Jai tué mon mari, cela est certain. Mais pourquoi, oui, pourquoi. Ca ! Je ne sais pas si je vais pouvoir lexpliquer. Je sais quil le faut, puisque je suis ici. Mais cest tellement douloureux. Et difficile à dire. Oui, un verre deau, je veux bien. On ne peut vraiment rien faire, pour la chaleur ? Bien, je continue, merci pour le verre deau.
Par exemple, si je vous dis quil avait une manière de sortir de la douche, sans faire attention sil y avait du monde,ou non, dans la salle de bain, et quil commençait à se sécher en se donnant des claques sonores sur le corps, comme ça, vlan sur le corps, vous allez trouver quil ny a pas là de quoi fouetter un chat. nest-ce pas ? Alors, dautant plus, tuer un mari qui vous entretient, vous donne une maison et vous aime. Mais pourquoi, alors, était-ce toujours quand jétais dans la salle de bain quil sortait, nu, de sous la douche ? Tellement nu
Et même, je vais tout vous dire : parfois il procédait aux fonctions naturelles, vous comprenez. Oui, oui, devant moi. On ne peut pas dire quil sattardait, mais cétait tous ces bruits, épouvantables. Cétait ça pour tout. Il soccupait de son corps, comment dire ? Comme il se serait occupé dun animal, quoi. Il le soignait, certes, mais il en était détaché. Et puis il était si
robuste. Jamais fatigué. Avec beaucoup dappétit. A table ! Oh, à la fin, je ne pouvais plus le regarder : ses dents si blanches, ses lèvres si rouges, une manière de déchiqueter la viande
Pas difficile, non, je ne pouvais pas dire. Cest simple, il avalait tout ce quon lui servait, sans rechigner. Mais quel appétit épouvantable !
Et ailleurs, enfin, pour le reste, vous comprenez bien ce que je veux dire, le même appétit
Jamais malade, je vous dis ; toujours prêt, comme les scouts. Enfin, si je peux mexprimer ainsi. Il mépuisait. Jen arrivais à ne plus pouvoir enfiler
même un peignoir, veux-je dire. Si javais pu dormir toute habillée. Mais comment le lui dire ?
Il devait le sentir, parce quil mapportait un doigt de xérès, ou bien un martini, le soir, avant de
comment dire ? de grimper dans le lit. Oui, cétait épouvantable. Il lançait une jambe, puis une autre, il faisait un espèce de saut carpé et ça y était, il était dans le lit, près de moi. Tout près. Avec son épouvantable
santé.
Regardez-moi. Oui, vous, là, allez-y, nayez pas peur. Un gros plan, pourquoi pas. Oui, je sais que je peux passer pour attirante, malgré mes cernes (vous avez vu mes cernes ? Tout bleus, nest-ce pas ; bon, on me dit que cela fait ressortir mes yeux verts, soit. Mais si vous croyez que cest facile, davoir ces cernes-là.) Cest à cause de mes cheveux blonds, et puis je suis si mince. Merci, de me dire que je suis superbe. Mais cest que jai comme une sorte de diabète, vous savez. Cest pour cela que je ne mange pas beaucoup. Et puis les allergies, évidemment ; si vous saviez ce que ma dit le professeur Césari. Vous connaissez le professeur Césari ? Le spécialiste ? Il ma dit textuellement « Madame, si javais une nature aussi allergique que le vôtre, je sortirais sous une cloche de plexiglas » ; textuellement. Du plexiglas, parfaitement. Une sorte de champ stérile, quoi. Cest pour cela. Quelquun de fragile, comme moi. Avec quelquun comme mon mari. Vous saviez quil pesait quatre-vingt douze kilos ? Quatre-vingt douze kilos, parfaitement. Ah. Jai vraiment vécu lenfer. Et rien à lui dire, nest-ce pas. Irréprochable. Oui, oui, question argent, cela allait, et lavocat ma même dit quavec lassurance, enfin, si cela marche pour moi ici, jallais être à labri du besoin. Il y a de quoi. Ce ne serait que justice, parce que les besoins de mon mari, nest-ce pas, cest bibi qui les a assumés. Cest pour ça quà la fin, jétais à bout.
Non, non, je ne pouvais pas divorcer. Je suis catholique, moi, Monsieur. Jai des convictions religieuses. Merci. Je savais quici, au moins, on les respecterait. Pas comme dans un tribunal, un vrai
. Pardon ? Oui, cest ce que je dis. On nest pas dans un tribunal, et si je passe ce soir, si le public tape deux, je nai plus rien à craindre, non ? Daccord, oui oui, je suis au courant, jai signé le contrat. Mais quil fait chaud ici; Oui, je veux bien un autre verre deau. Merci de me dire que je suis parfaite. Oui je crois que je vais gagner ce soir. Lacquittement, et la liberté. Je me souviens : leur dire de taper deux.
Cest pour tout cela, mais je crois quil ny a que les femmes pour me comprendre, pour comprendre ce que jai enduré, pour comprendre que je nai pris aucun plaisir à ce
geste
définitif
Cétait si horrible. Javais peur quil y ait du sang, ou quil se mette à vomir, avec tous ces comprimés dissous dans le verre. Ca ne maurait pas étonné de lui, et après, il aurait fallu nettoyer. Mais non, il a tout avalé, et puis il sest endormi. Comme une masse. Il na même pas souffert ! Et cest comme ça que je me retrouve dans votre émission. Ou alors jappelais les flics, mais bon. Vous me voyez dans un commissariat ?. Jai préféré venir ici, à «A VOUS DE JUGER», avec lextraterritorialité et les accords du gouvernement. Jai confiance dans laudimat de mon pays ! Je sais que les femmes comprendront mon sentiment ; Il fait si chaud ici, je crois que je vais déboutonner encore un peu mon corsage, non ? Vous croyez que cela peut influencer défavorablement le public ? Daccord, je vous crois. Cest vous la téléréalité, cest pas moi. Oui, oui, jai bien compris. Regarder la caméra n° 3, parler quand la lumière rouge sallume, et accepter votre mouchoir quand il faudra que je messuie les yeux.
Comment ? Ca va être à nous, en direct du plateau de «A VOUS DE JUGER » ? Il faudrait dabord, sil vous plaît, oh, ne me forcez pas à vous le dire tout haut, il faudrait
. les toilettes
Décidément, comme cest difficile, avec le corps, nest-ce pas. Jai tellement horreur des corps, sauf du mien, parce quil est si mince. Oui, oui, jarrive, jai tout compris. Je suis sûre que je vais gagner. Cest qui, lautre, ce soir ? Une infanticide ? Elle na aucune chance
Jen suis sûre. Je suis sûre de moi. Tout le monde aurait fait comme moi, voyons.
Attendez, je fais une retouche ici, puis là
.
Daccord, jarrive, oui oui... Oui, oui, le plateau 1 , cest par là. Passez devant, je vous suis. Ah bon ? Daccord. Je passe devant, vous me suivez. Vous me garantissez le résultat, hein ? Parce que le corps doit être encore chaud, là. Non, non, ça je ne le dirai pas, jai bien compris. Oui, par là. Plateau 1.
Épilogue
PPDA entra dans sa loge, fatigué, son ordinateur ouvert sur la page du synopsis de lémission du lendemain. Marie-Madeline, la responsable du casting, lui proposait deux jeunes, des garçons pour changer. Le premier, un magrhébin sans aucun doute, mais avec des yeux très clairs, était une sorte d illuminé, « djeune » de banlieue aux propos religieux, un intégriste peut-être, pas forcément un terroriste pourtant. Il était néanmoins accusé davoir brûlé des bagnoles, davoir saccagé un centre commercial et davoir organisé des émeutes : ça plombait toutes ses chances, surtout les bagnoles brûlées nest-ce pas, même face à lautre, une sorte de grande brute épaisse, dans le genre bas de gamme, qui tapait sur sa femme et ses gosses, piquait à droite à gauche et senivrait nuit et jour. PPDA soupira. Dire quil allait devoir passer trois heures avec tout ça, leur serrer les mains : pouah . Encore heureux que ce nétait pas lui qui devait choisir ! Cétait le public le responsable, qui allait devoir taper 1 pour le jeune type de Nazaret, ou taper 2 pour Barrabas la Brute ; lui, PPDA, le Ponce Pilate de lAudimat, sen lavait les mains.
Clopine Trouillefou