Plus quune rumeur et telle une traînée de poudre, sest répandue la nouvelle au demeurant fort banale, de larrivée prochaine dun compagnon de jeux dans la petite maison fleurie du
bout du chemin du Bout du bois, communément appelée :
« Au repaire des souris »
Cest, Nouchka la cruelle, ainsi surnommée, dans son acharnement dune sauvagerie insoupçonnable à détruire mulots, campagnols, souriceaux, voire rats ou taupes y laissant pantois lobservateur de passage
qui sen est inquiétée la première.
Sa capacité toute particulière, transmise de génération en génération, à capter le langage humain, lui conférant ladmiration de tous, aucun ne se formalisa outre-mesure du procédé dindiscrétion, encore moins ne se soucia den vérifier la véracité.
Cette belle meurtrière faite de douceur, de minauderies, de câlineries, narra devant un auditoire captivé la chronologie des faits :
« Depuis longtemps déjà, ronronna-t-elle, Maria la dernière propriétaire en date de la petite maison fleurie, cherchait à résoudre une bonne fois pour toutes, la double insupportable et irrespirable incapacité de ses prédécesseurs à éliminer les taupes destructrices de jardin ainsi que les mulots qui, non contents de grignoter tout ce qui leur tombait sous la dent arrosaient régulièrement de leurs urines nauséabondes, linge, vaisselle et nourriture, et se jouaient à lenvi des pièges, blés empoisonnés,
et graines maléfiques.
Forte de son pouvoir de séduction, Nouchka la cruelle se roula sous le soleil, senroula dans sa fourrure quelle fit miroiter entre ombre et pénombre avant de tendre lascivement ses griffes de sorcière vers une hypothétique proie puis de les rétracter en un cliquetis de gâchette
comme savait si bien le faire Al Capone.
Al Capone vivait dans la ferme la plus proche, on lui avait donné ce nom à la suite dune
aventure qui avait bien failli lui coûter la vie : Amoureux des endroits dérobés, chauds et peu venteux, il passait la meilleure partie du temps tapi dans un champ de choux à guetter les premiers rayons du soleil. Hélas, un jour de bonne digestion, il sendormit repu, baissant de vigilance et fut, bien mal lui en prit, réveillé dune douleur aiguë et atroce - Un coupeur de choux venait, dun claquement sec de machette, lui entailler la truffe, sauter une dent, fendre la langue en deux, déchirer les babines et la joue, amputer en quelque sorte ce si joli minois qui des minettes du quartier
faisait la folie.
Mais le pire était encore à venir Quinze jours durant, Al Capone en tout bon épicurien naturopathe quil était, tenta de sauto-guérir, il se cacha dans une grange désertée, sabstint, et pour cause, de toute alimentation, et se prostra comme en état dhypnose Mais en vain, il fallu se rendre à lévidence, la terrible blessure ne cicatriserait pas seule, il lui fallait calmer son orgueil et se montrant ainsi défiguré, implorer de ses maîtres une chirurgie faciale ; Alors bien sûr que semi-face, il ne serait plus jamais lui-même peut-être au moins reviendrait-il à la vie.
Son retour jeta un vent de panique et de terreur sur la gente féline. On ne sattarda pas sur lespèce de demi-tête qui émergeait dune collerette blanchâtre et virevoltante, mais les regards moururent avec effroi sur lersatz darrête de poisson qui lui servait alors de colonne vertébrale et qui voilait mal, dans un fouillis de poils collés et rougis, un autre pansement plus discret peut-être, mais tellement
plus catrasteur.
Sacher Masoch en eût les larmes aux yeux, des fentes verticales se dessinèrent laissant échapper ses éclairs de haine
En un instant il reconnut ce qui avait de lui et à jamais fait un eunuque
Ses maîtres, eux aussi, avaient pensé lui épargner une fin prématurée en lamputant de sa vitalité, mais les rires et les sarcasmes de Nouchka la cruelle de Jeny la Rousse et la vieille Noiraude avaient définitivement crevé ses tympans et anéanti son envie den rire.
Il se consola comme il put bien sûr, sublima tant et plus, devint de tous le plus buccolique, le plus poète, le plus musicien aussi, le plus enclin à lindulgence et la clémence, le plus ailleurs, le plus lunaire, le plus rêveur, le plus créateur, le plus contemplateur, le plus fièvreux, le plus controversé,
Le plus solitaire.
Son ami intime Memphis déclara immédiatement quil serait bon de se méfier dun nouvel arrivant, léquilibre précaire de leur petite communauté pourrait ne pas y survivre.
Memphis bien avant dêtre adopté par des fêlés de rock and roll avait connu les affres horribles de la SPA ; il avait vécu plusieurs mois dans une cage avant den être extirpé dune main câline mais autoritaire au rythme des Blues Brothers émergeant en crève tympan dune voiture bardée dauto- collants. Il lui avait fallu en remerciement dun tel sauvetage tout apprendre ou réapprendre qui sait
. Le jeu de bouchon
. Lattrappe-souris à roulettes, les ronrons intyempestifs, les siestes sur coussin de velours, les grattouillis derrière les oreilles et sur le dessus du crâne..
En contre partie il découvrit le rythme des impulsions musicales, les cadences infernales, les balancements de hanches, les dodelinements de tête, les piétinements de folie des soirées de fête où endormi, les baffles à fond la caisse entre les deux oreilles, il essayait dimaginer ce que pouvait bien être un havre de silence
On lui infligea et à vie le nom de la ville la plus follement rock, un collier à leffigie dElvis Presley, une gamelle en forme de grosse caisse et un panier rapporté, et soit disant dorigine, de la fameuse île de Woodstock.
Pour rattraper le temps perdu, il fit plusieurs portées, passant indifféremment de lune à lautre, nayant de préférence que dans labsolue jouissance du moment présent pour se soucier comme dune guigne des résultats. Jeny la rousse bien quayant admirablement roulé du cul au bon moment ne retint pas plus son attention, elle mit bas comme les autres dans son indifférence totale.
Cest elle pourtant qui un jour lui rapporta avoir rencontré et reconnu endormi aux pieds dun joueur de jazz dans un orchestre de passage lun de ses rejetons
« Les chats ne font pas des chiens »lui répondit-il dans un clin dil complice
Leur possible amour sy noya.
Jeny la rousse était une put et tous le savaient
.
Létrange complicité qui liait la vielle Noiraude et Jeny vivait de laube des temps et bien malin qui aurait pu y trouver explication
. Toujours est-il quon ne les connaissait que coller lune à lautre formant une sorte dêtre hybride que seules les escapades nocturnes de Jeny, les jours de pleine lune, rendait explorable.
Alors et seulement, parce quon voyait se détacher sur le ciel trop éclairé la lourde et si
pesante silhouette de la Noiraude miaulant à léternel son impossible souffrance,
on ressentait quun jour peut-être, de ses entrailles, un bébé chaton doux tendre et rose avait dû
frôler ses mamelles puis sy engouffrer aspirant jusquau plus profond de son être le lait
salvateur avant quune main sauvage ne vienne de ce paradis et pour toujours arracher
limpossible étreinte.
Jeny la pelée, Jeny la conspuée, Jeny la baisée, Jeny la maculée, Jeny la prostituée saurait toujours où se réfugier.
La vielle Noiraude lui ouvrait à léternité sa béance damour.
Nouchka la cruelle, Al capone, Sacher Masoch, Menphis, Jeny la rousse et la vielle Noiraude pensaient se connaître depuis toujours ; Ils en savaient chacun sur lautre des vertes et des pas mûres mais vivaient en bonne intelligence pratiquant au plus haut point une tolérance que la terre humaine ignore encore. Sans même en prendre conscience, ils avaient institué une petite communauté toute de différences et de rapprochement, chacun vivant par et pour les cinq autres, chacun dans une petite bulle, tournoyant dans une plus grande bulle encore, qui naviguait dans la douceur et dans la paix dans les petites maisons du bout du chemin du Bout du bois.
Et Pourtant
Une ombre se profila, un voile se déchira, la réalité sébranla et chacun de son phantasme y alla.
Au plus profond de soi et à la simple évocation dune arrivée imminente surgit limage du manque et chacun sut dans limmédiat que le nouveau serait le sien
Nouchka la cruelle se dit que ce serait une chatte siamoise aux yeux miraculeusement tracés dune fente horizontale terrifiante ; Elle avait toujours rêvé de se réveiller un jour au printemps, dans la métamorphose où son lesbianisme félin pourrait enfin se révéler au grand jour.
Al Capone ne pouvait se tromper, point besoin de baisser les paupières pour limaginer, cétait un matou, un vrai, une sorte deuropéen, truand voleur chapardeur bagarreur, doté de testicules géants.
Rien à voir avec la belle chartreuse romantique et détachée du sexe et de toutes ces bassesses matérialistes qui demain, avant même de franchir le seuil de la petite maison fleurie, se dirigerait vers Sacher Masoch comme aimantée, comme promue depuis toujours à cette rencontre.
Rêve de ses rêves, elle avait bien évidemment les yeux violets.
Memphis se demanda comment son meilleur ami pourrait imposer demblée la couleur noire de son pelage .Comment le débarrasser de cette réputation porte-malheur, de chat de mauvaise augure, trimballée à travers les âges sans pour autant être parjure. La lutte serait à coup sûr acharnée, les tabous sont tenaces, il faudrait batailler dur pour réhabiliter aux yeux du monde la couleur noire.
Mais désormais ils seraient deux
Et à deux
Jamais, pensa Jeny, la Noiraude ne lui pardonnera daimer enfin et une bonne fois pour toutes
Je me battrai à mort sil le faut mais celui-ci ne saura rien de mon passé.
Rien ! Ou je tue sur-le-champ lindiscret
Pour lui et dans linstant elle deviendrait ce quelle avait toujours rêvé dêtre : Une chatte au foyer, respectueuse de son mâle et bonne mère si ses maîtres lui en donnaient loccasion.
Pour la première fois la Noiraude se demanda si elle pourrait encore plaire, dans le fond elle nétait pas si vielle que ça : La fréquentation rapprochée de cette bande de castrés et de ce maquereau de Memphis nétait guère un stimulant hormonal et à ne pas avoir besoin de plaire on en oubliait vite les plus élémentaires manigances du charme ; alors la vieillerie sinstallait en avant de la mort du désir. Mais la beauté de ce jeune matou, cétait sûr, réveillerait ses ardeurs.
Insensiblement ils se mirent à y rêver, à ce bel objet convoité, et le bonheur de lattente safficha sur chaque minois, chacun regardant les cinq autres comme de pauvres perdants et se sentant dun hypothétique et puissant Raminagrobis, le protégé, lélu, le favori des Dieux,
le miraculé.
Samedi matin Marina sortit tôt de son jardin, encombrée dun panier moyen format tenu dune fine tige dosier.
Douze quartiers de lune phosphorescents croisèrent leur faisceau sur la pointe ténue de son chapeau de paille et accompagnèrent son éloignement comme un phare qui séteindrait doucement sur laube dune mer prometteuse.
Lattente fut-elle longue ? Lhistoire ne le dit pas.
Mais le retour vint et la fin se profila. Elle se profile toujours.
Marina transpirait un peu, il faisait chaud ce jour là et le panier, lair de rien, lui pesait sur la hanche, elle fut bien contente de le poser enfin.
Le faisceau sagrandit et, sur la grande scène de la terrasse de la petite maison fleurie du bout du chemin du Bout du bois, devint le plus grand des projecteurs.
La fine tige dosier ny résista pas et le panier souvrit.
Ils sortirent.
Marina avait opté pour deux siamois
un couple avait-elle pensé ferait la bonne affaire
Le mâle, étrange ironie, transgressait sa race dune couleur noire de pelage, et, sa femelle toute de finesse et de douceur avait les yeux violets.
Marina, sans le savoir venait de compliquer terriblement cette histoire et douvrir sans aucun doute le premier chapitre de la suivante.
Avril1999
D.K