Il faisait froid dans sa vie. Depuis deux ans quAlain était parti. Depuis deux ans quelle était veuve. Alain lavait foutu dans la merde, et pourtant dieu sait quelle lavait aimé. Au point den devenir aveugle et sourde.
Elle lavait rencontré à lécole de commerce où ils avaient fait leurs études. Elle, la petite fille bien élevée issue dun milieu modeste. Elle avait fait une brillante scolarité, décrochant son bac B avec mention très bien, frôlant de peu les félicitations du jury. Alors, sexilant dans la grande ville, elle avait commencé ses études à lécole de commerce où son dossier avait été accepté en un temps record. Pour elle cétait un nouveau monde, une nouvelle vie presque. La petite provinciale à la mise un peu stricte, aux allures un peu guindées sétait lancée dans les études avec tout son sérieux et toute son application. Cest là quelle lavait rencontré. Lui ce fils de famille, issu de la riche bourgeoisie de la ville. Il était brillant, vif, beau et charmeur. Toutes les filles lui couraient après.
Et pourtant cest elle quil avait remarqué. Cest elle quil avait courtisé et séduite. Et elle sétait laissé faire, il la fascinait. Il était de ces gens qui attirent la lumière quoi quils fassent.
Il avait su la charmer, la mettre en valeur, la décoincer aussi, peut-être. Et elle lavait aimé, follement.
Puis il y avait eu la fin des études, le diplôme et le mariage. Le fils du magnat des affaires épousait la fille dun cafetier de province. Elle vivait un conte de fée qui avait duré treize ans.
Ils sétaient installés, avaient monté leur affaire, financée par le père dAlain, évidemment.
Ils avaient prospéré, rapidement ; Leur petite société dimport-export avait assez vite pris son essor, les premiers clients amenés par papa y avaient contribué, bien sûr. Mais ils travaillaient dur. Elle à la logistique et lui au commercial. Evidence.
Comment avait-elle pu devenir aussi aveugle ? Elle était tellement accaparée par son travail acharné. Trouver des fournisseurs, des transporteurs, mettre en place la distribution. Elle navait jamais rien soupçonné ni rien vu venir. Jusquau jour où ils étaient arrivés. Eux les officiers de la répression des fraudes. Ils avaient épluché les dossiers, les comptes en banque, la comptabilité, sorti les preuves et les avaient étalées sous son nez. La triste réalité lui avait explosé en pleine figure : Alain avait triché. Beaucoup de leurs clients étaient des gens peu recommandables et ils importaient des marchandises illicites. Et elle nen savait rien. Son mari était un escroc et elle ne sen était jamais douté. Puis il y avait eu lenquête, les interrogatoires, le scandale. Et enfin laccident dAlain.
Lui qui conduisait si bien. Le drame était survenu pendant le procès, les journaux sétaient interrogés : Accident, suicide ou règlement de compte ?
Personne ne lavait jamais su, mais cela avait mis fin au scandale. Et beau papa avait payé les pots cassés
Comme toujours.
Lenquête lavait mise hors de cause et elle navait plus jamais été inquiétée. Sa belle-famille avait voulu laider, mais elle avait refusé. Elle était partie, avait quitté la grande ville et cette vie qui lavait trahie. La mort dAlain lavait empêchée de savoir si elle aurait pu lui pardonner, si elle aurait pu continuer à laimer.
Elle avait retrouvé sa province et ses parents, mais personne ne lui rendrait Alain, ni sa vie.
Alors elle en avait commencé une autre.
Son père avait un ami qui prenait sa retraite et qui lui avait cédé son commerce. Un petit café, bien situé dans la ville juste à côté. Cétait une grande ville aussi, mais une autre. Là elle pouvait recommencer, tourner la page, se reconstruire.
Depuis deux ans, Elise Lubin tenait « le petit café », cétait son nom et cela représentait bien ce quil était. Un endroit pas trop grand, ancien, fréquenté surtout par des habitués. Lami de son père les lui avait présentés et ils lavaient tous adoptés. Alors elle sy était attachée, à eux dabord puis à lendroit. Et elle sy était installé.
Elle navait rien changé au cadre, le quartier ne sy prêtait pas. De toute façon elle nen avait pas envie. Lendroit lui plaisait comme il était, avec son comptoir à lancienne, ses tables en bois et son grand miroir. Les seuls changements quelle avait instauré étaient une autorisation de fermer à une heure les vendredis et samedis soirs. Lautre étant celle de servir autre chose que des sandwiches à midi. Autorisations quelle avait obtenu à la préfecture.
La seule chose un peu pénible dans la vie quelle avait recommencé, à trente trois ans, cétait le changement des fûts de bière. Mais pour ça il y avait Ahmed. Le tunisien tenait une épicerie un peu plus loin dans la rue qui était ouverte jusquà point dheure, tous les jours. Il venait tous les matins à louverture, à six heures, pour prendre son café. Il disait que celui dElise était meilleur que le sien. Ils avaient échangé des services et il lui avait proposé de laider pour les fûts, elle avait accepté. Chaque fois quelle en avait besoin elle lui passait un coup de fil et il venait dans la minute, laissant lépicerie à sa femme. Il restait quelques minutes, le temps de changer les fûts et de prendre un café.
Mais aujourdhui, Ahmed nétait pas là. Il était parti en vacances, avec sa famille, comme tous les deux ans passer trois mois en Tunisie.
Il était cinq heures et demi et Elise se demandait comment elle allait sarranger dici louverture avec ces deux fûts de soixante litres que le brasseur venait de lui livrer. Il navait pas le temps de laider, il était pressé et les avait juste déposé à lintérieur derrière le rideau de fer entre ouvert.
Il sappelait Bertrand Daval, mais tout le monde lappelait Pop. Quand il était arrivé au club de rugby, à son premier entraînement, il portait un maillot aux couleurs de lIrlande, vert, avec les trèfles sur le cur. Alors par dérision, et parce quil jouait pilier, comme lui, les autres lavaient appelé Popplewell, en hommage à ce monument de léquipe dIrlande des années quatre vingt dix. Le surnom était resté, comme souvent. Popplewell devenant Pop, au fil du temps. Après un parcours chaotique, Pop était entré comme batteur dans le cabaret-piano-bar qui sappelait le « Skunk ». Un musicien qui sappelait Pop, ça navait choqué personne. Le seul ennui cétait quavec ses horaires, il jouait de vingt heures à une heure, officiellement, mais ça durait souvent plus longtemps, il ratait souvent lentraînement. Celui du vendredi quasiment chaque fois et celui du mercredi aussi, souvent, mais jamais le décrassage du lundi. De toute façon, à bientôt trente deux ans, il savait que sa carrière sportive tirait à sa fin. Encore deux ans, peut-être trois, sil gardait la forme. Après tout son parcours navait pas été si mauvais. Lui qui avait toujours refusé de se « professionnaliser », il avait tout de même un beau palmarès avec ses douze ans en première division et ses dix-huit « capes » en équipe de France. Son plus beau souvenir était cette tournée en Afrique du sud avec deux tests remportés sur trois et ce maillot des Springboks, rapporté comme trophée et qui trônait aujourdhui sous verre, dans son salon. Deux ans quil navait plus été sélectionné. Il se disait que ce nétait pas avec sa forme actuelle et son manque dentraînement que cela risquait à nouveau darriver. Mais Pop nétait pas amer. Il navait jamais cultivé le regret et avait plutôt un caractère optimiste. Il avait fait sienne cette phrase de Michel Audiard, prononcée par Ventura dans le film « Un taxi pour Tobrouk » : « Moi je penses pas à reculons, je laisse ça aux lopes et aux écrevisses. » Et même sil ne serait jamais le plus grand rugbyman de lhistoire ni le meilleur musicien de jazz de son époque, sa vie lui convenait. Il lavait choisie ainsi.
Il sortait à peine du « Skunk » en ce samedi matin, la nuit avait été longue et celle à venir le serait tout autant. Il aimait marcher dans les rues au petit matin. Surtout en été, les rues étaient encore désertes. La grande ville sétait vidée pour la transhumance estivale depuis quinze jours déjà. Il regardait la ville séveiller, seules quelques voitures de livraison et un bus lavaient dépassé. Il regardait les pigeons sur la place qui se chamaillaient un morceau de pain. Pop marchait dun pas tranquille, vers sa voiture, garée un peu plus loin. Pour une fois quil navait pas eu à la mettre au parking souterrain. Il y avait toujours beaucoup de places libres, pendant les vacances. Son blouson de jean sur lépaule, il marchait sans se presser, reniflant lair matinal.
En passant devant ce café, dont le rideau de fer nétait ouvert que dun tiers, il entendit un drôle de bruit. Comme le raclement dun objet métallique sur le carrelage. Pop dut presque saccroupir pour regarder. Il vit une femme qui sescrimait à traîner un fût de bière en reculant. Pop se dit que lobjet et la femme devaient faire à peu près le même poids, la pauvre était en train den baver.
- Vous allez vous faire un tour de reins comme ça. Lança-t-il, accroupi.
Elise sursauta et lâcha le fût qui se remit droit. Tout à son effort elle navait pas aperçu la silhouette se baisser dans lembrasure de la porte restée ouverte.
- Sans compter que vous risquez de rayer votre joli carrelage, continua Pop du même ton. Vous voulez pas un coup de main ?
- Si. Répondit Elise en essuyant son front. Puis elle sourit à lhomme qui franchissait à croupetons le rideau de fer à peine levé.
Pop lança son blouson sur le bar et se retourna pour prendre le fût resté contre la porte. Il le souleva dune seule main, sans difficulté apparente. Puis il sapprocha dElise et de son autre main saisit celui quelle venait de lâcher. Puis il lui sourit en soupesant les deux fûts.
- Cest pas un peu lourd pour vous ? Demanda-t-il.
Elise ouvrit la bouche de surprise en regardant ce gars qui soulevait les cent vingt kilos de bière comme une fleur.
- Si, beaucoup trop lourd, soupira-t-elle après un instant. Il faudrait les descendre à la cave, dit-elle en désignant la trappe ouverte derrière le comptoir. Vous allez y arriver ?
- Ca ira, sourit Pop, ça coupe un peu les doigts, je ne traverserais pas la ville avec, mais jusquen bas des marches ça devrait aller.
Elise sécarta pour le laisser passer et appuya sur linterrupteur dissimulé sous le comptoir pour éclairer la cave. Pop dut se mettre de profil vu létroitesse de lescalier, il descendit les marches en crabe. Elise allait descendre à son tour quand la voix de lhomme résonna den bas.
- Les autres sont vides, vous voulez que je vous les change ?
Elise descendit quelques marches et se plia en deux pour passer la tête dans louverture.
- Je me débrouillerai, dit-elle un peu précipitamment.
- Rassurez-vous, je sais le faire. Répondit Pop, je travaille dans une sorte de bar, moi aussi. Et la barmaid ne peut pas les soulever non plus. Alors en général cest moi qui les change.
- Cest gentil, répondit Elise en souriant, avant de se redresser.
Quelques instants après, lhomme ressortait de la cave en frottant ses mains.
- Je vous ai laissé les vides en bas près des marches. Mais je peux vous les remonter si vous voulez.
- Non, merci, dit Elise, le brasseur ne repassera que dans la semaine et je ne saurais pas où les mettre dici là.
- Cest ce que jai pensé aussi, dit Pop en refermant la trappe.
Puis il attrapa le torchon que lui lançait la femme et finit de sy essuyer les mains.
- Je vous offre quelque chose ? Demanda-t-elle en mettant en marche le percolateur.
Pop jeta un coup dil à sa montre.
- Bof, à cette heure-ci cest un peu tôt pour
- Café ? coupa Elise en souriant.
Pop hocha la tête et lui rendit son sourire, contournant le bar pour retourner vers son blouson.
- Daccord, dit-il. En général je nen bois pas trop, mais comme cest gentiment proposé
- Ca vous énerve ? Demanda-t-elle toujours souriante.
- On peut dire ça. Répondit Pop avec un geste évasif
Elise lui servit un café, puis elle contourna le bar pour aller finir de lever le rideau de fer. Après quoi elle referma la porte vitrée et reprit place derrière le comptoir.
Pop la regarda faire, sans un mot en remuant le sucre dans sa tasse, la détaillant machinalement. Elle était plutôt jolie, le blue-jean qui enserrait ses hanches moulait ses formes, surtout lorsquelle se baissa pour saisir le rideau. Quand elle se mit sur la pointe des pieds pour le lever, Pop ne peut sempêcher de laisser son regard détailler la rondeur de sa croupe et la finesse de sa taille que dévoilait en remontant son petit pull de coton.
Quand elle fut revenue derrière le bar et quelle sactivait à remplacer quelques bouteilles dans leurs doseurs, les plaçant tête en bas, il demanda :
- Et comment vous faites dhabitude ? Pour les fûts, je veux dire.
- Ho, jai un ami qui maide. Répondit-elle, toujours de dos, Il est commerçant dans la rue mais là il est en vacances.
- Oui, cest la saison. Commenta Pop.
Elise se retourna en riant. Posant ses yeux bleus sur lui. Elle savisa quil nétait pas immense. La margelle qui longeait tout larrière du bar lui permettait dêtre un peu plus grande que lui grâce à ses talons. Un mètre quatre vingt, quatre vingt deux peut-être. Il devait être châtain clair ou blond foncé. Ses cheveux coupés ras ne permettaient pas den distinguer véritablement la nuance. En tout cas il avait une sacrée carrure. Ses yeux noisettes étaient profonds, un peu fendus et ils avaient lair fatigués.
Les premiers clients venaient de rentrer quand Pop demanda :
- Combien je vous dois, pour le café ?
Elise qui servait son premier ballon de blanc de la journée tourna la tête vers lui, lui tirant la langue dun air malicieux.
Pop eut un petit rire. Il reprit son blouson et le jeta sur son épaule.
- Merci. Dit-il, avant de sortir dans le soleil matinal.
Elise tourna la tête pour dire quelque chose mais il était déjà parti. Elle eut un sourire accompagné dun petit mouvement de tête avant de retourner à ses clients.
Durant le semaines qui suivirent, Pop passa de temps en temps au petit café. Au petit matin, le plus souvent, juste avant louverture, quand le rideau de fer nétait pas encore tout à fait levé.
Il remplaça dautres fûts de bière et but dautres cafés. Vers la fin de juillet, il lui arriva même de passer le soir, le vendredi ou le samedi quand sa soirée finissait tôt. Les soirées au « Skunk » sespaçaient en été, à cause des vacances. Les clients étaient moins nombreux. Le piano-bar fermerait à la mi-août, comme tous les ans, pour ne rouvrir que fin septembre.
Il sarrangeait toujours pour passer quand il ny avait personne ou presque. Pop naimait pas la foule, et puis au « Skunk » il y avait tellement de bruit de fumée et de gens quil navait pas envie de retrouver cette atmosphère en dehors de son travail.
Elise et lui avaient sympathisé, ses deux âmes solitaires trouvant chez lautre quelque chose qui leur convenait. Elle était toujours enjouée et souriante. Lui était peu bavard. Ils navaient jamais échangé de longs discours, ils nen avaient pas besoin pour se comprendre ou sapprécier. Elle devait entendre à longueur de journées les divagations de certains, les discussions des anciens qui venaient jouer aux cartes ou les commentaires des habitués sur le dernier match de léquipe locale. Il estimait quelle navait pas besoin quil vienne lui faire de grande tirade, et puis, de toute façon ce nétait pas son genre. Mais elle avait toujours le sourire quil fallait, le petit mot juste ou le regard quil attendait. Elle lapaisait.
Elle appréciait ses visites, pas seulement pour les fûts de bière. Elle aimait ce regard doux quil portait sur les choses et sur elle. Quand il la regardait avec ses yeux de nounours, comme elle disait. La simplicité de leurs échanges lui plaisaient. Il ne posait jamais de questions, sur sa vie ni sur elle. Il se contentait dêtre là, à chaque fois quil le fallait. Elle appréciait davoir sa force tranquille au coin du bar, les vendredis soirs où elle devait faire partir les derniers clients, à la fermeture. Il la rassurait.
Il était presque deux heures un quart, ce samedi soir quand il sortit du « Skunk ». Cela faisait presque huit jours que Pop nétait pas passé au petit café. Il fut surpris de trouver le rideau levé et la lumière allumée. Il posa la main sur la poignée de la porte vitrée, elle nétait pas fermée. Il louvrit doucement, il naimait pas faire tinter le carillon. Il la vit tout au fond de la salle, affalée sur une chaise, la tête renversée en arrière. Pop fut parcouru dun frisson, il referma la porte un peu trop fort et fit tinter le carillon. Elise redressa la tête et posa sur lui ses yeux bleus. Elle lui fit un sourire fatigué, mais qui le rassura. Pop jeta un regard sur la salle. Les tables étaient jonchées dassiettes, de verres vides et de cendriers pleins. Sur le bar trônaient des cadavres de bouteilles vides de différents alcools et de vins. Au sol de restes de cotillons se mêlaient aux mégots et à une multitude de confettis éparpillés. Pop se souvint alors quElise recevait ce soir là une soirée privée. Un des habitués avait retenu le petit café pour un anniversaire. Elle avait eu lautorisation exceptionnelle de servir à manger. Et comme un des représentants de la police était au nombre des invités le fait que lheure de fermeture soit dépassée navait pas été un problème.
- Ils sont partis il y a dix minutes, souffla Elise, épuisée.
- Rude journée. Commenta Pop en la regardant.
Elle lui sourit tout de même en répondant.
- Je suis vidée.
Pop comprenait. Le petit café était ouvert six jours sur sept de six heures à vingt heures en semaine et jusquà une heure les vendredis et samedis. Elise le tenait seule et il fut surpris quelle ne se soit pas effondrée plus tôt.
Comme il sapprochait delle, elle tenta de se lever mais ses jambes fatiguées par vingt heures de station debout refusèrent de la soutenir. Pop la rattrapa avant quelle ne sécroule et la soulevant sans effort vint lasseoir sur un haut tabouret du bar.
- Il faut que je range, protesta-t-elle mollement.
- Tu feras ça demain. Répondit Pop. Puis il tendit une main ouverte, devant elle.
Comme elle levait sur lui un regard interrogateur, il répondit :
- Les clés.
Comme elle le regardait les sourcils froncés, sans comprendre il expliqua :
- Je vais fermer, éteindre et te mettre au lit, je sortirai par derrière.
La porte à larrière du café, Pop le savait, ne possédait pas de poignée à lextérieur et se fermait si on la claquait. Comme elle donnait sur une cour intérieure dont la seule issue était une porte munie dun digicode, il y avait peu de risques que quelquun sintroduise dans le café avant le lendemain.
Elise eut un nouveau sourire, puis elle fouilla dans une poche de la petite veste quelle portait par-dessus son chemisier et mit le trousseau dans la main que Pop lui tendait.
Il sécarta, la laissant sur le tabouret de bar. Il baissa le rideau de fer et le verrouilla au sol. Puis il ferma la porte vitrée quil boucla également. Elise habitait lappartement au-dessus du café, même si Pop ny était jamais monté, il savait où se trouvait lescalier y menant. Il alla ouvrir la porte marquée « privé » menant à lescalier puis actionna linterrupteur. Laissant la porte ouverte, il revint dans le café et éteignit les lumières.
- Allez, au dodo ma belle. Dit-il en sapprochant pour la soulever de son siège.
A cet instant, quelque chose comme un voile se déchira dans linconscient dElise. Comme Pop approchait les bras pour la porter, elle céda, sans trop savoir pourquoi à un élan soudain.
Elle saisit dans ses mains les pans de la chemise quil portait ouverte sur un débardeur et tira dessus en levant la tête. Allongeant le cou vers le visage de Pop, hissant ses lèvres à la hauteur des siennes et les pressa dessus. Il se laissa faire un peu surpris et durant un instant, ils échangèrent un baiser sage et tendre dans la pénombre, que seule perçait le rai de lumière provenant de la porte laissée ouverte. Puis elle recula son visage et poussa un soupir en regardant la forme sombre qui se tenait contre elle, appréhendant sa réaction. Il ny en eut pas. Pop acheva le geste quil avait interrompu pour lembrasser, la souleva du tabouret et lemmena vers lescalier. Elle se laissa faire, les mains toujours serrées sur ses pans de chemise, et se blottit contre lui, la tête posée sur sa poitrine.
Lescalier menait directement à lappartement. Sur le palier il vit trois portes, deux sur sa droite et une sur sa gauche.
- Ta chambre ? demanda-t-il.
- A gauche.
Pop ouvrit la porte du coude puis il la poussa du pied. Avec Elise dans les bras, il ne chercha pas dinterrupteur, se contentant de la lumière du couloir pour sapprocher du lit et ly déposer. Il sassit au bord du lit en posant Elise sur la couette, puis il déposa le trousseau de clefs sur la table de chevet avant de lui retirer ses chaussures. Pop tournait le dos à la lumière, Elise ne distinguait pas ses traits dans le contre-jour mais elle sut quil la regardait, alors elle lui sourit. Il effleura sa joue du dos de la main. Ce fut comme un signal. En un instant tout disparut de son esprit, lécole de commerce, Alain, le procès, laccident. Tout fut balayé en une seconde. Elle enroula ses bras autour du cou de Pop et lattira à elle, lembrassant à nouveau. Cette fois Pop ne se laissa pas faire, mais y répondit au contraire. Le baiser se fit moins sage, enflammé, passionné. Ils restèrent un long moment à sétreindre, leurs bouches soudées lune à lautre. Quand enfin ils se décrochèrent, ils avaient le souffle court. Elise garda ses bras autour de son cou. Pop tourna la tête vers la porte avant de la regarder à nouveau. Ils neurent pas besoin de se parler pour se comprendre. Il se leva doucement, dénouant les mains sur sa nuque. Il alla éteindre le couloir et revint vers elle en refermant la porte.
Alors, là, dans le noir, Elise tourna définitivement la page de son ancienne vie et soffrit à cet homme qui la rassurait. Ils se découvrirent à tâtons. Du plat de ses deux mains elle explora son torse large, du bout des doigts elle suivit le contour des ses abdominaux en appréciant la chaleur des mains de Pop sur sa peau, agréablement surprise par limmense douceur de ses caresses. Et sabandonnant dans ses bras, elle exprima son plaisir, renouant avec des sensations totalement oubliées depuis deux ans. Pop était incroyablement doux, sans maladresse ni brusquerie, il découvrit la douceur de sa peau, goûta la saveur de sa chair, éprouva la fermeté de sa poitrine. Prenant possession de son corps avec une infinie tendresse, amenant les sens dElise vers des sommets quelle ne se rappelait pas avoir jamais côtoyé.
Quand elle fut submergée par la vague de ses sens, il la ramena en douceur vers des rivages plus calmes. Alors, laissant la fatigue la rattraper, elle se laissa doucement sombrer dans le sommeil, lovée contre lui.
Quand il fut certain quelle dormait, Pop se redressa, puis lentement, avec précaution, il sassit au bord du lit. Il allait se lever quand la main dElise lui prit le poignet.
- Où vas tu ?
- Je rentre chez moi.
- Pourquoi ?
Bien que dans le noir, il prit la peine de tourner la tête pour lui répondre.
- Ce qui sest passé ce soir
.Tu en avais besoin, moi aussi sans doute. Mais je ne suis pas certain que tu en aies encore envie demain matin.
Il ne pouvait voir son visage, mais il ressenti le sourire dans sa voix.
- Je suis fermée demain
restes.
Pop sourit dans lobscurité avant de se rallonger près delle. Elise se rapprocha tout contre lui, passant un bras autour du sien et se rendormit, la tête posée sur sa poitrine.
Quand elle se réveilla, il faisait grand jour. La lumière filtrait à travers les lames des volets de bois. Gardant les yeux clos, elle coula la main vers la droite mais ne toucha rien. Elise se redressa en ouvrant les yeux, regardant la place vide auprès delle, Pop était parti.
Elle sentit monter en elle une immense détresse, elle poussa un profond soupir et senti sa gorge se nouer.
Tout à coup elle perçut un bruit. Elle redressa la tête loreille aux aguets. Quelque chose remuait en bas, dans le café.
Elle bondit de son lit, attrapant un peignoir au passage quelle enfila en descendant les marches, trop affolée quelle était pour penser à le fermer.
Arrivée au bas des marches, elle se retint de faire irruption dans le café. Si jamais ils étaient plusieurs. Elle colla loreille à la porte pour écouter. Reconnaissant le bruit, elle eut un grand sourire et poussa la porte. Pop était là debout au milieu du café. Ses bras musclés sortaient de son débardeur, il balayait les confettis et les mégots en lui tournant le dos.
Il se retourna quand il entendit le bruit du valet qui refermait la porte. Il neut que le temps de lâcher son balai pour rattraper Elise qui lui sautait au cou. Il lui caressa les cheveux alors quelle avait passé ses bras autour de lui, posant la joue contre son torse.
- Je tai cru parti, souffla-t-elle.
- Tu mas demandé de rester non ? Demanda-t-il, malicieux.
Elle releva la tête vers lui, en souriant. Il se pencha vers elle et lembrassa dans le cou. Puis il passa les mains sous le peignoir ouvert et lui caressa le dos.
Elle dégagea ses épaules et laissa glisser le vêtement déponge au sol, puis là, dans son café, elle lui fit lamour a labri des regards, protégés de la rue par le rideau de fer.
Ils passèrent un merveilleux dimanche. Pop avait nettoyé les tables pendant quelle dormait et mis les bouteilles vides dans une poubelle. Pendant quelle remontait se doucher et shabiller, il finit de balayer la salle et remplit dautres sacs poubelle. Quand elle redescendit, le café était entièrement nettoyé, elle navait plus quà remplacer les bouteilles manquantes.
Elle se serra dans ses bras en lui disant sur un faux ton de reproche :
- Jai besoin dun homme, pas dune bonne.
- Tsss, soupira-t-il en souriant. Quand je pense que les femmes nous trouvent bordéliques.
Elle lui donna une bonne tape sur le bras avant déclater de rire.
Puis, pendant quElise faisait des allées et venues à la cave pour remplacer les bouteilles vidées la veille, il leur prépara un solide déjeuner, lui révélant une autre de ses qualités. Pop était un excellent cuisinier.
Il firent ensuite la vaisselle de la veille et passèrent le reste de laprès-midi à se câliner.
Le soir, Elise demanda à Pop sil voulait bien rester cette nuit encore, comme il ne répondait pas tout de suite, elle demanda :
- Tu trouves quon va trop vite ?
- Tu sais, répondit-il en lui souriant, dans la vie, si on se pose trop de questions, on ne fait jamais rien. Tu as envie que je reste ?
- Ho oui.
Pour toute réponse, il lui fit un clin dil avant de lembrasser.
Ce nest que très tard dans la nuit quils se laissèrent rattraper par le sommeil.
Comme si quelque chose ly poussait, Elise se réveilla en sursaut. Pop nétait plus dans le lit, elle glissa par-dessus la place vide un il sur son radio-réveil : 7H45
Prise de panique, elle se retourna pour se lever et faillit renverser le plateau posé sur sa table de nuit. Il contenait une tasse, un Thermos, deux croissants dans une corbeille et un petit mot plié. Fébrilement elle saisit le papier et le déplia, ce quelle lut faillit lui arracher des larmes : « Dors, ma puce, jouvre. Pop »
Seulement alors, elle remarqua les bruits familiers qui montaient du café. Rassurée, elle prit son petit déjeuner au lit, le savourant comme jamais. Elle ne pouvait sexpliquer pourquoi, depuis quelle le connaissait, dinstinct elle avait fait confiance à Pop. Il navait pourtant rien à voir avec Alain.
Alain. Cétait la première fois depuis deux jours quelle repensait à lui. Elle ne put sempêcher de coller son image dans son esprit à côté de celle de Pop. Ils navaient rien de commun. Le premier était un feu follet, un papillon toujours en mouvement qui navait pas son pareil pour charmer les foules et les gens. Le second était un nounours placide à la force tranquille. Des souvenirs dAlain passèrent dans sa mémoire. Il était grand, élancé, toujours tiré à quatre épingles et portait des parfums à la mode. Pop était plus petit, plus massif, mais dieu quelle se sentait bien dans ses grosses pattes. Et combien ses caresses étaient douces. Et puis, il avait un parfum que jamais Alain naurait pu sacheter, tout en lui respirait lhomme. Cétait un parfum plus brut, peut-être, mais, se dit-elle en repensant au scandale et aux escroqueries de son défunt mari, tellement plus authentique.
A ce moment là, elle sut que son ancienne vie était vraiment derrière elle et quelle serait à présent capable daimer quelquun dautre.
Une heure après son réveil chaotique, Elise entra dans le petit café. Son entrée fut saluée dun grand « haaa » poussé par les habitués. Elle sourit et regarda la salle. Pop était derrière le bar, un torchon sur lépaule en train de servir une pression. Il la salua dun clin dil accompagné dun sourire.
Certains habitués lavaient déjà vu dans le café et ne furent pas trop surpris quand il leur expliqua quil était un ami dElise et que fatiguée par la soirée du samedi, elle lui avait demandé de faire louverture. Mais tout le monde fut définitivement rassuré quand elle apparut enfin.
Elle rejoignit Pop derrière le bar.
- Tu ten sors ? demanda-t-elle.
- Jai un peu de mal avec les tarifs mais ça va. Avoua-t-il.
Elle sourit en voyant le pense-bête quil avait posé près de lévier, derrière le comptoir et qui récapitulait les principaux tarifs de consommations. Profitant dun moment de calme au bar elle sapprocha de lui et lui pinça une fesse en chuchotant :
- Cest toi qui as arrêté mon réveil.
- Non, je crois que cest le frein de la pile qui sest bloqué. Répondit Pop le plus sérieusement du monde.
Elle pinça plus fort en essayant de ne pas pouffer.
- Il est branché sur le secteur.
- Ha ? Alors peut-être une grève surprise chez EDF. Dit-il toujours sur le même ton.
Cette fois, Elise éclata de rire.
Dans les semaines qui suivirent, ils sorganisèrent. Pop qui habitait en banlieue ramena quelques affaires et sinstalla plus ou moins avec Elise. Comme il roulait dans une DS de collection, il navait pas trop envie de la laisser traîner des jours, dans la rue. Le petit café étant proche du « Skunk » il nen avait pas besoin pour aller travailler. Elise lui laissa son garage, denrée rare en centre ville et gara sa propre voiture dans la rue. Elle se procura un macaron de lunion des commerçants et un abonnement pour le stationnement afin de ne pas récolter trop de contraventions. Les soirs de semaine, après la fermeture du petit café, elle allait le rejoindre au Skunk et si la soirée menaçait de se prolonger, il sarrangeait pour la raccompagner pendant une pause des musiciens. Même si elle protestait, arguant que si elle était venue seule elle pouvait repartir de même, elle appréciait sa prévenance. A partir du seize août, la fermeture annuelle du Skunk mit Pop en vacances forcées jusquà la fin septembre. Il vint laider à tenir le petit café, lui permettant de grappiller quelques grasses matinées, allant même parfois jusquà faire la cuisine à midi pour la clientèle. Beaucoup dhabitués étant en vacances en août, il parvint même à la convaincre de fermer trois jours consécutifs et lemmena à Juan-les-pins au festival de jazz. Elle navait pas pris un seul jour de vacances depuis deux ans et cela fut pour elle une merveilleuse récréation. Au retour, confortablement installée dans le siège en cuir profond de la vieille Citroën, que Pop ménageait sur autoroute, elle le regardait avec tendresse. Il commentait certains des morceaux quils avaient entendus et quune cassette glissée dans lautoradio repassait, cétaient les seuls moments où il était vraiment loquace. Tout en lécoutant, Elise réalisait combien elle était amoureuse de lui et que depuis un peu plus dun mois quelle le connaissait, il ne faisait plus froid dans sa vie.
Dès la fin du mois daoût, la saison de rugby recommençait et Pop profita de son temps libre pour reprendre les entraînements avec assiduité. Elise ne connaissait rien à ce sport et se rendit aux premiers matches, les dimanches, quand léquipe jouait à domicile. La toute première fois, elle fut très désagréablement surprise. Quand les joueurs sortant du vestiaire sélancèrent sur la pelouse, elle ne reconnut pas Pop. Ce type quelle voyait là en contrebas trottiner sur lherbe, avait la tête enrubannée de blanc et certains doigts momifiés. Outre laccoutrement, ce nom « Daval » quil portait sur les épaules au dessus de son numéro un, ne représentait pas « son » Pop. Elle fut ensuite très inquiète quand elle vit les premières entrées en mêlée et la violence de celles-ci. Et son homme qui se trouvait en première ligne ! Elle en eut des sueurs froides.
Elise se trouvait dans la tribune réservée aux familles des joueurs. A côté delle, une jeune femme brune aux cheveux très longs la vit porter ses mains à sa bouche lors dun choc particulièrement violent les deux packs. Pop avait émergé dune mêlée ouverte et avait foncé, ballon en main vers les lignes adverses. Stoppé par deux défenseurs, qui parurent monstrueux à Elise, il avait été suivi par son paquet davant qui embouti furieusement le petit regroupement ainsi crée. Elise dut sempêcher de crier en voyant ces masses déferler sur le corps de son homme.
La jeune femme brune posa doucement sa main sur le poignet dElise.
- Bonjour, tu dois être lamie de Pop, non ? Demanda-t-elle.
Elise nota instinctivement le tutoiement, comme si elle faisait déjà partie de ce clan de furieux. Comme elle ne répondait pas, les yeux rivés sur le terrain, attendant de voir dans quel état son amour allait ressortir de ce paquet de jambes, de corps et de maillots entremêlés, la jeune femme poursuivit :
- Je suis Sophie, mon chéri est sur le terrain lui aussi. Cest ton premier match ?
Elise hocha la tête, sans un mot, lil hagard. Sophie lui sourit gentiment.
- Tu sais, ça a toujours lair plus impressionnant que ça ne lest en réalité.
Elise la considéra un instant, incrédule. Sophie reprit :
- Ne ten fais pas, les garçons sont bien entraînés et les blessures sont plus rares quon ne pourrait le penser.
- Vraiment ? Demanda Elise, comme pour sen convaincre.
- Oui, je tassure. Puis elle rit. Je me souviens, la première fois que jai assisté à cela, je voulais faire jurer à mon copain de ne jamais recommencer. Il est sortit du terrain, à la fin du match, couvert de boue et un gros coquard à lil. Jétais horrifiée. Mais jai fini par comprendre. Cest leur passion. Leur demander de ne plus jouer ce serait comme les amputer dun membre.
- Tu tes habituée ? Demanda Elise sans croire quelle en serait capable.
- Oui, répondit Sophie. Et puis tu sais, si ça à lair violent, comme ça, les arbitres sont aussi là pour éviter que la brutalité ne prenne le pas sur le jeu.
- Comment peut-on appeler ça un jeu ? Se demanda Elise, mais elle ne formula pas ses doutes à haute voix.
Sophie passa le reste du match à rassurer Elise, lui commentant les phases de jeu, lui expliquant les rudiments des règles et le fonctionnement dune équipe. Elise finit par comprendre que tout ceci nétait pas une arène de violence sauvage. Que contrairement aux apparences, ce sport était très structuré et ne se résumait pas à la charge bestiale de deux factions de déménageurs se faisant une guerre ouverte. Mais elle tremblait souvent, son Pop était neuf fois sur dix au cur des chocs les plus terribles. Et puis surtout, elle avait du mal à reconnaître lhomme quelle aimait. En le voyant ainsi charger comme un taureau furieux, percuter les joueurs adverses, rentrer tête en avant dans ces effroyables mêlées et être au centre de presque tous les combats, Elise ne voyait pas son Pop. Lhomme tendre, au regard et aux caresses si douces, contre lequel elle aimait se blottir sétait mué en une machine de guerre monstrueuse. Elle le voyait, la tête enturbannée distribuer des coups, emboutir des corps, les plaquer violemment, les piétiner parfois. Comment ce monstre et son nounours placide pouvaient-ils avoir quoi que ce soit de commun ? Sophie, vit son visage, elle perçut ses doutes, elle vint à son secours.
- Je sais ce que tu penses, dit-elle en lui prenant la main. Mais ces hommes ne sont des guerriers quà lintérieur de ce rectangle de pelouse. Le rugby est le sport le plus propre que je connaisse.
- Propre ? Ne put sempêcher de sécrier Elise. Mais regarde-les, ils sont en train de sétriper.
- Mais non, sourit Sophie. Et puis tu verras, le match fini, ils redeviendrons doux comme des agneaux. Au coup de sifflet final, la guerre sera enterrée. Tu sais, conclut-elle, tout le monde à besoin de sextérioriser.
Après le match, Elise put constater que Sophie disait vrai. Elle laccompagna au « club house » où elle se fit présenter dautres femmes et parents de joueurs. Puis, un quart dheure après, les joueurs des deux camps les rejoignirent. Douchés, rasés, massés, ils étaient méconnaissables. Elise retrouva son Pop, qui navait pas une égratignure, et se serra dans ses bras. Elle ne dit rien de ses angoisses ni de ses doutes, trop heureuse de le retrouver tel quelle laimait. Sophie vint lui présenter son compagnon.
- Voici Franck, dit-elle, quon appelle le dogue.
Elise resta un instant abasourdie. Lhomme devait faire près de deux mètres et semblait taillé dans lairain. Le bon géant à la mâchoire carrée lui fit un sourire amical en lui tendant une main gigantesque. Malgré sa stature colossale, il avait lair gentil comme tout.
Puis Elise saperçut que les joueurs des deux camps sentendaient comme larrons en foire. Toute querelle était oubliée, les ennemis acharnés quil avaient été vingt minutes plus tôt se congratulaient mutuellement, échangeant même des commentaires rigolards sur leurs actions respectives.
- Tu mas collé un sacré tampon. Disait lun.
- Et moi jai failli ne pas me relever après la poire que tu mas posé, répondait lautre.
Elise dut constater que Sophie avait raison. Ces hommes étaient des brutes exclusivement dans laire de jeu. En dehors, tous respiraient la bonhomie.
Elle se fit également présenter dautres joueurs et expliquer leurs surnoms. Le Dogue sappelait ainsi à cause de sa taille, de ses grandes jambes et de sa « gueule » carrée qui le faisaient ressembler à un dogue allemand. Mais il y avait également, entre autres, Philippe, dit : Phifi, Doc, médecin de profession, ou encore Yaourt, un antillais dorigine, surnommé ainsi parce que son prénom était Gervais. Quand ils surent quElise tenait un café, il promirent tous de venir y faire un tour. Elle ne savait pas si elle devait sen réjouir ou pas.
Dans les semaines suivantes, ils vinrent effectivement au petit café, seuls ou par petit groupes. Appréciant lendroit, sa convivialité et la cuisine dElise, ils commencèrent à le fréquenter plus régulièrement.
Sophie ne travaillant pas très loin, elle tenait une parfumerie, le Dogue venait souvent lattendre au petit café. Elise aimait bien Sophie. Elles se voyaient presque tous les dimanches. Au stade, quand léquipe jouait à domicile, ou bien chez lune ou lautre, quand les hommes étaient partis jouer à lautre bout de la France. Quand les matches étaient retransmis à la télévision, elles les regardaient ensemble. Elise appréciait mal les commentaires souvent exagérés du présentateur et la présence de Sophie la rassurait.
Elise avait parfois du mal à comprendre quune jeune femme aussi raffinée, élégante et soignée ait pu séprendre à la fois du géant quétait le Dogue et de son sport. Elle finit par lui poser la question.
- Cest lhomme le plus gentil que jai rencontré, lui assura Sophie en souriant, et puis dans ses bras, jai limpression quil ne peut rien marriver.
Elise éprouvait à peu de choses près la même chose, concernant Pop. Elles se comprenaient.
Phifi, qui poursuivait ses études, habitait un petit studio, pas très loin du petit café, il venait aussi souvent. Et Doc passait à chaque fois quil devait faire une conférence à la faculté de médecine. Elle finit par mieux les connaître et les apprécier, surtout pour lhumanité quils révélaient tous.
Les habitués du petit café ne se plaignaient pas de la présence des gloires de léquipe locale dans leur lieu de détente, au contraire. Et puis cette saison, ils étaient en bonne place pour le championnat. Cela lui attira même du monde.
Phifi était blessé, sétant fait un mauvais claquage le dimanche précédent, il boiterait au moins trois semaines, avait dit le kiné. Du coup il était la ce mercredi soir de septembre, alors que Pop était à lentraînement. Elise ne les vit pas rentrer, elle tournait le dos à la salle, accroupie pour chercher des bouteilles de jus de fruit dans lun des petits réfrigérateurs. Il était dix neuf heures trente et à cette heure là, le carillon tintait beaucoup. Quand elle se retourna, ils étaient avachis sur le bar, la regardant de la tête au pied. Comme sils la déshabillaient du regard. Ils étaient trois portant casquette, capuche ou lunettes de soleil.
Le plus petit, au centre, celui qui avait la capuche, donna une bourrade au plus grand, le noir avec ses lunettes noires sur le front.
- Tas vu comme elle est bonne cette meuf ? Zarma. Dit-il en indiquant Elise du menton.
Elle jeta un coup dil furtif à Phifi qui était accoudé au bar, non loin. Dun petit mouvement de tête, il lui fit comprendre de ne pas relever. Elle les regarda, comme si elle navait pas entendu et demanda :
- Quest-ce que je vous sers les garçons ?
- Les couilles mais pas trop fort. Répondit le moyen, celui qui avait la casquette à lenvers et deux ou trois boutons. Et les trois éclatèrent dun rire gras et bien trop fort.
Daniel, le plombier, un des habitué réagit :
- Dites donc les gones, soyez polis avec mademoiselle Elise, cest pas une cour de récré ici !
- Ta gueule le vieux on tas pas causé. Lapostropha le grand noir, et savança dun pas, menaçant.
- Hé les keums, lança le plus petit. La meuf sappelle Elise, cest facile à retenir. Puis il tourna son visage juvénile vers elle. Demoiselle ? Tas pas de keum alors ? Pourtant tes bonne, tu dois bien kéni.
Sur un nouvel appel au calme muet de Phifi, Elise se détourna, le café navait ni flipper ni jeu vidéo, même pas un juke- box. Elle se demanda ce qui pouvait les attirer ici. Ils commandèrent un seul coca. Cinq minutes plus tard, Elise était près de la caisse, tout au bout du bar à ranger la monnaie. Le plus petit, qui semblait être le meneur sapprocha.
- Hé, Elise, chuchota-t-il. Une meuf toute seule dans un café, le soir, cest dangereux non ? Si tu veux on peut te protéger. Tu raques et tauras pas dembrouilles.
Cétait donc ça ! Pensa-t-elle. Elle leva des yeux suffoqués sur le gamin. Le môme ne devait pas avoir plus de dix sept ans, dix huit peut-être, à peine la moitié de son âge. Elle chercha quelque chose à répondre, elle neut pas à le faire : Phifi qui était assez proche pour avoir entendu saisit le mioche par le bras.
- Ca suffit les conneries, cracha-t-il, maintenant tu dégages.
Lautre essaya de se débattre, Phifi nétait pas plus grand que lui, le demi de mêlée était handicapé par sa jambe blessée et nétait pas un colosse, mais il était tout de même largement plus musclé et entraîné que ce gamin. Lui serrant le bras comme un étau, il força le gosse à aller vers la sortie.
- Lâche-moi bâtard ! Glapit le morveux en essayant de desserrer létreinte en vain.
Sans répondre, Phifi lentraîna vers la sortie en claudiquant.
Les deux autres firent mine de sen mêler, Daniel sinterposa.
- Doucement les gones, vous avez assez joué. Dit il en se redressant.
Le grand chercha à le bousculer mais Daniel lui attrapa le bras dans ses grosses mains rudes et le repoussa. Lautre porta la main à sa poche, il ne put la ressortir.
Raymond, le charcutier voisin et son commis avaient fermé leur boutique et étaient passés prendre un verre chez Elise avant de rentrer chez eux, ayant suivi toute la scène, ils empoignèrent à deux le dernier gamin avant quil sorte un objet de son blouson à la mode.
- Allez dehors les voyous, Gronda le grand Raymond, cest un café convenable ici.
Les trois adolescents furent poussés ou traînés sans ménagement vers la porte.
Phifi allait ouvrir la porte quand le gamin quil traînait par le bras lui décocha un coup de pied sur sa jambe blessée. La douleur lancinante arracha une grimace au rugbyman, pour toute réponse il resserra sa prise, faisant geindre le gosse de douleur.
Tout en se faisant pousser dehors par Daniel, le grand tendit un doigt vers Elise.
- Tu vas voir la meuf, on va revenir et on va te le niquer ton rad ! Cracha-t-il en se débattant. Il fut poussé dehors comme les autres. Phifi et le grand Raymond restèrent un moment sur le pas de la porte, sassurant que les gamins partaient bien. Essuyant un flot dinjures dont ils se moquaient bien. La scène avait duré moins dune minute mais Elise dut poser les deux mains à plat sur le zinc pour calmer ses tremblements. Elle poussa un profond soupir et redressa la tête. Le calme revenait dans le café. Les clients congratulaient les quatre « héros » et commentaient déjà le genre des trois gamins qui venaient de se faire éjecter.
- Je crois quon a tous mérité un verre, cest la maison qui offre. Dit Elise dune voix assez forte pour dominer le brouhaha. Des exclamations de satisfaction saluèrent cette annonce. Elise saffaira à prendre les commandes. Il ny avait quune dizaine de personne dans le café, ce fut vite réglé.
Comme elle venait de servir le dernier verre, Phifi revenu à sa place se pencha vers elle.
- Ca va aller ma grande ? Tu as lair nerveuse.
- Cest parce que je le suis, souffla-t-elle, mais ça ira. Puis elle le gratifia dun sourire en le remerciant.
Puis à lunisson des clients elle leva son propre verre à lattention des quatre acteurs de la scène.
Après cet incident le bar commença à se vider. Le charcutier posa son verre sur le comptoir et regarda Elise.
- Faites attention tout de même, lui dit-il, deux commerces ont été saccagés dans le quartier. Je ne dis pas que cest eux, mais on ne sait jamais.
La révélation glaça Elise de terreur. Elle regarda le charcutier sortir puis se tourna vers Phifi. Celui-ci jouait avec son verre vide, le faisant tourner sur lui-même, un doigt glissé à lintérieur. Il ne regarda pas Elise, et son silence ne la rassura pas du tout.
Quand le dernier habitué fut sorti, elle baissa le rideau de fer aux trois quart et éteignit quelques lumières. Puis ny tenant plus, elle se tourna vers Phifi, toujours accoudé au bar.
- Tu crois quils vont revenir ? Demanda-t-elle inquiète.
Il eut un geste dimpuissance et une moue révélatrice.
- Quest-ce que je dois faire ? Reprit-elle en sapprochant de lui.
- Appelles la police si ça peut te rassurer, répondit-il dun ton pas convaincant. Je leur dirai ce que jai entendu et ce qui sest passé.
- Tu crois ? Oui peut-être
Elle se dirigea vers le téléphone, puis se ravisa et revint vers lui.
- Non, reprit-elle, je préfère attendre Pop et lui demander ce quil en pense.
Comme elle se tenait debout près de lui, se tordant les mains avec un air angoissé, Phifi descendit du tabouret et la prit par les épaules.
- Ne taffoles pas, dit-il, rassurant. Tu ne risques pas grand chose ici. Il y a toujours du monde, tu nes jamais seule. Et puis, tu as, vu tes clients sont prêts à te défendre. Et nous on est souvent là aussi.
- Oui mais le vendredi je ferme à une heure et vous êtes tous au stade. Aucun des habitués ne reste aussi tard. Répliqua-t-elle.
Elle sentait monter sa peur quand on frappa contre le rideau de fer. Elise, tendue, sursauta.
- Houhou, il y a quelquun ? Je peux entrer ? Demanda la voix familière de Sophie.
Elise courut lui ouvrir la porte. Sophie se baissa pour passer sous le rideau de fer puis se redressa. Elle allait embrasser Elise quand elle se retint, regardant le visage de son amie.
- Ho tu nas pas lair daller toi. Dit-elle. Il est arrivé quelque chose ?
Elise et Phifi lui racontèrent lincident. Sophie sassit sur une banquette, près de lentrée et réfléchit un moment.
- En effet, dit-elle après un moment, une bande de voyous est venu casser le magasin à côté de la parfumerie lautre nuit. Tu sais, la boulangerie. Ils ont tout saccagé. Moi je ne risques rien, jai un grillage, une alarme et des caméras. De toute façon je suis assurée, toi aussi non ?
Elise frissonna, Sophie se leva et lui prit les mains.
- Calmes toi, lui dit-elle en lui souriant. Tu as un gros rideau de fer et une bonne assurance non ?
- Oui mais sil viennent avant la fermeture ? Demanda Elise, à peine rassurée.
Gardant ses mains dans les siennes, Sophie sourit de nouveau.
- Tu sais ce quon va faire ? On va attendre nos hommes, dîner tous ensemble en parler et passer une bonne soirée.
Il était prévu que les soirs dentraînement, Sophie vienne au petit café attendre le Dogue après la fermeture de sa parfumerie. Il rentrait avec Pop et ils dînaient tous les quatre dans le café désert. Ce soir là, Phifi était aussi invité.
Elise acquiesça et se dirigea vers la cuisine, bientôt rejointe par Sophie qui était retournée à sa voiture, chercher quelque chose.
- Je suis passée à la pâtisserie en fermant ma boutique, jy avais commandé ça. Dit-elle avec un sourire malicieux en posant un gros carton sur une desserte.
Elise souleva le couvercle et y vit un énorme saint-honoré. Sur u gros chou à la crème, au centre du gâteau étaient plantées deux petites bougies rouges. Une plaque en pâte damande était posé à plat et lon pouvait y lire : « A Elise et Pop » en lettres chocolatées.
- Mais pourquoi le bougies, demanda Elise, surprise.
- Pop et toi, ça fait bien deux mois non ? Moi je dis que ça se fête. Répondit Sophie avec un sourire complice.
Elise ne put retenir un sourire attendri en serrant son amie dans ses bras.
Vers vingt et une heure trente, le Dogue et Pop entrèrent à leur tour dans le café et Elise tira les rideaux pour masquer la lumière. Pendant lapéritif, Elise ne leur dit rien de lincident, les laissant discuter avec Phifi des matches à venir et des tactiques mises en places par leur entraîneur. Puis ils passèrent au dîner. Elise ne disait presque rien, elle qui était dordinaire si enjouée, et Pop le remarqua. Il nosa rien dire devant les autres, attendant dêtre seul avec elle pour poser des questions. Voyant lembarras de son amie, cest Sophie qui lança le sujet.
Pop et le Dogue écoutèrent le récit de Phifi et dElise en silence. A la fin, le géant eut une réaction viscérale.
- Quils y viennent ces petits salauds, grogna-t-il, je vais en faire de la purée moi.
- On se calme, Monsieur Malabar, dit Sophie en lui prenant les mains par-dessus la table. Tu serais capable de casser le bar à toi tout seul, rit-elle, et puis ils ne sont pas encore là. Et puis ce soir cest la fête.
Le Dogue maugréa quelque chose dinintelligible avant de sourire à sa fiancée.
De son côté, Pop inquiétait Elise. Il navait pas desserré les dents. Ecoutant tout en silence, le coude posé sur la table, la bouche posée sur sa main fermée. Ses yeux semblaient fixés sur une miette sur la table, son poing se serrant convulsivement à intervalles rapprochés. Elise vit dans son regard quelque chose quelle navait encore jamais vu. Bien sûr, elle ne lavait jamais vu de près au sortir des vestiaires, mais elle devina instinctivement quil avait ce regard avant de pénétrer sur la pelouse, en un éclair elle sut que le guerrier sétait réveillé.
Elle glissa sur la banquette, se coulant vers lui et enroula son bras autour du sien, posant la tête contre son épaule. Elle constata quil était tendu à se rompre. Le dogue et Phifi reconnurent eux aussi ce regard quils avaient tous avant un match, le demi réagit le premier. Il saisit le poignet de Pop et le serra pour lobliger à croiser son regard. Pop, machinalement, tourna les yeux vers lui.
- Temballes pas le gros, dit-il, utilisant le jargon du rugby, cétait que léchauffement, larbitre na pas encore donné le coup denvoi. Alors tu restes dans ta ligne. On va mettre en place un rideau défensif.
- Ouais, surenchérit le dogue, entrant dans la combine. On va sorganiser, on va leur mettre les barbelés et on les empêchera daller aplatir dans len-but.
Pop comprit leur manège et ne put sempêcher de sourire. Il se détendit légèrement.
Sous la direction de Phifi, qui était le meilleur tacticien des trois, sur le terrain, il commencèrent à mettre en place une tactique, comme il lauraient fait pour un match. Allant même jusquà utiliser des couverts ou la salière pour matérialiser des choses, les utilisant comme des pions. Elise et Sophie les regardèrent faire, amusées. Mais ils butaient sur un ou deux détails, à la fin, Phifi soupira :
- Dommage que Doc soit pas là, il est plus calé que moi sur la stratégie.
- Y a quà lappeler. suggéra le Dogue. Comme si cétait naturel.
- A onze heures, tes dingue ? Demanda Phifi après avoir jeté un coup dil à sa montre.
- Bah il bosse pas demain. Répondit le Dogue en haussant les épaules. Et puis tu le connais, si cest pour léquipe il viendra.
- Mais je ne fais pas partie de votre équipe, protesta Elise. Partagée entre la fierté dêtre considérée comme telle et la honte de déranger Doc à pareille heure.
Phifi et le Dogue la regardèrent un instant hébétés, comme si elle venait de proférer une ineptie. Le colosse se ressaisit le premier, cette fois.
- Tes la femme de Pop, non ? Demanda-t-il comme on énonce une évidence.
- Ben oui, répondit-elle, même si elle ne se définissait pas tout à fait ainsi.
- Alors ça compte ! Affirma le Dogue, convaincu.
Elle ne savait pas quoi dire, Sophie et Phifi lui souriaient et Pop passa son bras autour delle lattirant à lui pendant que le Dogue se levait pour se diriger vers le téléphone.
Doc ne posa aucune question, le Dogue lui ayant dit que cétait important, il répondit juste : « alors jarrive » avant de raccrocher.
En attendant larrivée de Doc, le filles allèrent chercher le gâteau et le Dogue sortit une bouteille de champagne de son immense sac de sport.
Elise ne put sempêcher de sourire, ils avaient vraiment tout comploté. Cependant, elle ne le laissa pas louvrir, expliquant quelle ne devait pas être fraîche, elle alla en chercher une dans un des réfrigérateurs du bar. Dogue tint quand même à lui laisser la sienne.
Elle sortit des coupes et ils trinquèrent autour du bar. Pop venait de découper le gâteau quand Doc frappa contre le rideau.
Ils le firent entrer, lui donnèrent une coupe et une part de saint-honoré avant de lui expliquer leur problème. Elise sattendait à ce quil proteste ou quil les enguirlande mais il nen fit rien. Au contraire, il se pencha sur le problème avec le plus grand sérieux, réfléchissant entre deux bouchées de gâteau. A la fin, ayant déposé son assiette vide, il se lança dans une explication, agitant sa cuiller levée comme une baguette de professeur.
- Partons du principe quils son malins. Déclara-t-il. Lincident de ce soir ne leur à servi quà tâter le terrain. Tous les autres lécoutaient religieusement, massés autour de lui, par habitude. Logiquement, continuait Doc, ils nattaqueront pas en semaine. Dabord parce que les autres magasins saccagés lont été pendant le week-end, daprès Sophie
Celle-ci hocha la tête
.Et puis parce que du lundi au jeudi, le café ferme trop tôt. A vingt heures il y a encore pas mal de monde dans les rues, la police pourrait passer et ils ont pu juger ce soir que les clients dici ne les laisseraient pas faire.
- Donc il faut tabler sur un vendredi ou un samedi. Observa Phifi.
- Pourquoi pas un dimanche ? Demanda le Dogue.
- Cest vrai, renchérit Sophie, les autres magasins ont été cassés la nuit après la fermeture.
- Oui, admit Doc, mais dans ce cas précis, cest différent.
- Pourquoi ? Demanda Pop.
- Pour deux raisons, expliqua Doc. Dabord parce que les deux magasins attaqués étaient une boulangerie et un marchand de journaux. Ils ferment trop tôt pour eux, il y aurait trop de témoins dans les rues. Le café dElise ferme tard le vendredi et le samedi, donc ça les arrange. Ensuite, il y a le fait quils ont été humiliés ici, jetés dehors devant tout le monde. Ces petites frappes ont généralement de lorgueil, ils voudront laver laffront. Cela ne peut s faire quen public, restreint le plus possible, mais en public quand même. Enfin, ils ont fait des commentaires sur la beauté dElise, et ils se pourrait bien quils veuillent profiter de loccasion pour pardonne-moi, Elise- se la « faire ».
Pop se crispa sur son tabouret de bar. Doc le vit et sadressa à lui.
- Laisse-moi finir avant de te mettre en boule. Lui dit-il, en pointant sa cuiller. Là il ne sagit pas de faire une percussion pour créer un regroupement. Mais si on se débrouille correctement, notre Elise ne risquera rien. il lui adressa un sourire bienveillant- Supposons quils sont également organisés, sils viennent, ils le feront donc avec du matériel pour tout casser, et probablement avec lintention de voler des bouteilles. A mon avis ils seront également plus nombreux que ce soir. Ces jeunes sont des trouillards individuellement, cherchant leur force dans le nombre. Ils viendront donc en bande. Ca signifie que Pop ne devra pas être seul pour les accueillir.
- Je camperai là, sil le faut ! Dit le Dogue décidé.
Elise posa la main sur sa grosse patte avec un sourire. Doc poursuivait son exposé :
- Notre avantage réside dans la surprise. La bourde de ton ami le plombier va nous être utile, dit-il en regardant Elise. Ils te croient célibataire et ne sattendront pas à tomber sur des gars bien musclés et prêts à les recevoir. A mon sens ils tenteront le coup ce week-end ou le prochain au plus tard.
- Pourquoi si vite? demanda Sophie.
Doc eut un petit sourire, il connaissait le mode de fonctionnement de ces bandes, en ayant souvent à soigner aux urgences où il travaillait. Il but une gorgée de champagne avant de répondre.
- Parce quils agissent comme les loups, en meute. Ils voudront faire ça avant que la sauce ne retombe. Les trois que vous avez éjecté ce soir vont devoir motiver leurs copains et salement. Si tout mon raisonnement est valable, ils vont être obligés de changer leurs habitudes. Il y a une grande différence entre sattaquer à un endroit vide et casser des objets et sen prendre à des gens, même effrayés. Et ils savent quil y aura forcément quelquun, ne serait-ce quElise. En plus, ils changent de délit. Là ils vont devoir convaincre leurs copains daccepter encore pardon, Elise- de commettre un viol. Et je pense que même la dernière des gouapes, aussi bourrée de haschisch et dalcool pour se donner du courage soit-elle, nenvisagera pas ça aussi sereinement quelle le ferait dun simple bris de vitrine. Ils vont avoir les journées de demain et de vendredi pour motiver leur potes, et ils devront agir avant que lun deux ne retrouve assez de conscience pour protester.
- Donc plutôt ce week-end. Résuma Phifi.
- Je le crains, admit Doc avec un long soupir.
- Et la police ? Hasarda Elise.
Doc eut un geste dimpuissance.
- Malheureusement, reprit-il, tout ce que nous avons avancé là, nest quhypothétique. Les trois gamins d ce soir ne peuvent être aussi que trois petits malins qui auront voulu profiter de la terreur des commerçants du quartier, après le saccage de deux magasins. Comment savoir ?
- Mieux vaut se préparer au pire. Dit Pop avec une douceur et un calme qui effrayèrent Elise.
- Dautant plus que les policiers, reprit Doc, najouteront certainement pas foi aux élucubrations de rugbymen en goguette. Surtout sils les trouvent assis devant une bouteille de champagne, sourit-il. Puis il se pencha en avant, regardant Elise. Tu sais, je travaille avec eux tous les jours. Continua-t-il sur le ton de la confidence. En général ils ne se dérangent que sil y a des blessés et sils ont une chance de prendre les voyous sur le fait. Et puis ils partent du principe que le commerçants sont assurés.
- Contre le viol ? Lâcha Pop, cynique.
Doc eut un nouveau geste dimpuissance.
- Le système dans lequel nous vivons nest pas parfait, tu le sais aussi bien que moi. Dit-il en plongeant ses yeux dans celui du pilier.
Le Dogue allongea son grand bras pour toucher lépaule dElise.
- Tu appelleras les flics quand il y aura des blessés : eux. Plaisanta-t-il. Puis il enchaîna goguenard : Mais pas trop tôt, quon aie le temps de samuser.
Elise était suffoquée. Ils venaient denvisager la guerre et arrivaient à en plaisanter.
- Je prendrai ma trousse, conclut Doc, songeur.
Puis comme il vit le froid que sa dernière remarque avait jeté, il décida de réchauffer latmosphère.
- Et puis flûte, reprit-il, nous avons deux jours pour nous organiser, faisons la fête en attendant. Vous mavez sorti de chez moi pour me faire boire du champagne, je ne repartirai pas sur une jambe. Et il tendit sa coupe.
Le reste de la soirée sacheva dans une ambiance plus joyeuse, ils évitèrent daborder à nouveau le sujet. Ils se séparèrent vers deux heures du matin, tous passablement éméchés, la bouteille du Dogue quElise avait mise au frais subissant le même destin que la première.
Cette nuit là, dans la chambre, seule avec Pop, Elise lui fit lamour avec une énergie désespérée. Plus tard, serrée tout contre lui, elle se laissa aller.
- Jai peur, tu sais. Chuchota-t-elle.
- Je sais, répondit-il, en caressant ses cheveux soyeux, moi aussi.
- Toi ?
- Oui, avoua-t-il, jai peur quil tarrive quelque chose et que je ne puisse pas te défendre.
Elle embrassa son torse avant dy poser la tête. Pour la première fois depuis quelle le connaissait, Pop lui dévoilait une faiblesse. Elle len aima davantage.
Le lendemain soir, jeudi, se tint un véritable conseil de guerre dans le petit café. Ils arrivèrent tous à partir de dix neuf heures quinze. A vingt heures, quand Elise baissa le rideau, ils étaient tous là, tous ceux qui pourraient être là le lendemain soir. Il y avait Pop, bien sûr, mais aussi Doc, Phifi, le Dogue, Yaourt et un quElise connaissait moins bien et que les autres appelaient Chapeau.
- Pourquoi Chapeau ? Demanda tout bas Elise à Sophie, dans la cuisine, pendant quelles surveillaient la daube que Pop avait laissé mijoter depuis le matin.
- Parce quil sappelle Lebreton.
- Je ne vois pas le rapport, admit Elise.
- La chanson ! Répondit Sophie.
Comme elle vit quElise navait pas lair de saisir, elle se mit à fredonner.
- Ils ont des chapeaux ronds, vive la Bretagne
.
Et toutes deux, elles se mirent à rire.
Dans la salle, les hommes tiraient leurs plans.
- Phifi, sera déjà ici, de toute façon, puisquil est blessé. Disait Doc.
- Moi aussi. Dit Pop, tant pis pour lentraînement.
- Non, reprit Doc, toi tu vas à lentraînement, comme nous tous. Comme Pop allait protester, il enchaîna. Dabord parce quElise ne risque rien. A mon avis ils ne viendront pas avant vingt trois heures au plus tôt. Après la séance de cinéma, pour éviter quil y ait trop de monde dans les rues. Et puis ça te fera du bien de décharger un peu toute cette adrénaline. Depuis hier, tu es tendu comme une corde à piano, tu crois que je ne lai pas vu ? Là, cétait le médecin qui avait parlé, et Pop nessaya pas dargumenter. Doc poursuivit. Donc, lentraînement finit à vingt et une heure. Si on prend nos douches assez vite, on peut être ici à vingt deux heures au plus tard. Je dis ça en tenant compte de la circulation qui est plus dense le vendredi et le samedi soir, les gens sortent. Nous ne prendrons que deux voitures, la mienne et celle dElise. Comme ça ils ne casseront pas ta DS au pire, expliqua-t-il en se tournant vers Pop. On se mettra à trois par voiture, pour être sûrs que si un groupe est pris dans le trafic, lautre sera ici dans les temps. Les autres soit vous laissez vos véhicules au stade, soit vous venez directement ici, et Pop et moi vous emmènerons.
- Pourquoi seulement deux voitures ? Demanda Yaourt
- Parce quà cette heure là, répondit Doc, il est impossible de se garer dans la rue, toutes les places sont prises. Et je nai pas envie quune rangée de bagnoles garées en double file devant le café donne léveil à nos petits amis. Le parking souterrain nest pas loin, on aura des chances dy trouver deux places. Ca te paraît plus clair ?
Yaourt approuva de la tête.
- Continue, Doc, dit le Dogue.
- Ensuite, reprit lintéressé. Une fois arrivés ici, on ne se masse pas comme des couillons tous à la même table.
- Pourquoi ? Demanda Chapeau, innocemment.
- Parce que si on veut les surprendre, expliqua Doc, faut pas quils se disent que la miss à appelé des gros bras en renfort. Sils viennent à dix ou douze, comme je le suppose et quils voient six costauds assis à la même table, ils risquent de se barrer, et on perdra lavantage, parce quils pourront revenir nimporte quand et nous ne pouvons pas investir le café dElise ad vitam eternam.
Elise apportait un plateau avec les apéritifs quelle posa sur la table.
- Des fois tu me fais peur Doc, souffla-t-elle, on dirait vraiment que vous préparez une guerre.
Il leva vers elle un regard désolé.
- Vous nêtes même pas certains quils vont venir
- Tu connais ladage, soupira Doc. Si vis pacem
.
- Mais cest démentiel, sécria-t-elle en le coupant. Vous êtes mes amis et je ne veux pas vous voir vous faire estropier sous mes yeux parce que
- Je ne les laisserai pas te violer ! Explosa Pop en se levant dun bond pour lui faire face.
Elise sursauta comme sous limpact dune gifle. Il avait crié si fort que le plateau vide lui tomba des mains. Pendant un instant elle fut terrifiée. Il navait jamais élevé la voix contre elle. Mais ce nétait pas contre elle. Il venait dexorciser sa propre peur en la nommant, elle le savait. Mais ce quelle lut dans ses yeux la glaça deffroi. Ce nétait pas Pop qui la regardait, mais le guerrier, une machine, pire : une bête. Et cette bête était prête à tuer, à tuer pour elle.
Les larmes quelle retenait depuis la veille commencèrent à rouler doucement sur ses joues.
Pop fit un pas vers elle, elle leva les yeux vers lui. La bête avait disparue, laissant place à ses yeux de nounours, quelle aimait tant. Il lentoura de ses bras pour la serrer contre lui . Là, la tête au creux de son épaule, elle se laissa aller. Elle éclata en sanglots, blottie dans ses bras, évacuant la peur et la tension qui la rongeait depuis lincident.
Les autres un peu gênés détournèrent le regard, se plongeant dans la contemplation de leurs apéritifs, quaucun deux nosa toucher.
Puis les larmes dElise se calmèrent, Pop lui caressait doucement les cheveux, elle releva les yeux en reniflant.
- Je suis désolée, bredouilla-t-elle.
- Ce nest rien, ma puce, murmura-t-il en la regardant. Je te demande pardon davoir crié. Je ne veux pas quon te fasse du mal, dit-il comme pour sexcuser.
- Je sais.
Puis elle parvint à lui sourire. Elle essuya son nez et se dégagea doucement, pour lui prouver quelle tiendrait le coup. Il la laissa faire. Elle posa les yeux sur les autres qui ne savaient pas trop où regarder. Elle lança un trait dhumour.
- Allez, les hommes, videz vos verres, je ne vais pas les remettre dans les bouteilles.
Ca sonnait un peu faux, tous le savaient. Mais chacun accusa réception du message.
Pop retourna sasseoir et la discussion reprit timidement, pendant quElise rejoignait Sophie restée à la porte de la cuisine.
- Je suis ridicule hein ? Demanda Elise quand elles furent à nouveau seules.
- Non, sourit Sophie, tu as peur, eux aussi. Seulement eux ils ne le diront pas.
- Je sais. Admit Elise.
Elles baissèrent le feu sous la daube et rejoignirent les garçons.
- Donc, disait Doc, Phifi se tiendra au bar, ils lont déjà vu, ça ne les étonnera pas. Le Dogue et moi on se mettra au fond , si Elise le permet on dévissera lampoule au-dessus de la table pour quils ne voient pas trop bien sa grande carcasse. Elise approuva de la tête- Pop, tu seras à la première table dans langle opposé au bar, dissimulé contre le rideau. Tu seras invisible de lextérieur. Yaourt et Chapeau vous serez debout, au bout du bar, près de la caisse, à côté de la miss
- Des miss, corrigea Sophie. Je serai là aussi, je ne vais pas laisser Elise toute seule. Elle anticipa lobjection de Doc. Je sais, cest idiot de leur fournir deux cibles au lieu dune seule. Mais ils ne nous toucheront pas, vous y veillerez non ?
Le Dogue adressa un regard plein de fierté à sa douce.
- Deux filles derrière le bar, ça ne colle pas, objecta Doc, pendant que Sophie contournait la table. Ils sattendent à trouver Elise seule à servir.
- Non, je ne serai pas derrière le comptoir. Je serai en train de draguer deux beaux mâles. Dit Sophie en se penchant, enroulant ses bras sur les épaules de Chapeau et Yaourt.
Son air mutin fit rigoler tout le monde, et ça détendit latmosphère.
- Daccord, se résigna Doc, avant denchaîner. Comme je serai le seul de dos, essayant de masquer la grande silhouette du Dogue, ce sera à vous dêtre vigilants. Il ne faut pas quils dépassent le coin du bar. Il désigna lendroit du doigt. Sils passent la ligne de la troisième table, ils auront plus facile pour se déployer. Et comme ils seront de toute façon plus nombreux que nous et quils auront sûrement des gourdins ou des bâtons, je préfère quils naient pas la place de faire des moulinets avec.
- Je dois avoir une vieille batte qui traîne chez moi, dit Chapeau, je pourrais lamener.
- Surtout pas ! Rétorqua Doc. Cest eux les méchants dans lhistoire, il faut quils le restent. Aucune arme de notre côté. Comme il est prévu que dès que ça chauffe, Elise appelle les condés, il ne faut pas quils nous trouvent avec quoi que ce soit dans les mains. Notre action nest pas sensée être préméditée. Ils seront tombés un jour où Elise recevait des amis rugbymen et cest tout.
- Pas de pot, quoi. Commenta le Dogue.
- Exactement. Confirma Doc. Alors je ne veux voir ni manche de pioche, ni couteau ni canon, dans vos mains daccord ?
- Si on leur arrache leurs armes, on peut les cogner avec ? Demanda Yaourt.
- Même pas. Nous ne sommes pas sensés les tuer, expliqua Doc, alors si un de ces voyous cafte quon les a tabassé avec autre chose que nos poings, ça va être embarrassant. Les matraques ne laissent pas les même marques quune poire. Et puis les empreintes ça se vérifie. Il grossissait exprès, il savait de quoi ces hommes étaient capables sur un terrain, le médecin quil était n'avait pas envie quils exterminent ces gosses. Et puis quoi ? trancha-t-il. Nous sommes des sportifs entraînés, le fair-play cest pas pour les chiens.
- Ces racailles sont pires que des chiens. Grinça Pop.
Elise debout derrière lui, passa les bras autour de son cou, se penchant pour lembrasser.
- Je sais, dit Doc. Mais si on les massacre, cest Elise qui aura des ennuis. Et on est sensés les lui éviter, justement.
- Et des gants ? Hasarda le Dogue.
- Jy avais pensé, avoua Doc. Tu sais, les mitaines pour la musculation. On en a tous. Elles sont en cuir résistant et la paume est antidérapante, pour choper une batte au vol ce serait lidéal. Mais ça ferait louche si les flics nous trouvent tous les six équipés de ça. Je vous lai dit, lidée de base, cest quon se sera défendu, pas quon les aura piégés.
- Du talc alors ? Dit Phifi.
- Trop voyant, objecta Doc. Va justifier tes paluches toutes blanches, devant les policiers.
- Facile, lança le Dogue. On dira que cest pour nous faire les fesses douces, comme de la peau de bébé.
Et tout le monde éclata de rire. Ils en avait besoin.
Puis Elise desservit les verres pendant que Sophie mettait la table et que Pop allait chercher la daube.
Tout en mangeant, ils continuèrent leur briefing.
- Et si jamais ils ne viennent pas demain ? Dit tout à coup Yaourt. Samedi soir on ne pourra pas rester trop tard, il y a match dimanche.
- Mais si, répondit Phifi. Dimanche on joue à domicile, alors on naura pas à se lever aux aurores comme quand on doit prendre le car.
- Tout de même, dit Elise, ça mennuie de bousiller votre week-end.
- Hé Phifi, lança le Dogue du bout de la table au demi de mêlée placé entre Elise et Chapeau. Si elle dit encore une connerie ou si elle sexcuse tas quà la chatouiller.
Elise replongea le nez dans son assiette en riant. Ces gars étaient formidables.
- Nempêche, Doc, poursuivit le géant la bouche à moitié pleine. Y a quand même un truc qui cloche dans ton plan.
- Quoi donc ? Demanda lintéressé.
- Ben, si on est dispersés, expliqua le deuxième ligne. Quand on va foncer dessus, ils risquent de se tailler. Pop cest un solide, daccord, mais il pourra pas tous les retenir.
Doc, qui portait sa fourchette à sa bouche arrêta son geste.
- Mais tas rien compris ! Sexclama-t-il en reposant le couvert dans lassiette. Ce nest pas une embuscade, enfin techniquement si, corrigea-t-il. Mais il ne sagit pas de les coincer ici et de les dérouiller à loisir.
Le Dogue sarrêtant de mâcher ouvrit des yeux ronds dans une grimace comique. Doc continua :
- Nous serons là pour empêcher quils saccagent le café et sen prennent aux filles. Pas pour rejouer un remake du massacre des indiens. Tant mieux, sils se taillent en masse. Du moment quon en chope deux ou trois quon remettra à la police. Après les flics feront le reste. Notre rôle sarrête là. Et tant pis si ça te prive dun carnage, gardes tes forces pour dimanche.
Tout le monde éclata de rire devant la mine ahurie du Dogue.
Ce que Doc ne leur avait pas dit, cest que précisément, il espérait quun maximum de gosses se sauvent devant la charge des pros. Plaçant justement le Dogue à dessein tout au fond en souhaitant que de voir ce mastodonte foncer sur eux, paniquerait suffisamment les gamins pour quils senfuient comme une volée de moineau. Il comptait également sur la distance quaurait à parcourir le colosse pour leur laisser le temps de réagir ainsi. Il connaissait les gars et leur âpreté au combat. Il navait pas envie que la défense du petit café se transforme en massacre de fort Apache pour les mômes. Même si cétaient des voyous.
- Et puis ça nous arrange, appuya Chapeau. Cogner à mains nues ça risque de nous abîmer les phalanges. Si on sesquinte les mains avant un match, lentraîneur va couiner.
- Tu le laisseras couiner et tu mettras du strap. Répondit Yaourt en haussant les épaules.
- Pas de risques pour tes mimines, lança le Dogue. A cet âge là cest tout tendre, ça casse comme du verre.
Mais personne ne rit à cette dernière boutade. Au contraire elle jeta un froid sur toute la table. Il se sentit penaud en voyant les regards de reproche se tourner vers lui. Tous les yeux le fusillèrent du regard. Tous sauf ceux de Pop qui regardaient dans le vague.
- Cest vrai que cest des gosses. Souffla Elise en se remémorant les trois visages de ceux qui étaient venus la veille.
- Tant pis pour eux. On ne les force pas à venir. Lâcha Pop froidement avant de vider son verre de vin lil toujours absent.
Il avait dit ça avec un tel calme, un tel détachement quElise en fut stupéfaite. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose quand elle sentit une main de Phifi exercer une pression sur sa cuisse, sous la table. Elle tourna son regard vers lui et il secoua légèrement la tête, la décourageant de relever.
Sophie fini par lancer une blague qui remit tout le monde dans une meilleure ambiance et après que les derniers détails aient été mis au point, le reste du repas se déroula dans une meilleure humeur.
A la fin de la soirée, Chapeau et Yaourt étaient repartis, Pop raccompagna le Doc dans la rue. Sophie et le Dogue aidèrent Elise à débarrasser et à ranger, le grand costaud se proposant même pour la vaisselle. Pop resta un long moment à parler sur le trottoir et Elise se demanda pourquoi.
Doc parti, ils burent un dernier verre tous les quatre, le Dogue les faisant rire avec ses blagues pas toujours fines. Finalement, Elise se retrouva seule avec son Pop. Dans lintimité de leur chambre, elle eut envie de lui demander pourquoi il avait réagi si froidement au repas. Mais elle nosa pas. Il était aussi tendre quon puisse lêtre et elle navait pas envie de gâcher cet instant avec ses doutes.
Le lendemain, tout se mit en place comme Doc lavait planifié. Pop avait dîné tôt et légèrement. Phifi et Chapeau arrivèrent en même temps. Yaourt avait décidé de laisser sa voiture au stade et les retrouverait là bas. Le Dogue, pour sa part, navait pas de véhicule et sy rendait en bus ou se faisait accompagner par lun des joueurs qui habitait près de chez lui. Pop et Chapeau partirent ensemble, comme prévu, laissant Phifi avec Elise. Même sil y avait les habitués, même si Doc avait raison et quelle ne risquait rien avant leur retour, Pop préférait quand même la laisser en compagnie de quelquun en qui il avait confiance. Elise était nerveuse et Phifi la détendit, comme il put, jusquà larrivée de Sophie. Après ce fut plus facile. Le petit café restant quasiment plein jusquà vingt deux heures, Elise fut trop occupée pour penser.
Lentraînement prit un peu de retard, lentraîneur les retenant à la fin dans les vestiaires pour leur faire ses dernières recommandations avant le match de dimanche. Pop se tortillait sur son banc, Doc le calma dun regard.
Ils sortirent des vestiaires à vingt et une heure trente, tout de suite après la douche. Dans le couloir, lentraîneur sétonna de les voir déjà habillés.
- Ben alors, vous nallez pas au massage vous cinq ? Demanda-t-il de son ton toujours à moitié rogue.
- Non pas ce soir, on est pressés, dit le Dogue en passant à côté.
- Jespère que vous nallez pas faire la foire moins de deux jours avant un match. Dit le coach, sur un ton suspicieux.
Pop simmobilisa et crispa les poings. Il commença lentement à se retourner quand les mains de Doc, qui venait derrière lui se plaquèrent sur les épaules du pilier, lempêchant de finir sa volte.
- On a un anniversaire, mentit le médecin à ladresse de lentraîneur. Déjà quon a loupé le dîner
- Ho, ils vous auront laissé quelque chose. Répondit lautre, se radoucissant.
Doc était le plus sérieux et sa présence avec les autres lui assurait quils ne feraient pas de bêtises qui mette leur forme en péril. Il se détourna pendant que les autres entraînaient Pop. Personne ne lui fit ni reproche ni remarque, mais tous le savaient tendu.
Arrivés sur le parking, ils montèrent en voiture. Le dogue délaissant lespace du quatre-quatre de Doc entra à péniblement sa grande carcasse à larrière de la Punto dElise, ne voulant pas laisser son copain tout seul. Pop mit le moteur en marche et pris le chemin du petit café, suivi par les phares de Doc.
Moins dune demi-heure plus tard, les cinq sportifs entraient ensemble dans le bar.
Juste avant vingt trois heures, Elise simula le malaise prévu. Cela permit à Doc daller chercher sa trousse, dissimulée derrière une poubelle pour ne pas retourner jusquà sa voiture. Pop et lui la montèrent dans lappartement. Pop redescendit deux minutes plus tard pour rassurer les clients et leur dire que ce nétait que de la fatigue. Il était désolé mais il devait fermer plus tôt que prévu, personne ne sen offusqua. Chacun sortit du petit café en souhaitant un prompt rétablissement à la jeune femme.
Deux minutes après que Pop se fut assuré quaucun habitué ne traînait encore dans les parages, ils étaient tous en place et lattente commença. La tension monta de quelques degrés, espérer quils arrivent, tout en souhaitant quils ne viennent pas était crispant. Au début, ils échangèrent quelques plaisanteries, le Dogue surtout. Mais cela retomba bien vite, chacun plongeant dans ses pensés, ses craintes ou sa concentration. Cétait angoissant, ils avaient beau être huit dans la salle, chacun était dans sa bulle.
Phifi assis au bar sur un tabouret mâchouillait nerveusement une allumette. Sophie avait depuis longtemps cessé de narguer le Dogue en faisant mine de papouiller Chapeau et Yaourt qui lentouraient. Les trois se regardaient en chien de faïence, silencieux.
Le grand Dogue était tassé sur la dernière banquette, les yeux fixes, rivés sur la devanture, ne voyant même pas Doc assis face à lui qui gratouillait sa barbe naissante avec un air pénétré.
Seul Pop, avait lair étrangement calme. Assis à la première table, le dos à la vitrine, il sétait calé dans le coin pour être dissimulé de la rue par le tissus du rideau. Le buste légèrement en arrière, appuyé sur le dossier de la chaise, il avait les mains sur les cuisses, frottant doucement son pouce droit de sa main gauche. La tête inclinée vers lavant, on eut pu croire quil somnolait. Elise savait que ce nétait quune façade, que la tranquillité relative quil affichait et la nonchalance de sa posture cachaient un volcan intérieur. Elle en redoutait léruption. Les yeux rivés sur lui elle passa pour la énième fois léponge quelle tenait sur le même coin du bar.
En proie à ses démons intérieurs, elle se surprit à souhaiter quils arrivent vite et quon en finisse. Se ressaisissant linstant daprès, espérant quils ne viennent pas et que tout ce quils avaient échafaudé ne se réalise jamais. Elle sen voulait dêtre à lorigine de tout cela tout en arrivant pas à sen sentir totalement responsable. Elle ne voulait pas que son homme ramasse un mauvais coup. En même temps elle priait pour quil nait pas à se battre. La tension la dévorait. Elle se prit à souhaiter quen cas de bagarre le guerrier revienne, tout en se dégoûtant de se raccrocher à une telle pensée. Pour chasser ses angoisses, elle se força à récapituler mentalement les consignes de Doc. Elle glissa un il au téléphone, dissimulé sous le bar, sassurant machinalement quil était à portée de sa main. En remontant, son regard croisa celui de Sophie qui lui fit un sourire compatissant. Pour la première fois, cela ne la rassura pas.
Doc avait vu juste. Ce fut Phifi qui les aperçut le premier. Regardant à travers la vitrine, perché sur son haut tabouret, il vit les trois voitures se garer en double file devant le petit café, juste après minuit. Leur allure était reconnaissable et des ombres se détachèrent de certaines silhouettes. Ils avaient amené des ustensiles.
- Les vla, souffla Phifi, y a des battes.
Lestomac dElise se mua en une boule de glace et ses doigts se crispèrent sur léponge. Chacun se ramassa, dans son coin, prêt à bondir.
Ils étaient quinze. Ils entrèrent dans le café, comme lavait deviné Doc en se massant en une petite troupe compacte. Cinq dentre eux brandissaient des battes de base-ball en aluminium. Ils portaient tous des survêtements bariolés, des vêtements à la mode et des baskets de marque. Leurs visages étaient dissimulés par des capuches rabattues sur leurs yeux, des lunettes de soleil ou des fermetures éclair remontées jusquaux yeux.
Le plus petit des trois venus le mercredi était en tête. Sans un regard sur la salle, il planta ses petits yeux de fouine sur Elise.
- Fallait pas nous jeter, la meuf, cracha-t-il mauvais. On va te le niquer ton café. Et toi aussi on va te niquer.
La danse allait commencer, mais contrairement à ce que le voyou pensait, ce ne fut pas lui qui la mena.
- Cest la Saint Trouduc les gars ! Hurla le Dogue.
Il se leva en trombe, propulsant ses cent trente kilos vers lavant, renversant la table et le Doc, il se rua en avant. Dans le même temps, Pop avait réagi. Sautant littéralement de sa chaise il fondit sur le dernier entré qui navait pas encore lâché la poignée de la porte et dun coup dépaule le percuta comme un express, lenvoyant sécraser contre le mur.
Le petit meneur au regard de fouine se figea en voyant les deux mètres zéro trois du Dogue arriver sur lui comme la foudre. Lénorme deuxième ligne couvrit les cinq mètres qui le séparait des voyous en seulement trois enjambées. Il plongea sur le groupe, comme il le faisait sur les mêlées ouvertes, emmenant cinq gosses au sol dans un gigantesque placage. Les gouapes tentèrent de réagir, près du bar lun deux sortit un cutter pour « planter » Phifi. Le petit demi-de mêlée sétait laissé tomber de son haut tabouret, se recevant sur sa jambe valide en souplesse, mettant tout son poids dans le direct au foie quil asséna au gamin. Son poing senfonçant dans le ventre pas assez musclé. Le zonard se plia en deux le souffle coupé et lâcha son outil en sécroulant au sol.
De son côté, Doc sétait relevé lestement. Il vit un gars lever sa batte en avançant sur Yaourt. Pendant que Chapeau écartait Sophie dune main. Le troisième ligne antillais saisit la base de la batte de sa main gauche et écrasa son poing droit sur la face de son adversaire, lui pulvérisant le nez.
Elise était tétanisée. Elle aurait dû se jeter sur le téléphone mais son cerveau était paralysé. Un cri de Doc la sortit de sa torpeur.
- Appelles, appelles-les tout de suite ! Lentendit-elle hurler.
Heureusement, dans laprès-midi, elle avait pris la précaution denregistrer le numéro sur son téléphone à mémoire. Nerveusement, elle saisit le combiné et pressa la touche dun doigt tremblant.
- Services durgence de la police. Dit une voix monocorde après ce qui parut à Elise un temps incroyablement long.
- Des gens attaquent mon café, sécria Elise au bord de lhystérie.
- Quel établissement ? Demanda la voix sans émotion.
- Le petit café, dit Elise, machinalement, ladresse cest
- Je connais. Coupa la voix, jenvoie une patrouille. Qui êtes vous ?
- Elise. Répondit-elle sans comprendre la question.
- Vous êtes la serveuse ? Demanda la voix toujours aussi horriblement calme et distante
- Non, la propriétaire, bredouilla Elise, dépêchez-vous, ils
- Y a-t-il des blessés ? coupa la voix horripilante.
- Oui ! Ne put sempêcher dhurler Elise
- Calmez-vous madame, reprit la voix, savez-vous combien il y a dagresseurs ? Madame ?
Madame ?
Mais Elise nentendait plus, elle avait lâché le combiné quand Chapeau lavait soulevée et tirée en arrière au moment où un gamin projeté par le Dogue était venu sécraser sur le bar.
Elle se tenait à présent contre la porte de la cuisine, collée à Sophie, Chapeau leur faisant un rempart de son corps, prêt à intercepter nimporte quel attaquant.
De son côté, Doc semployait à désarmer les jeunes, frappant le moins possible, essayant davantage de les repousser, ou de leur porter des prises pour les immobiliser. Il tentait de leur arracher leurs battes ou leurs lames et les jetait au fond de la salle. Phifi essayant de laider et de le protéger de son mieux. La vraie « castagne » cétait laffaire des avants. Et ils tenaient la ligne les bougres. Appliquant à la lettre la stratégie de Doc, il maintenaient les voyous dans le petit périmètre situé entre lentrée et le coin du bar. Seuls deux dentre eux avaient franchi la fameuse limite de la troisième table. Celui « séché » par Yaourt et celui que le dogue avait aplati sur le comptoir et qui y gisait encore, sur le dos.
Se hissant sur la pointe des pieds, Elise glissa un il par dessus lépaule de Chapeau, cherchant Pop du regard. Au milieu de la cohue, elle le devina vaguement mais le distinguait mal. Cela valait mieux. Au moment ou le petit meneur cétait adressé à elle, un voile quElise naurait pas aimé était tombé sur ses yeux. Son esprit sétait fermé comme une huître. Et quand le Dogue avait crié, ce fut comme si une soupape avait sauté et il avait tout lâché.
Quand il avait percuté le gosse devant la porte, il avait ruiné sans sen rendre compte la théorie de Doc. Le dos tourné contre la vitre, ses cent kilos de muscles avaient condamné la sortie aux voyous, leur bloquant la retraite. Ce que le médecin avait redouté était arrivé. Les mômes surpris dabord puis très vite paniqués avaient reflué vers la porte, se heurtant au corps du pilier qui formait un véritable mur à lui tout seul entre lissue et eux. Massés les uns contre les autres, ils navaient pas la place de manuvrer et ne pouvaient pas se mettre assez nombreux de front pour lécarter. Seule une poussée combinée aurait pu leur permettre de le bousculer. Mais la charge de Yaourt et du Dogue les en avait empêché. Avec ses battoirs, le géant distribuait dénormes gifles qui les projetaient au sol. Le poing de Yaourt sabattait sur les autres comme un marteau-pilon. Une demi douzaine de gamins paniqués essayaient de se débarrasser de Pop pour séchapper de cette nasse. La force dun pilier de rugby réside principalement dans ses cuisses. Sancrant sur elles, il avait planté ses jambes au sol, abaissant son centre de gravité en les pliant un peu, se mettant dans la même position que pour une mêlée et là, comme une machine inamovible, il avait commencé à cogner. Il ne retenait rien, ni ses coups, ni sa rage. Laissant exploser cette violence qui bouillonnait en lui et quil extériorisait dordinaire sur le terrain. Ces petits salauds voulaient sen prendre à Elise, ils allaient le payer. Ce quelle avait appréhendé était là, le guerrier était réveillé. Usant de sa masse, de sa force et de sa position, il abattit une grêle de coups surpuissants sur ceux qui sapprochaient de la porte. Il nentendait pas les cris, il ne ressentait pas les os craquer sous ses poings, il ne senti même pas la lame du cran darrêt senfoncer dans son flanc et riper sur une côte. La bête était revenue et exigeait la part du sang.
Doc le comprit à linstant même où les sirènes retentirent. La panique monta dun cran dans les rangs des voyous encore valides. Le bruit rendit un peu de conscience à Pop, assez pour voir la lame sanguinolente ressortir de son débardeur. Son regard de tueur croisa celui de son agresseur en un éclair, juste avant quil le saisisse à la gorge le projette contre le mur et se jette sur lui à coups redoublés. En trente secondes, deux voitures de police, une estafette et une ambulance avaient bloqué la rue et les fonctionnaires en uniforme avaient investi le café. Tous, en entendant les sirènes, le crissement des pneus et le claquement des portières sétaient arrêtés de frapper. Tous, sauf Pop.
Il nentendit même pas la voix du policier qui lui disait :
- Ca suffit, monsieur, cest terminé.
Seule la grosse main du Dogue attrapant son poing levé le sortit de sa transe. Il tourna la tête et vit le visage amical du géant qui lui soufflait maladroitement
- Arrêtes.
Puis il vit Elise, qui avait contourné Chapeau et se précipitait vers lui. Elle se figea en voyant le sang couler doucement de son débardeur. Elle porta les mains à son visage quand ses yeux tombèrent sur la figure du gosse. La mâchoire pendait, fracassée, la pommette gauche enfoncée faisait un gros hématome qui commençait à gonfler. Lil gauche était poché et disparaissait sous larcade éclatée. Le sang avait giclé, se répandant sur son survêtement et sur les mains de Pop.
- Lâchez-le, monsieur. Dit le policier dune voix étrangement douce.
Comme au ralenti, Pop tourna son regard sur le petit meneur qui lavait poignardé. Son il visible était fixe. Il ne terroriserait plus jamais Elise, ni personne. Alors la main gauche de Pop se décrispa enfin, les doigts se déplièrent lentement, abandonnant le col quils avaient serré jusquà le déformer et le corps retomba mollement. La lame du cran darrêt quil serrait dans sa main fit résonner le sol dun cliquetis métallique.
Pop tourna la tête vers Elise glacée deffroi dans les bras de Sophie, alors seulement ses yeux de nounours devinrent tristes.
Déjà les infirmiers sactivaient. Doc écarta doucement le policier pour sapprocher de Pop en disant quil était médecin. Lun des gars du SAMU layant reconnu, lofficier en uniforme le laissa faire. Doc fut rapidement soulagé. Lhémorragie était impressionnante mais la lame navait rien touché de vital et la puissante ceinture abdominale de Pop, si bien entretenue depuis près dun mois lui avait évité de graves lésions. Il méritait toutefois une bonne transfusion.
Chez les voyous, à part le meneur, il ny avait pas trop de dégâts. Quelques nez cassés, une ou deux côtes enfoncées, le reste se résumait à des bosses et de beaux hématomes. Certains garderaient longtemps des traces et des bleus mais rien de réellement sérieux à déplorer. La seule blessure handicapante était lépaule démise du jeune étalé sur le bar.
Une seconde ambulance fut appelée et tous les gamins furent emmenés à lhôpital pour faire quelques radios de contrôle, escortés par lestafette des policiers.
On avait assis Pop sur une chaise et Doc saccroupit près de lui.
- Va falloir thospitaliser, dit-il.
- Cest obligé ?
- Oui, tu as perdu pas mal de sang, il te faut une transfusion. Expliqua Doc.
- Ca ne peut pas attendre ? Je nai pas mal tu sais. Objecta Pop.
- Non, ça ne peut pas attendre. Les infirmiers ont du sang dans lambulance, mais il va falloir te recoudre.
- Mais, Elise
- On ne la laisse pas toute seule, coupa le médecin, on te lamène dès quon a fini ici.
Pop hocha la tête, docile. Puis il leva des yeux désolés vers sa compagne. Il avait un regard de petit garçon perdu qui fendit le cur dElise.
Les infirmiers lemmenèrent sur un brancard et lui fixèrent une perfusion au bras. Enfin il le mirent dans lambulance qui lança ses sirènes avant de démarrer. Quand elle eut tourné le coin de la rue, sur le perron du petit café, Elise fondit en larmes contre le torse de Dogue embarrassé qui la serra maladroitement dans ses grands bras. Il la ramena à lintérieur et sassit avec elle sur une banquette. Entre deux sanglots, elle demanda aux quatre policiers présents la permission de faire du café, ils acceptèrent. Phifi qui tenait occasionnellement le bar du club house se mit au percolateur et Sophie fit le service.
Les fonctionnaires étaient plus embarrassés que menaçants. Ils connaissaient plus ou moins ces rugbymen de léquipe locale. Ils ne sétonnèrent même pas de labsence dautres clients. Ils savaient que quand ces gars la font la fête, les gens préfèrent vider les lieux. Ils nosèrent pas interroger Elise vu son état présent, ce fut Doc qui parla. Les hommes de la patrouille estimèrent rapidement, comme ils lavaient espéré, que les voyous navaient pas eu de chance en tombant sur eux ce soir là. Dautres policiers arrivèrent en civil. Le corps du gamin fut emmené à linstitut médico-légal. Les armes furent ramassées et le petit café fut mis sous scellé jusquau lundi. Le temps que lidentité judiciaire fasse son travail. Bien sûr ils seraient tous convoqués pour des interrogatoires et il fut conseillé à Elise de déposer plainte. Ce quelle accepta. Quand ils partirent, les policiers dirent à la jeune femme de ne pas trop sinquiéter. Ils avaient vite découvert quune au moins des trois voitures étaient volée. Lagression était évidente et ils avaient ramassé toute la bande. La seule question embarrassante fut posé à Doc. On lui demanda pourquoi il avait sa trousse avec lui. Il répondit quil ne la laissait pas dans sa voiture pour ne pas quon essaie de la voler, à cause des seringues quelle pouvait contenir. Lexplication suffit.
Elise nayant pas eu la permission de demeurer chez elle jusquau lundi, tout le monde alla chez Sophie qui hébergerait Elise.
Doc passa un coup de fil à lhôpital. On lui apprit que Pop avait été recousu sous anesthésie et quil ne serait pas visible avant le lendemain. Puis ils se séparèrent. Laissant Elise avec le Dogue et Sophie, Doc reconduisit Chapeau et Yaourt.
Elise passa une nuit affreuse, sinquiétant pour son Pop. Bien sûr, Doc lui avait que médicalement elle navait pas à sen faire, mais cétaient dautres craintes qui lassaillaient. Quallait-il se passer ? Il avait tué ce gosse, mon Dieu, pensa-t-elle, il a fait ça à cause de moi. Elise naurait jamais voulu une chose pareille, mais cétait arrivé. Et le dernier regard de pop était si déchirant.
Le lendemain matin, ses craintes prirent forme. Sophie et le Dogue lavaient conduite au chevet de Pop. Elle lui tenait la main quand un policier en civil entra et leur demanda de sortir. Pop, gardant la main dElise dans la sienne déclara :
- Cest mon amie, et la patronne du petit café, ça la concerne, elle peut rester.
- Comme vous voudrez, dit le policier en approchant une chaise, en haussant les épaules. Vous savez ce qui mamène ? Demanda-t-il après sêtre installé à côté du lit, près dElise.
- Je men doute, dit tristement Pop en hochant la tête.
Elise ne comprenait pas, ils avaient lair de parler dune chose inconnue, comme dun secret. Mais leurs mines à tous deux lui fit réaliser quelle nallait pas aimer la suite. Son instinct ne la trompa pas.
- Cette bagarre dans le café de mademoiselle Lubin, devrait être vite classée, reprit lofficier en civil. Les preuves sont flagrantes et les éléments dont nous disposons éloquents. Même la mort de ce garçon naurait pas du générer dincidents majeurs, vu les circonstances. Il fit une longue pause embarrassée avant de poursuivre, mettant tous les nerfs dElise à la torture.
- Seulement
Reprit-il finalement dun ton presque désolé. Il y a votre casier. Et vu vos antécédents, je vais malheureusement devoir vous mettre en garde à vue pour compléments denquête, dès votre sortie de lhôpital. dautant que la famille de la victime à déjà porté plainte, naturellement
Elise nentendit pas la suite, ou très confusément. Un flot de pensées lenvahirent, elle se trouvait subitement comme projetée deux ans en arrière. Un casier judiciaire, elle savait ce que cétait depuis laffaire dAlain. Elle était paniquée, son mari avait été un escroc et Pop était un
Un quoi ? Un voyou ? Un meurtrier ? Non impossible pas son Pop. Cet homme si doux, si tendre, avec ses yeux de nounours ne pouvait être un délinquant. Pourtant, se rappela-t-elle, elle naurait jamais cru cela dAlain non plus, elle navait rien vu, rien soupçonné. Etait-il possible que lhorreur recommence ? Elle tenta de se calmer et vit le policier qui sétait tourné vers elle, il lui parlait. Que disait-il ? Elle fit un violent effort pour se concentrer sur les mots quils prononçait.
- Peut-être serait-il judicieux, mademoiselle, disait-il, que vous prépariez quelques affaires pour Monsieur Daval. Des vêtements si possible.
Elle hocha la tête, hagarde, elle nosait plus regarder Pop. Elle se leva et sortit de la chambre, comme une automate.
Dans le couloir, elle vit que Doc était arrivé entre-temps et avait rejoint le Dogue et Sophie devant la porte.
- Que se passe-t-il, demanda Sophie, inquiète.
- Ils vont lemmener. Dit Elise dune voix atone.
Elle vit Doc se frapper le front en levant la tête vers le plafond.
- Et merde, sécria-t-il. Je lavais pourtant prévenu.
Alors Elise se souvint de la discussion sur le trottoir, lavant veille. Elle tourna son visage vers Doc et sa colère explosa.
- Tu savais. Sexclama-t-elle. Tu savais et tu ne mas rien dit !
Ses doigts sétaient crispés sur la blouse blanche, agrippant le médecin comme pour le secouer. Il avait un air désolé.
- Et ça aurait changé quoi ? Demanda-t-il, impuissant.
- Quest-ce quil à fait ?
- Cest du passé, Elise, éluda Doc. Ce quil faut cest quà présent
- Je veux savoir ! Hurla-t-elle si fort que des infirmières qui passaient lui jetèrent un regard glacial.
Elle avait toujours les doigts crispés sur les pans de la blouse et ses mains se mirent à trembler. Sophie lentoura de ses bras. Doc jeta un coup dil autour deux puis leur fit signe de le suivre et les entraîna vers son bureau.
Il fit asseoir Elise sur une chaise et sassit face à elle au coin du meuble. Le Dogue et Sophie restant debout derrière la jeune femme.
- Il y dix ans, commença Doc, Pop sest blessé à la veille dun match très important. Au dernier entraînement, il sest fait une élongation aux adducteurs. Ce nétait pas très grave, mais suffisamment pour lempêcher de tenir sa place le dimanche. Et nous avons perdu. Ce qui nous plaçait en position de relégables à la fin de la saison. Alors le soir, de dépit, nous sommes allés dans un bar et on sest saoulés.
- Il naurait pas sauvé le match à lui tout seul. Observa le Dogue.
- Sûrement pas, admit Doc. Mais il sen voulait. Il savait quune descente en division inférieure signifiait moins de sponsors, moins dargent, des soucis pour le club. Il avait un peu limpression de nous avoir trahis.
- Je comprends ça, dit le Dogue. Moi à sa place
Les sourcils froncés de Sophie le firent taire, et Doc reprit.
- Bref, toujours est-il que ce soir là, des supporters de léquipe adverse ont débarqué dans le pub où nous étions, Pop et moi. Ils étaient passablement éméchés et il na pas supporté leurs moqueries. Ils en a emmené deux dehors et à commencé à les tabasser. Moi jétais trop saoul pour len empêcher. Le patron à appelé les flics et Pop les a cogné aussi.
- Il avait bu. Dit Elise.
- Même pas. Soupira Doc. Il avait suivi le match dans les tribunes, rageant de ne pouvoir nous épauler. Il avait tourné au café tout laprès-midi et toute la soirée. Je ne saurais pas te dire combien il en avait avalé. Mais il a démoli ces deux flics qui avaient essayé de larrêter. Sacharnant sur celui qui, en désespoir de cause avait sorti sa matraque pour le maîtriser.
- Il ne la pas
.Souffla Elise portant les mains à son visage.
- Non, reprit Doc. Mais il la salement amoché. Lenvoyant à lhôpital pour trois mois. Alors il a été arrêté, et condamné pour violence sur la voie publique, voie de fait, coups et blessures et refus dobtempérer. Il à écopé dun an avec sursis mais comme le policier lavait chargé et que nétant pas sous lemprise de lalcool, il ne bénéficiait daucune circonstances atténuantes, il à pris trois mois ferme. Et bien sûr cela à occasionné louverture de son casier judiciaire.
Doc se tut et un lourd silence sinstalla. Elise considéra tout cela, essayant de digérer ces révélations. Puis elle les regarda tour à tour, longuement. Comme ses yeux arrivèrent sur le Dogue, ses sourcils se froncèrent et son regard se durcit. Doc le vit et anticipa.
- Le Dogue nétait pas là à cette époque là. Il na intégré léqu