Ecoutez-moi tous, écoutez bien ! Je suis le conteur, le raconteur, le lien vivant entre hier et aujourdhui et je veux, là, maintenant, vous dire
une histoire !
Cétait il y a fort longtemps
.dans les années 2000. En ces temps- là les hommes vivaient un peu repliés sur eux-mêmes, chacun pour soi, pour ainsi dire. Jallais même dire, chacun chez soi.
Mais il y en a qui navaient, hélas, pas de « chez-soi ». On les appelait les S.D. F., les Sans..Domicile..Fixe !
Ça voulait dire quils dormaient où ils pouvaient. Pour certains, chez quelquun qui voulait bien les héberger. La plupart, moins chanceux, dormaient dans la rue.
Vous imaginez ! Pas dhygiène possible, devoir mendier pour manger, et lhiver supporter la morsure du gel sous les débris de cartons utilisés comme couvertures sur leur lit de bitume, à même le sol.
Craché, juré, je vous entends déjà :
« Pas de la rigolade, tout ça ! »
Eh bien, cest vrai ! Antoine était malheureusement dans la deuxième catégorie.
Cette année-là labbé Pierre venait de mourir. Après Coluche, il ne restait plus grand monde pour soccuper de ces miséreux. Alors à la Noël - un peu avant - ils décidèrent de faire parler deux. Quelques bénévoles les aidèrent et ils se firent
voir ! Vous vous rendez compte ! En plein Paris, dans des tentes rouges, le long du canal St Martin !
Comme en plus on allait bientôt voter, des élections je ne sais plus pourquoi, ça rameuta les journalistes. Ça faisait un peu désordre. Les bonnes gens, qui quand même, plus ou moins, sapprêtaient à sempiffrer, sindignèrent : « Mais que fait donc le gouvernement ! »
Cétait assez pratique comme excuse. Cest toujours aux autres de faire, quoi ! On connaît.
Antoine, lui, se trouvait là ce mercredi. Il avait picolé pas mal la veille avec ses copains au bord du canal car ils navaient pas grand-chose à se mettre sous la dent et il gelait sévère.
Ya pas à dire, le kilo de rouge en carton, cest pas trop cher à la supérette et puis, ça réchauffe. Bon daccord, il faut oser y entrer à la supérette et se fader les tronches écoeurées des Maadames et des Moonsieurs qui trouvent quon sent pas bon. Jvoudrais les y voir, moi. On va quand même pas sflinguer pour leur faire plaisir, non !
Bref, ce matin-là, vers midi, il était tout près de leau et ne voilà-t-il pas quil entend crier au secours. Cétait un gamin de 7-8 ans qui était tombé à la flotte. « Quest-ce quil fout là ce gamin, pensa Antoine. »
Il neut pas loccasion de s le dire bien longtemps car il retrouva aussi sec ses réflexes de jeune homme. Avant sa dégringolade il avait été, ado, champion de natation. Et même que 10 ans après il détenait encore le record dÎle de France du 400 4 nages.
En moins de temps quil ne faut pour le dire il était au jus.
Vingt dieux ! Ça la dégrisé dun coup. Elle devait être à 9 ou 10 degrés, au plus. Il avait juste enlevé, arraché plutôt, ce qui lui servait de godasses.
Ce fut dur de faire les 10 mètres pour agripper lmarmot qui remontait déjà pour la deuxième fois, en se débattant. Enfin, il la fait, à temps, et il ramena le petit Pierrot à moitié inconscient mais bien vivant sur la berge.
Les journalistes présents, et qui depuis huit jours commençaient à semmerder sec, avaient filmé la scène et lAntoine, il passa en direct au 13 heures. Il savait pas trop quoi dire, il avait froid et tremblait de tout son corps. On ne lui avait même pas refilé une couverture,
ça faisait mieux pour le scoop.
Bon, enfin, ça servit quand même à quelque chose tout ce cirque car un organisme non gouvernemental, comme on disait alors, fut ému par ce sauvetage et soccupa activement de reloger tous les sans abris du canal, sans exception. Antoine fut une vedette. Bon, allez
daccord
..pendant 10 jours
.
Il sen fichait dailleurs, mais ce qui lui fit le plus plaisir, à lui qui vivait tout seul depuis que sa femme lavait plaqué, emmenant le reste de la famille, dès que ça avait commencé à aller mal pour lui, ben cest la lettre que lui a apporté le facteur 3 jours avant le Nouvel An.
Cétait écrit, comme adresse :
À Monsieur Antoine, le héros
Tente rouge foncé
Canal St Martin Paris
Et dedans, le gamin avait écrit :
« Toinou, les pompiers mont dit ce que tu avais fait pour moi et jai envie de te connaître. Alors comme étrennes jai demandé au bon Dieu quil fasse que tu veuilles bien passer le réveillon avec moi, mon papa et ma maman.
Tu voudras, dis ?
Il ne put pas lire jusquau bout, lAntoine ; de grosses larmes qui lui coulaient du visage avaient rendu les derniers mots illisibles, mais
.oui, ça
il en était sûr, et même si ça coûtait au pouilleux quil était devenu, il irait
.
pour le gamin !!!