- Jai failli perdre mon sang-froid, me raconta un jour mon vieil oncle Giovanni.
- Raconte, le priai-je.
- Alors voilà. Jétais autour dune table avec trois amis, Vittorio, Amedeo et Anacleto. Poker. De la thune en jeu. Jétais assis dos à la fenêtre, Vittorio en face ce moi, Amedeo à ma gauche, Anacleto à droite. On fumait des cigares, on se regardait comme si on était un club de macchabées. Pas un geste, pas un il qui bouge. Mais moi, jétais à sec, plus lombre dun kopek en cave. En face, les copains voyaient bien mon désarroi. Mon sang-froid foutait le camp. Oh, il ne valait plus grand-chose !
- Et alors ?
- Alors je lai joué, si misérable quil ait été.
- Comment as-tu fait ?
- Tout simplement. Je leur ai dit : OK les gars, la mise, cette fois, ce sera le sang-froid. Si je perds, je pète un câble. Les copains nont même pas tiqué : ça ne se compte pas en jetons, mais au fond où est le problème, alors que certains jouent même des fringues ? Lets go, comme ils disent dans le pays du poker.
- Et la partie, comment sest-elle passée ?
- A moi de donner. Je mallume un nouveau panatella, puis passe à chacun de nous cinq cartes dun paquet nouvellement ouvert, une à une. Tac, tac. Comme une réponse au tic-tac de la pendule neuchâteloise, accrochée au fond du fumoir. Tous regardent mes mains, mon visage. Après tout, une mise comme la mienne, ça attire lattention, non ? A moi de ne pas me laisser déconcentrer. Mon sang-froid est là. Après avoir fini de servir tout le monde, jai observé discrètement mon voisin Amedeo. Sans un chouïa dattention, personne naurait dit quil a cillé dune manière ou dune autre. Il semble impassible, comme toujours. Et la fumée des cigares crée autour de lui un brouillard artificiel qui lavantage. Mais en le regardant bien
ça ma suffi pour remarquer que lui aussi allait déposer son sang-froid, et quensuite, il serait vulnérable. Faut dire que je savais où il me fallait regarder. Il avait un vieux tic, quil arrivait normalement à maîtriser quand il jouait aux cartes. Mais là, ça revenait : toutes les quelques secondes, il fronçait son nez et reniflait, snouarf ! Comme sil était enrhumé. Manifestement, je lavais surpris en proposant une mise comme celle que javais faite. Ça la rendu nerveux
« Amedeo annonce quil suit. Mais ça, je savais quil allait le faire. Vittorio aussi : ce nest pas un dégonflé, lui ! Pour sûr, quil allait suivre ! Mais il y a autre chose : je lavais vu tiquer lui aussi quand jai annoncé ma mise. Oh, ça na pas pris longtemps, une fraction de seconde peut-être. Ah, linconvénient dêtre en face dun observateur
« Quant à Anacleto, il pose aussi son sang-froid sur la table, avec un certain sourire. Vlan ! Théâtral. Trop, peut-être. Perdu avant même davoir misé ? Lui aussi, je vais lavoir à lil. Concentration, respiration
je tire tranquillement sur mon panatella. Puis, à mon tour, je présente mon sang-froid.
« Avant le tour de table, javais jeté un coup dil à mon jeu. Ça ma permis de constater que finalement, tout ne va pas si mal. A croire que la poisse sest lassée de moi et a jeté son dévolu sur quelquun autre à table : demblée, jai une paire. Des valets. Cest un bon début. Le reste ? Peu de choses : un deux, un trois, un huit. Je choisis de remplacer toutes ces feuilles, dun coup dans la pioche. Puis jobserve mon jeu, sans même trier mes cartes : les potes pourraient flairer quelque bonne combinaison et mal réagir. Yaurait de quoi : jai trouvé dans la pioche de petits brimborions qui se sont avérés intéressants : un valet, un sept et un deux. Brelan pour moi
Je tente de ne rien montrer de mon émotion face à un jeu devenu plus quacceptable. Et je relance en posant dix dollars sur la table.
« Amedeo semble sen étonner : sans doute croyait-il à un quitte ou double. Il me regarde, interrogateur, tout en retroussant son nez et en reniflant. Tas perdu, mec ! Je lui dis : « On continue, lami, et sans limite encore ! » Les yeux dAmedeo semblent me dire : « Non, Giovanni, jai pas perdu ! Je vais te faire la peau, avec tes mises à la graisse dours » Et il relance, vingt dollars, hop ! Pour Vittorio et pour Anacleto, tout était clair. Ils suivent pour la fin du tour, histoire de faire monter la sauce
Quant à moi, sûr de mon coup, je relance à cent dollars. Tiens, chope, Amedeo ! Lui annonce directement cent cinquante. Vittorio se couche. Son visage exprime la prudence. Il semble avoir pigé que ce nest pas facile de mavoir en face de lui. Anacleto limite : pas de risque quand lami Giovanni mise gros. A mon avis, il doit se demander pourquoi jai lair si sûr de moi tout dun coup.
« Mais Amedeo, lui, semble ne rien voir. Paf, il relance. On est à 200 dollars, déjà
La sueur perle à son front, il veut à tout prix gagner le duel. Au bluff ? Après neuf tours fatidiques, on arrive à mille dollars. Mille, mec ! Pour miser comme ça, il ne faut avoir peur de rien. Ou faire semblant, bluffer tel lours ? Son visage le trahit. Derrière ses lèvres, je devine ses dents qui se serrent. Ses doigts tremblent, il retrousse son nez sans arrêt maintenant
Là, à la fin des fins, on abat nos jeux. Et la minute de vérité arrive
Brelan de deux chez lui ! Il espérait me faire peur avec ça. Mais quand il voit ce que je lui sors, alors il tombe le masque. Fini, son sang-froid ! Il me jette ses mille balles à la figure, en me disant : « Prends tout ce que tu veux, espèce de rat ! Tu mas bien eu ! » Puis il met les bouts, en claquant la porte du fumoir. Vlan !
- Et après, quest-ce que tu as fait ?
- Après ? Nous étions encore trois, cest suffisant pour jouer aux cartes ! Alors, on a fait monter une bouteille de valpo, et on a ressorti les quarante cartes de notre bon vieux jeu de scopa, pour jouer sans argent, comme au pays, il y a soixante ans de ça