Sous le coup de la surprise, Nicolas déserre son étreinte. Je libère mes mains. Je les pose sur chacune de ses joues. Je dépose un baiser sur ses lèvres. Je lui dis, Nicolas, ne redis plus jamais ça. Plus jamais. Tu entends mon chéri? Je souris toujours, mais Nicolas ne sourit pas. Je crois quil a vraiment peur de moi maintenant.
Jembrasse Nicolas encore. Mais je ne suis pas douce. Maladroite, peut-être, mes dents sentent la chair tendre de ses lèvres céder.
Une minuscule goutte de sang glisse le long de sa bouche.
Elle scintille dans un rayon de lune.
*********
LA CINQUIEME NUIT
Un oiseau
*********
Elle.
Cest elle, encore elle et toujours elle que je vois.
Je la vois telle quelle a toujours été, et telle quelle sera toujours. Ses adorables boucles blondes qui descendent comme des lianes le long de son dos, et qui lui donnent lair dun ange. Ses lèvres douces et roses comme deux pétales. Son corps aussi souple que les herbes qui se plient sous le vent, dans ce pré où elle aime tant sasseoir, pendant des heures, à ne rien faire.
Et ses yeux.
Des yeux qui auraient dû être magnifiques, de la façon dont la nature les avait conçus. Deux pierres précieuses, deux saphirs. Mais voilà, parfois les choses ne sont pas exactement telles quon les attendait, et finalement les saphirs ne ressemblent quà deux taches daquarelle, délavées, difficiles à distinguer. Les pierres ont perdu de leur éclat, et cest la mort qui est dans ses yeux, et qui y a toujours été.
Jai perdu ma foi le jour où jai découvert quune telle merveille de la nature pouvait être née aveugle.
Je la vois dans le pré. Elle est debout et elle mattend. Le vent se lève autour delle, comme sils sétaient donnés rendez-vous. Ses cheveux se soulèvent, comme de grandes ailes qui se déploient.
Elle ne me voit pas, mais elle sait que je suis là.
Nous nous asseyons, et elle pose sa tête sur mes genoux. Elle me demande comment est le monde aujourdhui. Alors je lui décris tout, chaque parcelle de ce qui nous entoure, en lui donnant autant de détails que je peux. Je mefforce dêtre ses yeux. Jaurais pu rester comme cela, pour toujours auprès delle.
Et puis il est venu. Il est entré dans nos vies sans que nous ly ayions convié.
Elle a sa tête posée sur mes genoux, et elle me parle de lui. De ce garçon. Encore de lui. Je sais que cest sur ses genoux à lui quelle pose la tête parfois, et cette seule idée me rend malade. Je nécoute pas ce quelle me dit de lui. Je ne veux rien savoir. Je ne veux pas le rencontrer, même si elle insiste à nouveau pour que nous allions au cinéma tous ensemble mercredi prochain.
Et puis le vent se lève à nouveau. Il est tard. Nous devons rentrer.
Mais elle reste encore. Avec moi. Elle pose sa main sur ma joue, me dit de ne pas pleurer. Elle me dit que cest normal, que cest la vie, que bientôt moi aussi je saurai ce quelle veut dire. Moi je ne dis rien parce que jai trop mal. Les larmes coulent sur mes joues sans que je puisse les contrôler. Elles roulent les unes après les autres, mais je ne leur prête aucune attention. En moi cest comme si un gouffre venait de souvrir. En moi cest la mer qui pénètre et noie tout. Et mon coeur, comme une épave accrochée à un rocher.
Le temps passe. Lherbe jaunit. Le sourire meurt sur ses lèvres. Elle me parle toujours de lui, mais on dirait cette fois quil y a quelque chose qui lui fait peur.
Cest lhiver. Un grand tapis blanc, moelleux, et qui étouffe les voix, les réduit au silence, recouvre lherbe. Comme elle est pâle. Le froid fait ressortir le rouge de ses joues et de ses lèvres, comme deux traces de sang quon aurait maladroitement tenté dessuyer sur une toile vierge. Aujourdhui elle pleure. Je vois des bleus à la base de son cou. Mais elle ne veut rien me dire. Son silence me blesse. Jessaie de comprendre, mais je ny arrive pas. Le jeu quelle joue avec lui est un jeu dadulte, et je ne suis quune enfant.
Et tous ces petits morceaux dimage se décomposent puis se rassemblent comme pour une mosaïque.
La mosaïque se recouvre de sang. Rouge. Rouge. Rouge.
Il est là, près delle, il la serre comme dans une étreinte passionnée. Puis ses mains remontent le long de son cou. Son visage à elle est tourné vers moi. Elle sait que je suis là, même si lui lignore. Je me cache derrière ce bosquet à proximité de la falaise, jai peur de ce que je suis en train de voir.
Elle tourne ses yeux vers moi. Ses yeux terrifiés. Elle voit mieux que moi ce quil se passe. Ses lèvres se crispent. Un filet dair passe à travers elles. Un peu dair. Et puis plus rien.
Je me réveille en sursaut. Je regarde mes mains et je laisse un hurlement séchapper malgré moi.
Les ombres de la lune qui filtrent au travers des volets de ma chambre ont dessiné sur mes mains de grandes traces de sang.
*********
LA SIXIEME NUIT
Elle et lui
*********
Cette nuit, Nicolas, cest vraiment notre nuit. Tu es là, près de moi, assis dans lherbe du pré. Nous y avons fait lamour sous la lumière de la lune, tu es encore nu sous cette lumière blanche, et cette pâleur te donne un air vulnérable que je ne te connais pas. Tu as un brin dherbe entre tes dents, et tu sifflotes un peu, tout bas. Je te regarde avec cette même fascination que le premier jour. Je ne peux pas détourner mes yeux de toi, tellement je taime. Tellement je te hais.
Tu as été un peu surpris, lorsque je tai demandé de venir avec moi ici ce soir. Tu as été surpris car tu sais que cet endroit est le mien, car il a été le sien, et que je ne veux personne ici en temps ordinaire. Je tai dit, ce soir, cet endroit, cest avec toi que je veux le partager.
Avant que tu narrives, je suis allée au sommet de la falaise, contempler lépave à nouveau. Comme je my attendais, jai remarqué quelle commençait à se détacher. Les vents, les marées, auront eu raison de son endurance. Demain, avant peutêtre, le courant lemportera. Elle ira séchouer ailleurs, et cette fois elle ne survivra pas.
Je suis restée longtemps à la regarder. Puis jai senti ta main se poser sur mon épaule, comme ce jour-là, tu te souviens? Jai fermé les yeux pour mieux sentir le contact de cette main sur mon corps. Je me suis retournée. Lespace dun instant, cest elle que jai cru voir. Et puis tes traits se sont dessinés dans ce jeu dombre et de lumière, les ombres de la terre, et les rayons de lune portés par la mer.
Maintenant que nous sommes ensemble, il me semble que lheure est proche. En fait, cest une certitude pour moi. Ce soir elle est partout autour de nous, elle attend ce moment depuis longtemps. Elle nous regarde encore maintenant. Je vois ses lèvres sentrouvrir. Elle ne dit rien, elle me sourit.
Je te dis, Nicolas, viens avec moi.
Tu me regardes un bref instant.
Il ny a rien que tu ne puisses voir dans mes yeux, car en ce moment, vois-tu, je ne ressens rien. Rien de cet amour, rien de cette haine. Je me sens prête à me laisser emporter.
Tu te lèves et tu me prends la main. Tu me demandes où nous allons, sil faut que tu te rhabilles. Je souris. Je te traite denfant. Je te dis, mon amour, là où nous allons, nous navons pas besoin dêtre habillés. Cela te fait sourire. Un petit peu. De ce sourire en coin qui est tellement toi. Et je ne sais pas pourquoi.
Nous avançons main dans la main, dans la nuit. Les herbes du pré viennent enlacer nos chevilles, nos mollets. Ton visage sassombrit à mesure que nous nous rapprochons de la falaise. Tu reconnais cet endroit, tu le reconnaîtrais entre mille, comment pourrait-il en être autrement? Ton regard durcit. Maintenant tu es sûr. Sûr que jy étais cette nuit-là.
Le temps est compté. Il va falloir que jagisse vite.
Nous sommes au sommet de la falaise. Je te dis, tu sais Nicolas, il y a quelque chose que je voulais te montrer depuis longtemps. Je te dis, regarde en bas. Il y a une vieille épave, un petit bateau accroché aux rochers, et il est là depuis un certain temps. Je te dis, tu sais, jignore pourquoi, mais cela mintrigue. Tu te souviens, elle aimait beaucoup la mer. Quelque part, jai limpression que cest son message pour moi. Une bouteille à la mer, en quelque sorte. Cest à elle que je pense quand je regarde en bas.
Je te dis, regarde en bas, Nicolas.
En bas.
Plus bas.
Encore plus bas.